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CHAPITRE II

Une fois mise ea doute la réalité d'une évolution simple, universelle, commune à tous les développements, la théorie dynamique de la Nature se trouve en présence de trois grands processus, l'inorganique, l'organique et le superorganique. Le problème est dès lors de savoir si Tétude du processus le moins complexe ne contient pas l'explication des deux processus supérieurs et si, ayant rendu compte du développement du monde inorganique, il ne suffit pas de prouver (comme faisaient les atomistes de l'antiquité), que le monde organique et le monde superorganique n'en sont que les prolongements.

L'étude du monde inorganique appartient à des sciences statiques, aux sciences que Spencer nomme abstraites et abstraites-concrètes : ces sciences formulent des lois quantitatives qu'elles rattachent aux théorèmes de la mécanique rationnelle. La subordination de la connaissance dynamique de la nature à la connaissance statique serait donc consacrée d'une façon détournée si le processus inorganique était considéré scientifiquement comme le substitut des processus complexes.

Il n'est pas impossible de montrer qu'une telle conclusion ne saurait être acceptée, môme dans l'état présent de la science. — En effet, le passage des sciences statiques de l'inorganique aux sciences de la vie requiert un intermé-

LA GPÎOGÉiME ET L'ÉVOLUTION ORGANIQUE 33

diaire : nous voulons parler de la géogénie, œuvre de la méthode génétique.

Or la géogénie, qui est en quelque sorte le juge de toute hypothèse scientifique sur les origines et le développement du monde inorganique, est amenée à considérer la vie organique plutôt comme une cause des phénomènes étudiés par elle que comme une simple conséquence des transformations du monde physique.

Ces propositions appellent une démonstration qu il faudrait sans doute rendre minutieuse, mais que nous devrons nous contenter d'ébaucher.

Le problème des rapports de l'organique et de l'inorganique ne peut être correctement posé sans le concours de cette branche nouvelle de la biologie que Ton nomme la cytologie^ l'étude des éléments et des origines de la cellule vivante.

La cytologie est, au point de vue statique, une chimie de la cellule.

Mais cette chimie, si pénétrée qu'elle soit des notions de la mécanique universelle, doit accepter la donnée fondamentale de la biologie : omne vivum ex vivo. Allons plus loin : elle ne peut faire abstraction des différences entre les organismes simples et les organismes complexes, ou même entre la plante et l'animal.

Les cellules les plus simples sont aérobies ;, la plupart des éléments anatoraiques de l'animal sont anaérobies.

Donc, la chimie de la cellule vivante ne peut justifier la confusion du processus organique et du processus inorganique ; elle constate, dans le noyau de la cellule, Texistence d'une énergie primordiale dont la science peut connaître les conditions physico-chimiques, mais elle reste muette sur l'origine de celte énergie.

Aucune solution n'est donc donnée par les sciences statiques à cette question précise : Pourquoi les quatre corps simples auxquels se laissent ramener les principes immédiats

Richard. — L'évolution. 3

des organismes ont-ils acquis seuls la propriété de donner lieu, par leurs combinaisons, à des êtres organisés et vivants? Répondre qu'ils donnent lieu à des combinaisons ternaires et quaternaires qui ont en commun avec les phénomènes vitaux le caractère de Tinstabilité est se payer de mots. L'instabilité chimique n'est pas la vie ; c'en est tout au plus la condition négative, car chez Têtre vivant cette instabilité des combinaisons s'accorde avec le renouvellement de la structure individuelle, et, mtUatis mutandis^ avec le renouvellement du type spécifique.

Les explosifs sont aussi des combinaisons instables, el l'esprit de système qui nie toute différence entre l'organique et l'inorganique a conduit à une assimilation téméraire de l'explosif et de l'être vivante Mais l'unique rôle de cette comparaison est qu elle donne une raison péremptoire de repousser la thèse qui a conduit à la faire. Le moindre choc amène la décomposition de l'explosif. L'explosif réagit sur le monde extérieur, mais en se transformant totalement. L'être vivant réagit sans se détruire et même en accroissant l'activité de ses fonctions ; sous le choc des forces incidentes, il s'adapte, mais d'une façon active, en choisissant au dehors les éléments chimiques suceptibles de former les combinaisons d'où le noyau des cellules tire son énergie.

Le problème est donc du ressort de la cosmogonie scientifique. L'existence des êtres vivants ne peut être constatée que sur la terre ; la formation et la structure de la terre ont une histoire dont les archives sont de mieux en mieux connues, déchiffrées et publiées. La géogénie est l'élude de cette histoire. C'est elle qui doit être interrogée sur la filiation des phénomènes physico-chimiques et des phénomènes vitaux.

Inconnue au xvii^ siècle, sauf de Leibnitz qui en pressentit

1. Oh. IMcïxQi. Essai de psychologie générale {^0X1%,!?. Alcan). Conclusion p. 188. (Encore Tauteup en vient-il à conclure pratiquement à la spontanéité de la cellule vivante, à l'absence de toute proportion entre Texcitation et la réaction.)

riraportance philosophique, dédaignée au xviii* siècle par Voltaire et Técole newtonienne qui y voyaient un démenti h la constance des lois naturelles et à la conception statique du monde, la géologie est devenue une science d*une importance capitale à dater du moment où Kant et Laplace ont eu formulé leur hypothèse sur l'origine du système solaire. Il a fallu voir dans la géologie autre chose qu'une étude concrète et descriptive de Técorce terrestre. Elle est devenue la méthode qui permet de soumettre au contrôle de l'observateur les hypothèses cosmogoniques. Le procès qui a été débattu entre l'école de Cuvier et l'école de Constant Prévost et de Lyell ne portait sur rien moins que sur la genèse du monde ; le problème des « Révolutions du globe » ne le cédait pas en gravité au problème de l'héliocentrisme.

Combinant les données de l'astronomie, de la physique, de la météorologie, de la chimie minérale, de la minéralogie, la géologie établit que la terre, aplatie aux pôles et renflée à Téquateur, a d'abord été à l'état fluide. Elle établit ensuite que sa température s'étant constamment abaissée, elle a dû sa fluidité primitive à un état d'incandescence. Par là même est conflrmée l'hypothèse qui fait naître les planètes d'un refroidissement de la chaleur solaire, dans l'ordre même de leur éloignement du soleil. C'est ainsi qu'une classification comparative des roches peut influer directement sur toute notre conception dynamique du monde, laquelle modifie à son tour toutes nos vues sur la genèse de l'univers.

Or, sans l'étude du processus vital, sans la paléontologie, une géogénie serait-elle possible?

La théorie des révolutions du globe est une énergique négation de ce que Ton peut appeler la cosmogonie positive. Si une volonté libre et toute-puissante s*est jouée dans la marche des phénomènes sur la planète, si elle a brusquement transformé les climats, fait surgir les banquises sur

des mers dont les palmeraies ombrageaient les rives, arrêté le cours des fleuves, effondré des continents dans le sein des océans, appelé le feu des volcans du centre de la planète, il est certain que les planètes et leurs satellites ne sont pas sortis dans un ordre lent et régulier du refroidissement de l'atmosphère solaire.

Si Cuvieret les géologues de son école ont raison, Kant et Laplace n'ont ébauché que la plus téméraire des hypothèses. Mieux vaut croire à l'opération des génies qu'invoquait encore Kepler.

Or Cuvier s'appuyait sur le témoignage de la biologie. 11 croyait pouvoir montrer une discontinuité absolue entre les formes vivantes actuelles et il en concluait à la discontinuité des faunes et des flores géologiques. Cette discontinuité lui servait de preuve en faveur de la théorie des révolutions. La théorie de la fixité des types, c'est-à-dire une conception systématique des faits biologiques, réagissait donc sur la cosmogonie tout entière.

Croirons-nous maintenant que la géologie, en perfectionnant sa méthode, a pu, sans sortir de Thorizon des phénomènes inorganiques, éliminer la théorie des révolutions du globe? C'est demander si, sans la paléontologie, une classification historique des terrains serait possible.

Nous croyons que la réponse ne peut être que négative. Sans la distinction des terrains azoïques et paléozoïques, sans la distinction des grandes faunes secondaires et tertiaires, la géologie ne serait guère qu'une théorie statique des roches et n'éclairerait point la cosmogonie.

Le géologue dispose de deux séries de faits, d'un côté les positions relatives des roches, de Tautre la succession des flores et des faunes. La correspondance de ces deux séries ramène à conclure que la température de la planète a dû sans cesse s'abaisser depuis le moment où elle a eu une existence distincte.

Mais que vaudrait cette preuve si le processus vital était

considéré comme un simple reflet du processus inorganique ?

Admettons même que la simple classification des roches eût suffi à prouver que la terre a obéi à la loi du refroidissement graduel. S'il était prouvé que le processus organique n a aucun développement régulier, la théorie des révolutions du globe pourrait encore être défendue.

En d'autres termes, on pourrait encore admettre que quelque cause inconnue et indéterminée a, soit accéléré, soit retardé le refroidissement planétaire.

En effet, de quelque façon qu'on la nomme, hétérogonie, archigonie, génération équivoque, génération spontanée, la thèse qui fait naître les premiers germes vivants d'un certain état de la matière inorganique ne reçoit aucune confirmation, soit de Tétude actuelle du globe, soit de la chimie expérimentale. Dans la science positive, le vivant naît du vivant. Mais la vie n'a pas laissé de traces dans les terrains primitifs ; une période azoïque d'une durée prodigieuse précède la période paléozoïque, à dater de laquelle les manifestations de la vie deviennent de plus en plus nombreuses et compliquées.

Ne peut-on pas en conclure qu'il y a eu au moins une révolution du globe, celle qui a posé les premières conditions de la vie organisée au sein des combinaisons chimiques par lesquelles se manifestait Ténergie de la planète ?

L'adversaire de l'hypothèse des révolutions ne peut repousser cette conclusion qu'en formant une autre hypothèse de nature également métaphysique. 11 admettra que, vu la relativité de notre connaissance des phénomènes organiques, rien ne nous interdit de concevoir la possibilité d'une vie latente dont les manifestations étaient neutralisées par l'extrême simplicité des combinaisons chimiques. Le refroidissement graduel, en rendant possibles des combinaisons plus complexes, aurait permis l'apparition d'êtres organisés, élémentaires sans doute, mais déjà capables de se renouveler par la reproduction.

Conire cette hypothèse parait militer sans aucun doute l'incompatibilité de la vie organisée et d'une température très élevée. L'école de Pasteur professe que l'un des caractères de la vie est de ne pas résister à l'ébuUilion et la méthode expérimentale parait lui donner raison. Mais cette objection n'a pas une valeur absolue *. Il n'est pas question en effet d'imaginer des protistes vivant sur une planète à l'état incandescent. Le protiste est toujours une cellule organisée, pourvue d'une enveloppe et d un noyau, et il s agit ici d'une vie latente, capable de grouper, dans un milieu favorable, les éléments chimiques de la matière organisée.

Mais pour confirmer une telle hypothèse, il devient d'autant plus nécessaire de prouver que, postérieurement à la formation des terrains paléozoïques, le développement de la vie n'a présenté aucune discontinuité.

Il faut établir scientifiquement que la faune et la flore

1. L'école positiviste française démontre avec clarté la relativité de cette objection « Ce fut bien à un moment donné (que la vie parut). Pendant des millions de siècles, la terre, vu son incandescence, fut impropre à toute vie. Quand la température y eut baissé, au degré compatible avec les existences vivantes, ces existences se montrèrent. Mais comment? par quel procédé ?

« Il ne faut pourtant pas faire valoir outre mesure cette discontinuité. Une discontinuité autre que celle qui appartient à l'évolution de la vie, est survenue dans le cours du développement de la terre. Quand les particules qui la composent étaient animées d'une immense chaleur, une dissociation complète y régnait ; elles n'obéissaient qu'aux lois du mouvement, de la gravitation, de la chaleur, de la lumière; les lois chimiques, c'est-à^ dire de combinaison et de dêcombinaison ny étaient qu'à Vêlât virtuel. Elles passèrent à l'état effectif dés que l'abaissement de la température le permit. Je sais bien qu'une différence considérable existe entre ces deux discontinuités : en effet, depuis lors il a toujours été possible de reproduire à volonté les faits chimiques; et, toutes les fois que nous en avons besoin nous répétons le phénomène d'origine qui se produisit dans les combinaisons et décombinaisons. Pour la vie. c'est autre chose; elle a été une fois émise, et. depuis le phénomène d'origine, elle ne se propage que par génération. Un ôlre vivant est nécessaire pour produire un être vivant, et, ni par les procédés de la nature, ni par ceux de la science, ce qui se fit au moment créateur ne se refait. Malgré cette considérable différence, il demeure que la terre a possédé des forces virtuelles, qui sont entrées en action quand les conditions générales se modifiant graduellement l'ont permis ». (Littré. La science au point de vue philosophique, XVI l. — Les hypothèses positives en Cosmogonie ^ § 5, p. 540.)

actuelles dérivent Tune et Tautre des faunes et des flores fossiles et que les structures vivantes complexes dérivenl des structures simples par voie de spécification. Sinon, l'hypothèse des révolutions du globe prévaudra. Si chaque faune a été Tobjet d'une création propre, et si à chaque âge de la vie, il en a été de même de chaque type, rien n'empêche d'admettre que la matière vivante elle-même a été Tobjet d'une création distincte et que, pour permettre cette création, le milieu terrestre a été intentionnellement modifié par un Fiat.

Il faut donc, ou reconnaître au moins la réalité d'une révolution du globe, celle qui a mis fin à la période azoïque et ouvert la période paléozoïque, ou bien prouver que la vie organisée présente tout entière un développement un et régulier (nous ne disons pas continu, pour éviter tout risque d'équivoque).

Mais admettre une seule révolution du globe, due à une cause surnaturelle, c'est renoncer à l'espoir de former une cosmogonie scientifique, fondée sur des sciences dynamiques. Donc la philosophie biologique est seule juge de la valeur de la géogénie, de même que la géogénie peut seule contrôler la valeur de la cosmogonie positive ; sinon, il faut répéter avec Voltaire et Newton : Naiura est sibi ipsi consona et rejeter, au nom de la fixité des lois naturelles, toute investigation cosmogonique.

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