‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 18 sur 95 · Origine des espèces, ch. v · texte numérisé non relu

Origine des espèces, ch. v

fonction fait Torgane, il édifie le transformisme tout enlier sur ridée que le développement et la réduction d'un organe dépendent de Tusage ou du non-usage. La concurrence vitale n'est donc pas autre chose que Tagent qui détermine quel organe sera développé et quel organe réduit. Ainsi, quand bien môme Darwin n'aurait pas été le premier à démontrer TinQuence que les organismes exercent les uns sur les autres, quand même il n'aurait pas montré le concours que la vie en société a pu apporter au développement des espèces les plus élevées, on pourrait considérer son système comme plus propre à vérifier la conception téléologique de l'évolution organique qu a Tébranler. Néanmoins, entre les mains de Spencer la théorie de la sélection est devenue celle de Téquilibration indirecte et a servi à pallier les faiblesses de la théorie mécanique de l'adaptation. Le darwinisme a été ainsi incorporé à la doctrine de l'évolution universelle et nous devons chercher en quelle mesure il a été vérifié scientifiquement.

Ce qu'on attendrait en effet, c'est la preuve d'une double thèse, la première est que la compétition des animaux en vue des subsistances a pour eftet d'exercer les organes qui assurent la victoire : la seconde est que cette excitation des fonctions de l'organisme donne l'unique explication de ' la spécification croissante des fonctions et des appareils. Or ni

'i^ Tune ni l'autre de ces preuves n'est donnée ; on peut même

^y dire que Darwin refuse explicitement de fournir la seconde.

^ Darwin a montré très clairement que tous les germes

%' vivants produits par les organismes adultes des végétaux et

f des animaux ne peuvent se développer. 11 a montré que

I : beaucoup de ces germes sont inévitablement détruits avant

d'avoir évolué. Mais pouvait-il conclure de ce fait en quelque sorte trivial qu'il doive se former, dans les organismes élémentaires ainsi menacés, une tendance ù la variation? 11 semble bien qu'il y ait là une véritable pétition de principe. A qui admet que l'organisme élémentaire contient en

LE PBOBLËMË DE L'ADAPTATION (fô

puissance 1 organisme supérieur et que la vie peut compliquer la structure de façon à assurer l'adaptation, il n'est nullement difficile d admettre en outre que la compétition donne à cette tendance interne Toccasion de se produire. Mais celui qui repousse ces hypothèses comme contraires au mécanisme scientifique, celui-là s'abstiendra de conclure de la concurrence à la variabilité. Il se défiera d'autant plus de la synthèse hypothétique de Darwin que l'observation lui montre une sorte de proportion entre la simplicité d'un organisme et Tabondance des germes qu'il émet. Les graines de la plante, les larves de 1 insecte, les œufs du poisson ou du reptile sont détruits en quantité innombrable sans que pour cela l'espèce soit le moins du monde menacée d'extinction. Comment donc pourrait-on considérer la variabilité comme un moyen de défendre la vie des espèces? Il semble bien que, loin d'appliquer les thèses du mécanisme, Darwin ait à l'excès assimilé les organismes inférieurs, je ne dis pas à l'homme mais aux animaux supérieurs. L'oiseau dont le chasseur prend les œufs ira, parce qu'il est déjà capable de mémoire et de prévoyance, les pondre dans des lieux inaccessibles et perfectionnera, s'il le faut, ses fonctions de locomotion. Mais il est relativement peu fécond et le parasitisme du chasseur menace sa descendance. Au contraire, on n'aperçoit pas comment la destruction des larves, des œufs et des graines des espèces très fécondes pourrait déterminer une complication de leur organisme.

Négligeons cette première difficulté si grave qu'elle soit : nous ne pouvons pas néanmoins nous abstenir de chercher une relation constante entre la sélection naturelle et la division du travail organique. La tâche des darwinistes serait évidemment de montrer : l"" que chaque complication de la structure a été pour chaque espèce un avantage dans la compétition pour les subsistances ; 2^ que sans la compétition la différenciation des organes et des fonctions ne se serait pas produite.

Richard. — L*évolutioa. â

m LE PROBLÈME BIOLOGIQUE

En effet Tidée de la variabilité reste vague tant qu'on ne peut pas la déduire des grandes lois raorphologiques. Darwin croit pouvoir montrer que vu la loi de corrélation des formes une modification fonctionnelle en entraîne d*autres et que, la loi du balancement organique ne permet pas qu'un organe ne puisse être réduit ou développé sans que d'autres organes soient développés ou réduits proportionnellement. On explique bien ainsi comment un changement introduit dans le foncLionnement des organes d'un animal supérieur peut rendre compte d'une transformation rapide et complète de sa structure, mais on n'explique pas comment les formes supérieures et complexes de l'organisation ont pu procéder des formes simples ; et telle est pourlant la principale donnée de l'évolution biologique.

D ailleurs les anatomistes de la seconde moitié du siècle, tout eo conservant la loi de Cuvier, tendent à n'y voir plus qu*un corollaire de la loi de Milne-Edwards et quant à la loi du balancement organique elle est entièrement transformée : elle devient la loi de réduction, et elle implique une sorte de régression dans la division du travail*. La loi de la division du travail devient ainsi l'unique justification de cette hypothèse de l'unilé de type, si chère à Geoffroy Saint- Hilaire el à Gœthe. Le résultat en est plus important encore car par elle Tanatomie comparée est rattachée par un rapport de dépendance à Tanatomie générale, selon le vœu et la prévision d'Auguste Comte*.

Une théorie générale de la variabilité est donc jugée si elle se montre impuissante à rendre compte de la différenciation croissante des fonctions et de la division du travail organique. Tel est expressément le cas du darwinisme. Son auteur renonce à établir la concordance de la sélection et de

4. Gegeobaur. Manuel de VAnalomie comparée (ParUe générale, B. ^hénomânes morphologiques des organes), â, CQvri de phUosophie positive (La structure sur la composition des

corpi vivants).

la divisioQ du travail. Cet aveu d'incompétence est trop important pour que nous manquions de l'enregistrer textuellement.

Ayant affirmé (ch. X p. viu) « que la spécialisation des organes, chez les êtres vivants adultes est la meilleure norme qu*on ait encore trouvé de leur perfection et de leur supériorité relative, » et que « la spécialisation des organes ou des parties est avantageuse à chaque être, de sorte que la sélection naturelle doit tendre constamment à spécialiser de plus en plus l'organisation de chaque individu », Darwin essaie de montrer que les faits malheureusement ne se laissent pas juger d'après ce critère. « Ce problème du progrès total des organismes vivants est de toutes façons extrêmement compliqué. Les archives géologiques, de tous temps imparfaiteSy ne s'étendent pas assez loin, dans le passé, je crois, pour prouver, avec une évidence indiscutable que, depuis les premiers commencements de l'histoire connue du monde, l'organisation ait considérablement avancé.

<c II est complètement vain de vouloir juger de la supériorite relcUive des êtres de types bien distincts. Qui par exemple déôdera si une seiche est plus élevée qu'une abeille, cet insecte que Von Baer jugeait en fait d'une organisation plus élevée qu'un poisson, bien que sur un autre type : « Dans le combat si complexe de la vie, il est tout à fait croyable que des crustacés par exemple^ et non pas même les plus élevés de leur classe^ puissent vaincre des Céphalopodes^ c^est^'dire les mollusques les plus élevés ; et de tels crustacéSy bien que d'une organisation peu élevée^ 71 en seraient pas moins ainsi placés très haut dans r échelle des animaux invertébrés^ en vertu du plus décisif de tous les jugements^ le jugement du combat. »

11 est impossible d'avouer en termes plus clairs qu'il n'y a aucune relation déterminée entre la concurrence vitale et la division du travail organique. Mais comme c'est la tâche même d'une théorie transformiste de découvrir la cause de

la différenciation morphologique, il en résulte que Darwin reconnaît Timpuissance de la théorie^e la sélection naturelle h rendre compte de la transformation des organismes simples en organismes complexes.

En conséquence Darwin a renoncé à faire œuvre de morphologiste et de biologiste et s'est contenté d'arguments probables. Cependant nous le voyons, dans toutes ses œuvres, s'attacher à montrer l'importance générale d*une cause physiologique des variations : nous voulons parler des modifications subies par l'appareil reproducteur. Toutes les fois que les conditions de l'existence d'une plante ou d'un animal sont rapidement changées, par la concurrence vitale ou autrement, ses organes reproducteurs subissent des modifications dont la descendance ressent les effets. La postérité d'animaux qui doivent vivre dans des conditions très variables ne peut donc manquer de différer grandement des ancêtres. Telle pourrait être, en effet, la loi rationnelle de la variabilité. Mais, outre que la pathologie pourrait ici peut-être élever des objections sérieuses, car la stérilité semble être l'effet ordinaire de ces changements de l'adaptation, on peut demander si la théorie de la sélection naturelle reçoit de cette observation la plus légère confirmation et si l'on n'est pas convenablement conduit par là même à lui préférer l'hypothèse de l'adaptation directe.

En effet, on ne voit pas comment l'effet de la lutte pour les subsistances serait une modification de l'appareil reproducteur d'une espèce végétale ou animale, si le résultat de cette lutte n'était pas l'émigration forcée des individus qui la représentent. Quand une race humaine, quand une espèce animale ou végétale est astreinte à émigrer, il est vraisemblable que sa postérité cesse de reproduire exactement le type ancestral. C'est ainsi que les habitants de l'Asie Mineure, descendants des Galates et des Tatars ne reproduisent guère soit le type des races blondes de l'Europe, soit le type des races jaunes de TAsie centrale. Les Aryas ont acquis

dans la vallée du Gange des caractères morphologiques et psychologiques qui les distinguent nettement des Iraniens et des Européens. Les Magyars, fixés dans la vallée du Danube et astreints à la vie agricole, ne se rapprochent plus que par la langue des Baskirs et des Samoyèdes. Bref, la ségrégation est le plus puissant agent de transformation qui soit connu. Nous ne croyons pas qu'elle soit toujours TeOét d'une compétition. Un rameau humain quitte un territoire le plus souvent non pas parce qu'il en est expulsé mais parce qu'il y trouve difficilement à vivre. L'école darwiniste refuse de distinguer les deux cas et attribue à la concurrence tous les effets morphologiques et physiologiques de la ségrégation.

Or c'est là une conclusion inacceptable» ainsi que Ta vigoureusement montré Moritz Wagner dans une étude publiée il y a vingt ans.

Moritz Wagner distingue expressément les facteurs physiologiques internes de la variabilité et les causes mécaniques externes qui assurent la généralisation d'un type. « L'origine des variations résulte de causes internes, physiologiques, qui nous sont encore inconnues, et comme elle est, de l'aveu même de Darwin, de Huxlay et de la plupart des partisans les plus convaincus de la théorie de l'évolution, complètement indépendante des circonstances extérieures, il faut en conclure que l'apparition de ces variétés spontanées doit être possible dans tous les temps,' ce que d'ailleurs nous constatons souvent chez des individus isolés » \ Mais la cause interne inconnue qui produit la variabilité individuelle est en principe neutralisée par les croisements et par les conditions de vie dans un même habitat. Donc une varia* tion individuelle n'aurait aucune extension si une cause mécanique externe ne « réagissait pas contre cet élément conservateur afin de provoquer l'apparition d'espèces nouvelles *.

i. La formation des espèces par la ségrégation (Doio» éditeur). (Trad. fr., p. 10). Bibliothèque biologique iaternationale. 2. Ibid., p. 9.

Or celte cause ne peut être la concurrence dans un même milieu physique.

En effet « vu que la lutte pour Texistence sévit avec le plus d'acharnement entre individus de la même espèce, c'est dans le point où ces individus sont groupés avec le plus de densité, c'est-à-dire d'ordinaire auprès du point central de la région habitée par l'espèce, que sa force créatrice devrait se manifester avec le plus de puissance. Or tous les faits de la géographie des animaux et des plantes viennent contredire cette assertion de la manière la plus décisive '. »

« Chaque nouveau caractère morphologique, quelque favorable qu'il soit à Tindîvidu, sera forcément réduit, par suite du croisement avec des individus normaux et ramené ainsi au type normal de l'espèce. Dans le croisement illimité, c'est toujours le grand nombre qui l'emportera sur le petit*. »

Nous ne pouvons suivre l'auteur à travers toute sa démonstration*. L'observation des éponges, celle des oiseaux migrateurs et non migrateurs, celle des poissons, des crocodiles et des singes de l'Amérique du Sud, viennent successivement témoigner en faveur de son hypothèse. Elle diffère du darwinisme non seulement en ce qu'elle réduit la concurrence au rôle d'un simple auxiliaire de la ségrégation, mais encore en ce qu'elle ne croit pouvoir omettre l'intervention spontanée et intelligente des organismes vivants dans les transformations successives qu'ils éprouvent.

Tel est le mimétisme. On l'observe bien souvent chez les variétés contraintes à l'émigration. Les purs théoriciens de la concurrence y voient un phénomène explicable par un mécanisme inconscient. Mais tel n'est pas l'avis de Wagner. « C'est, dit-il, le simple résultat du besoin de se protéger,

i. La formation des espèces par la ségrégation (Doin, éditeur. Trad. fr., p. 42). Bibliothèque biologique internaUonale.

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