CHAPITRE
Unité de la Conscience et de l'Idée.
La conscience et l'idée ont des caractères qui les distinguent et n'existent qu'à cetle condition. Considérées en elles-mêmes, elles diffèrent au même titre que la volition et le motif qui la sollicite, au même titre que le désir et l'émotion qui le provoque : la conscience et l'idée sont directement irréductibles l'une à l'autre. Mais cette dualité, pourtant si saillante et si claire, n'est qu'une face du phénomène mystérieux qu'elles constituent; au fond, elles ne sont que deux aspects d'une seule et même opération, elles procèdent d'un seul et même sujet, elles jaillissent d'une seule »'l même àme. Ainsi le veut l'essence de la pensée.
De quelque manière qu'on rattaché l'idée à la conscience, qu'on l'identifie avec l'èlre lui-même, comme le font les idéalistes, ou qu'on y voie simple il I le subslilul mental d'une réalité qui la
dépare ci -/en distingue, il reste loujours vrai que toute pensée enveloppe un objet qui esi aussi son
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mode, un objet par lequel elle commence, se poursuit et s'achève, ce qu'on appelle d'ordinaire « un terme immanent ». Si les idéalistes ont raison, si la représentation est identique à l'être, l'existence de ce terme intérieur est évidente; car il est tout. La pensée n'a nulle part, en dehors de lui, d'autre point d'appui où elle puisse porter. Il n'est pas moins difficile d'en contester la présence, si l'on admet avec les réalistes que le monde extérieur est une chose en soi. c'est-à-dire une chose radicalement distincte dé l'esprit qui la connaît (laril faut, dans cette hypothèse, que la conscience entre d'une certaine manière 80 communion avec les objets pour les percevoir. Or, pendant qu'elle s'y insinue en quelque sorte, qu'elle les explore el les pénètre de sa lumière, elle en subit l'influence dynamique au dedans d'elle-même, elle en reçoit en son être comme une intime empreinte : c'est là une nécessité d'ordre physique. Impossible à une force donnée d'entrer en contact avec une autre force sans devenir passive par le l'ail ; impossible, par conséquent, à la conscience d'atteindre une réalité transcendante, sans y cueillir pour elle-même un fruit de vie, sans en retenir un symbole immanent. L'ex périence nous révèle d'ailleurs que telle est bien la loi fondamentale de la connaissance, si l'hypothèse réaliste est conforme à la vérité. I/objel disparu,
nous pouvons nous le représenter encore, nous sommes à même de nous en souvenir; c'est donc qu'en passant sous le regard de notre âme il y a laissé et fixé sa propre image.
Toute pensée enveloppe un terme immanent. En outre, ce terme est d'erdre hyperorganique. Ce que saisit directement la conscience, ce n'est pas l'excitation physique, mais quelque chose de plus profond dont l'excitation physique n'est que l'antécédent. Nous en avons une preuve frappante dans les phénomènes visuels. J'ouvre les yeux et j'enferme dans le champ de ma vue toute la calotte du ciel. Je clos mes paupières et je jouis encore du môme spectacle : il peut avoir perdu quelque chose de son intensité et de sa distinction; mais il garde les mêmes dimensions, il est immense comme auparavant. Où réside une telle représentation? Evidemment elle n'est pas une simple affection de ma rétine ou de mes centres optiques, qui ne sont que des portions si infimes de l'espace. C'est dans l'organisme qu'elle commence, mais c'est dans une autre région qu'elle s'achève. Il faut, pour l'expliquer, recourir à un facteur spécial, qui élabore et transforme du tout au tout les données de L'excitation physique, à un principe d'ordre supra-matériel '.
i. La Liberté, t. Il, p. 200-201.
On constate quelque chose d'analogue dans les phénomènes auditifs. Beethoven était sourd quand il composa sa Symphonie pastorale1 . Les harmonies de la nature, qui sent exprimées avec une originalité si puissante en cette œuvre célèbre, ne retentissaient alors qu'en son àme. L'idéal qu'il contemplait et s'efforçait de traduire au dehors, ne vivait plus qu'en lui et pour lui. 11 y a donc des sons qui ne résonnent pas, et ces sons qui restent insaisissables à l'oreille la plus fine, le génie mu-
i. V. Beethoven, par V. Wildeb, p. 285-286, Paris, Char? pentier, 1883 ; — voir aussi VBncyclopêdie du XIX" tiicle,
p. 11? (rue Neuve-de l'Université. G), 1867. «Beethoven devint sourd. Imaginez le supplice de cet homme pour lequel les jouissances musicales étaient le premier besoin, ou plntot le seul plaisir de sa vie. Toute perception de son lui était étrangère. Un orchestre placé près de lui, et qui jouait fortissimo, ne lui causait pas la pins légère Bensation. Son infirmité lui paraissait un déshonneur pour un musicien; il avouait que son plus vif chagrin était d'être forcé dVn révéler le secret.
«Par un étrange phénomène, son talent s'accrut par l'accident môme qui semblait l'anéantir. Ses plus ina^niliques (envies datent de cette époque. 11 s'enferma dans une solitude profonde, dans le village de Baden, à quelques lieues de Vienne. Lu piano acoustique, chef-d'œuvre du mécanicien Maelzel, et par le moyen duquel Beethoven aurait pu percevoir les sons, resta toujours fermé. C'était dans les 1m lis, où le compositeur s'égarait pendant le silence des nuits, aux hords des lacs et dans les grottes de Baden, qu'il créait ses chants et leur harmonie. Jamais il n'écrivait une note avant d'avoir achevé son morceau dans sa tète.
sical les entend, en mesure l'intensité, en calcule les intervalles, en fait comme des grappes vivantes et savamment ordonnées. De là ces accords mystérieux, que les artistes interprètent avec leurs instruments, qui nous arrivent portés sur les ailes transparentes de l'air, et nous font rôver, malgré nous, d'un monde plus noble et plus beau. Mesquine, banale, et fausse philosophie que celle qui ne voit dans nos représentations que des vibrations nerveuses ou des ondulations cérébrales! La vérité déborde de toutes parts cette théorie déprimante, qui reste, peut-être, au-dessous de l'animal luimême. Les nerfs, le cerveau sont une demeure trop petite pour contenir notre pensée. Elle se révolte, elle se débat comme une captive, quand on veut la rabaisser jusque-là. Son espace, son atmosphère, ses harmonies, son ciel, ne. sont qu'en elle et pour elle.
Idée et conscience jaillissent d'une seule et même source; idée et conscience s'unissent en un même sujet, qui est L'âme toute seule; et celte unité n'esl
pas synthétique : elle ne soutire pas de division,
elle est essentielle. L'idée n'est plus quand elle cesse
d'être perçue, et la conscience n'est qu'autant
qu'elle perçoit. Ces deux choses n'ont plus de sens quand on les sépare; et, par conséquent, il faut que le principe dont elles sont l'acte n'ait pas d'éléments séparables, qu'il n'enveloppe pas de parties, qu'il soit radicalement indivisible.
Est-ce à dire que ce môme principe soit totale-, ment uniforme? Est-ce à dire que son indestructible unité soit tellement absolue qu'on n'y découvre plus aucune variété? Prise en elle-même, l'âme est-elle comme un océan qui n'a plus de ride ? Il est difficile de le soutenir, et quand on pousse la question un peu plus loin, on trouve qu'il reste une certaine diversité jusque dans l'unité du sujet pensan I.
Les philosophes de jadis attribuaient nos pensées à une faculté spéciale qui est l'intelligence : nos volitions,à une autre faculté qui est la volonté; nos émotions, à une troisième faculté qu'on appelle la sensibilité. El dans cette vieille théorie l'on ne veut plus voir qu'un vain rêve; mais, si profonde que soit l'horreur dont on est pris à l'heure actuelle pour les qualités occultes, il faut bien qu'on y revienne. Les différences phénoménales supposent des différences nouménales. Si la pensée, le vouloir el l'émotion sonl des laits qui se distinguent.
dont chacun a sa physionomie nettement marquée, qu'on ne peut ramener directement l'un à l'autre, c'est que le sujet dont ils procèdent se diversifie aussi de quelque manière. Affirmer que ce sujet est une chose absolument uniforme au fond de son être, reviendrait à dire que la même touche d'un instrument peut produire toutes les notes de la gamme. Il y a dans l'âme des puissances distinctes ; la spécification de son activité ne se peut expliquer autrement. Mais la conscience, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, ne diffère guère moins de l'idée que la pensée clle-môme de la volilion ou la volilion d'un plaisir et d'une douleur. La conscience et l'idée ne peuvent, non plus que les autres phénomènes de l'àmc, se réduire l'une à l'autre : elles ne sont plus quand on les identifie; elles ne sont qu'autant qu'elles s'opposent. Il y a donc aussi dans le sujet pensant, antérieurement à toute pensée, une disposition native, une sorte de préformation qui le détermine et fait que la conscience et l'idée en peuvent éclore; il exisle dans l'être qui connaît comme des linéaments cachés qui préparent la dualité phénoménale de la connaissance. Considéré en lui-même, géparémenl des modes dont il se revêt à chaque instant, le principe de la pensée est un et divers à la fois.
En allant de la conscience et de l'idée à la virtualité dont elles émanent, on trouve encore une certaine dualité. Et, cependant, c'est à l'unité qu'il faut aboutir. Le sujet pendant, considéré comme tel, présente deux faces assez différentes. 11 y a donc un principe qui leur sert de support et de lien; Quel est ce principe? « Quelques historiens de la philosophie et quelques psychologues, dit M. Francisque Bouillier, ont reproché à Descartes d'avoir fait de la pensée l'esseniv de L'âme, <•! de toutes ses modilications des modifications de la pensée, des
espèces de pensées Quanta nous, au lieu de blà-
merDescartcs de celte prétendue confusion, nous l'avons loué il y a déjà longtemps, et nous le louerons encore davantage aujourd'hui, d'avoir montré «pula conscience ou la pensée est, en etlet, le fond commun de tous les phénomènes psychologiques", tant de ceux de la passion et de la volonté que de ceux de l'intelligence, et que seule, au milieu de si -îandes diversités, elle fait leur unité La conscience, voilà non seulement le lien intime, mais, encore une fois, l'essence de toutes les facultés de l'âme. Si la conscience n'était qu'un l'ait interne particulier, l'unité de l'âme au sein de la diver-
site des facultés deviendrait incompréhensible '. » Si profond que soit notre respect pour le vaillant psychologue qui a écrit cette éloquente page, nous sommes contraint d'avouer que sa théorie ne résout pas le problème. Prise à l'état actuel, la conscience est un phénomène plus fondamental et plus durable que les autres, mais qui n'en a pas moins ses éclipses, comme la pathologie s'est chargée de nous l'apprendre. Prise à l'état actuel, la conscience n'est qu'un mode de l'àme, loin d'en constituer l'essence. D'autre pari, la virtualité dont elle sort, pour y rentrer à certaines heures de détresse physique, est si peu le principe où tout s'unit, qu'elle est ellemême un des deux termes à unifier. Ni Descartes ni ses disciples n'ont trouvé la vraie place qu'occupe la conscience dans la constitution de l'unie humaine : ils ont pris pour le fond de notre être psychologique ce qui n'en est que le phénomène dominant]
Kant, sur ce point, nous parait plus voisin de la vérité. « Quoique l'étendue, l'impénétrabilité, la composition et le mouvement, bref, tout ce que les sens extérieurs peuvent nous fournir, ne soient pas des pensées, des sentiments, des inclinations, des résolutions, ou que l'on ne comprenne parmi ces
i. ht Vraie Conscience, p. -08-21 o, lluchetlè, 18&2.
derniers phénomènes que des choses qui, en aucun cas, ne peuvent être des objets d'intuition extérieure, cependant, ce quelque chose qui sert de fondement aux phénomènes extérieurs, qui affecte notre sens, de manière à lui donner les représentations d'espace, de matière, de figure, etc., ce quelque chose pourrait bien être aussi le sujel des pensées, quoique, par la manière dont notre sens extérieur est affecté, nous ne recevions aucune intuition de pensées, de volitions, etc., mais seulement de l'espace et de ses déterminations '. » En d'autres termes, derrière les images que nous envoie le monde extérieur et la perception que nous en avons; derrière les états divers du moi et l'intuition qui nous en est donnée; par delà les frontières de l'idée et de la conscience, en dehors de l'horizon de la pensée, se trouve un principe indivisible, directement inconnaissable, qu'on n'atteint que par déduction et qui supporté tous les états du sujet pensant, d'où tout vient, où tout trouve à la fois sa source première et son unité. Non point que ce principe ahsorbe en lui-même la réalité du monde extérieur, comme Kant l'a gratuitement prétendu; mais il en supporte et produit partiellement l'idéale représentation : si bien que les modes
1. Critique </»■ /'/ r<ti*on pure, lrad. Barni, t. II, p. t V V .
de la pensée et les phénomènes matériels tels que nous les percevons, sont comme le double épanouissement d'une seule et même tige. C'est, d'ailleurs, ce qu'ont pensé les scolastiques eux-mêmes. L'àme, d'après leur théorie, ne se connaît pas dans son essence. Elle ne se saisit que dans et par ses actes. Derrière les modes du sujet pensant il y a les facultés; les facultés elles-mêmes s'unissent en un fond impénétrable qui est la substance psychologique '. Et rien ne plaît comme ce baiser de réconciliation que se donnent aux profondeurs de la métaphysique les tenants des systèmes les plus opposés.
Le sujet pensant n'est pas seulement indivisible ; il est encore absolument un dans sa racine première. Mais d'où vient ce sujet? Ne sort-il pas du multiple pour produire à son tour le multiple? Nous savons par l'expérience de notre vie intérieure que leplusiews sort de l'un. La réciproque n'est-elle pas vraie? Ne se pourrait-il pas que l'un sortit du multiple? L'unité de notre àme n'cst-elle pas une étape d'un moment entre un terme matériel qui a cessé et un autre terme également matériel qui commence?