‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 31 sur 95 · Roule. Emhi*yolofjie générale, ch. vn, § II, p · texte numérisé non relu

Roule. Emhi*yolofjie générale, ch. vn, § II, p

lation abrégée des phases de rorganisalion dans la série animale? Il faut alors renoncer à l'hypothèse qui voit dans la formation des centres un phénomène secondaire et dérivé, et explique la genèse des nerfs par Faction variée et prolongée des forces externes sur les téguments des animaux.

Le centre précède les nerfs qui le prolongent vers la péri* phérie ; en d'autres termes, la cellule centrale du neurone précède les fibres 'cylindraxiles qui s'épanouissent à «es extrémités. N'est-on pas conduit par là à penser que c'est la spontanéité vivante qui fait ainsi apparaître l'organe principal de l'adaptation ?

L'école spencérîenne tire à vrai dire un argument des rapports de la moelle et de l'encéphale. L'encéphale est une spécification de la moelle, car chez les acraniens il n'y a encore qu'un centre unique, le cordon médullaire. Mais la moelle n'est pas autre chose que l'organe des actions réflexes, des mouvements par lesquels l'animal répond aux excitations provenant du milieu physique et proportionnellement à leur intensité.

Peut-être la doctrine qui destitue la conscience de toute causalité et qui, par suite, nie à fortiori la spontanéité vivante, n'aurait-elle pas été aussi facilement accueillie si les relations fonctionnelles et organiques de l'encéphale et du cerveau avaient été étudiées dans un esprit moins simpliste. Le prestige du génie de Gœthe et de Geoffroy Saint- Hilaire a pour ainsi dire interdit la discussion de vues énoncées au début du siècle, en un temps où la morphologie n'était pas en possession de ses méthodes.

On sait que Gœlhe donnait l'ostéologie pour fondement & l'anatomie comparée. De là Tidée de passer inductivement des rapports de la verlî^bre au crâne au rapport du ganglion médullaire à l'encéphale. Il suffisait donc de considérer le crâne comme une vertèbre modifiée pour être en droit de conclure que l'encéphale n'est pas autre chose qu'une spécification de la moelle.

Rienn'est plus révocable en doute que toute cette argumentation. L'identité du crâne et de la vertèbre serait-elle établie, il n'en résulterait pas que les fonctions actuellement localisées dans le cerveau dérivassent des fonctions localisées dans la moelle ; la division du travail aurait seulement mis fin à un état d'indétermination. Il resterait à montrer que les mouvements de la moelle sont des réactions purement mécaniques. Si cette démonstration n*était pas faite, il resterait légitime de penser que le centre indiflérencié a répondu à une adaptation fonctionnelle oîi se jouait la spontanéité vivante ; c'est donc à l'utilité croissante de l'activité sensorielle qu'il faut attribuer l'apparition d'un organe spécifié.

Or l'on est d'autant plus porté à raisonner ainsi que l'identité du crâne et de la vertèbre, longtemps présentée comme une merveilleuse découverte de Tanatomie comparée, n'est qu'une hypothèse sans grande vraisemblance. Huxley et Gegenbaur y ont opposé des objections qui paraissent décisives. « Je dois, écrit le dernier, approuver complètement les objections que Huxley soulève contre la théorie verté^^ brale du crâne. H me semble certain que les divisions qui apparaissent en premier lieu chez les mammifères d'une manière distincte et qu'on désigne comme des segments vertébraux n'ont absolument rien de commun avec les vertèbres ; seul le segment occipital peut y être rattaché. L'un des principaux motifs de cette opinion est le fait de la continuité en tous temps du crâne primitif.

Un autre point qui témoigne de l'inexactitude de la théorie est, qu'on a dû, pour l'établir, considérer à la fois comme appartenant à une même vertèbre des os provenant du crâne primitif et de simples os tégumentaires. Ces os tégumentaires (pariétaux, frontaux, etc.) ne sont pas de ceux qui se trouvent en rapports étroits avec le crâne primordial, mais étaient primitivement de simples os dermiques appartenant aux téguments. Une autre objection importante résulte aussi de ce fait que c'est préçi-

sèment à la base du crâne, que la différenciation en segments est le moins apparente*, »

Nous ne mettons pas en doute toutefois que le centre nerveux indifférencié des acraniens se soit chez les Craniotes divisé en deux organes fondamentaux, Tun adapté aux contractions musculaires, Tautre à Tactivité sensorielle. Mais pourquoi conclurait-on de là que l'organe primitivement indifférencié était exclusivement un organe de mouvement et que par suite Tencéphale doit être resté exclusivement un organe moteur? Les inductions générales que l'on peut tirer de la morphologie autorisent seulement à penser que des fonctions auxquelles suffisait à Torigine un organe indéterminé se sont peu à peu asservi une partie de cet organe, ont amplifié cette partie et en ont fait enfin un organe nouveau.

Même observée dans son état actuel chez les vertébrés supérieurs, la moelle peut-elle être considérée comme un centre étranger à la vie consciente et dont le rôle serait exclusivement de libérer du mouvement? La physiologie des nerfs témoigne expressément contre une telle interprétation et nous autorise à voir dans ce centre nerveux l'organe de l'instinct. Relativement au plaisir et à la douleur, la moelle est plutôt, chez Thomme, un conducteur qu'un centre. Tout au moins les impressions agréables ou douloureuses suivent d'abord la ligne des nerfs rachidiens, et rien ne prouve que la contraction qui répond à une excitation agréable ou douloureuse ne soit pas précédée par la conscience sourde d'un état agréable ou pénible. On sait combien est difficile l'interprétation de l'expérience de Pfluger pour tous ceux qui nient absolument les degrés de la conscience. Sans doute, il n'est pas nécessaire d'accorder à chaque ganglion médullaire une « âme vertébrale », mais il est illégi-

\, Gegenbaur. Analomie compai^e. Partie spéciale, § 189. -^ Le squelette céphalique.

tîme de soutenir que la nature de laction réflexe soit d'être inconsciente. En somme, la clarté de la conscience croit avec rintensité et la complexité de la réaction, et il est raisonnable d'admettre que la moelle n'est nullement étrangère à la conscience obscure des sensations viscérales, kinesthétiques et même tactiles.

Les psychologues introspectifs de l'école de Maine de Biran ont enseigné, non sans témérité, que la conscience claire est relative à l'intensité de Teffort musculaire, ou, en langage moderne, de la sensation kinesthélique.La méthode comparative n'autorise pas une telle induction, sinon on conclurait que non seulement les oiseaux et certains cétacés, les dauphins et les marsouins, mais encore presque tous les oiseaux, connaissent leur individualité plus clairement que l'homme. En effet, la locomotion est chez ces animaux plus développée que chez l'homme et jamais celui-ci ne pourra rivaliser avec un vautour ou un passereau. Au contraire, la conscience claire est développée proportionnellement à la différenciation et à l'activité des sens externes ainsi qu'à leur combinaison. La conscience du moi correspond sans doute à Tunité de l'expérience, mais elle en implique d'abord la complexité.

S'iLy a correspondance entre l'unité de l'expérience sensible et la conscience du moi, et si l'unité de l'expérience correspond elle-même à la diversité des sensations, on peut induire de là que ce n'est pas seulement la conscience vague de l'appétit, la « consciosité », pour employer im terme à la langue deLeibnitz,c'estla conscience claire de l'individualité qui préside aux formes supérieures de l'adaptation. Le cerveau est mieux qu'un centre libéro-moteur : c'est Torgane de l'expérience. Sans celte expérience, le vertébré supérieur ne s'adapte pas au milieu varié et mobile dans lequel il doit vivre. En effet, dans la plasticité de l'instinct les conditions d'existence imposées à ses ancêtres pèsent encore sur lui et entravent le fonctionnement de ses organes ; or, sans

Texpérience individuelle rînslînct ne peut être diversifié et adapté à de nouvelles conditions.

En d'autres termes, le développement progressif du cerveau serait selon nous le résultat de Tactivité croissante d'un système de fonctions ayant pour origine la différenciation des sens, pour conséquence la modération, et quand il y a lieu, la transformation des instincts impulsifs localisés dans la moelle.

Laissant de côté tous les témoignages que pourrait nous apporter la psychologie comparée, nous ne tiendrons compte que des données et des inductions de Tembryologie. •

Les études de Flechsig sur l'évolution du cerveau chez les nouveau-nés ont constaté que les relations entre les organes sensoriels et Técorce cérébrale s*élablissent successivement et dans un ordre invariable*. En premier lieu apparaissent les filets, qui sont en rapport avec les racines postérieures de la moelle épinière, et qu'on peut appeler les nerfs des sensations organiques dont sont inséparables les nerfs des sensations tactiles; plus tard apparaissent les nerfs de l'odorat (tracbis olfactorius) ; à leur suite, mais beaucoup plus tard, les nerfs de la vision et enfin les nerfs de l'audition. « La différenciation qu'on remarque ainsi dans le développement des fibres nerveuses permet de formuler les principes fondamentaux suivants relatifs à l'apparition et à la distribution des centres sensitifs corticaux^ des sphères sensitives que présente le cerveau.

<c l^ Ces sphères sensitives n'occupent chez Thomme qu'une partie de Técorce cérébrale, environ le tiers;

c 2^ Leurensemble ne constitue pas un tout continu; elles sont, au contraire, séparées les unes des autres par des circonvolutions auxquelles n'aboutissent ni filets sensitifs ni filets moteurs.

1. Les centres cérébraux de Vassociation. Leipzig, 1896. Dans la traduction française de L. Lévi publiée sous ce titre : Etudes sur le cerveau, chez Vigot frères, éditeurs. Paris, 1898.

LA GENÈSE DU CERVEAU i(n

« 3* Elles forment quatre centres distincts et d'étendue différente : le plus considérable est celui où aboutissent les nerfs provenant des racines postérieures de la moelle ; le plus petit est le centre de l'odorat*. »

Ces données de l'embryologie humaine concordent avec les données de la physiologie comparée exposées au chapitre précédent. Si chez l'homme, selon la formule de Flechsi^, cela connaissance du corps précède celle du monde extérieur », nous avons vu les sensations viscérales constituer le fond de la conscience chez les invertébrés et les vertébrés inférieurs. En revanche, Tapparition tardive de la vue et de l'ouïe, postérieurement aux sens chimiques, retrace la tardive évolution des sens qu'on pourrait appeler « esthétiques », la lente spécification de Tooil et de l'oreille dans la série animale et môme chez les vertébrés.

Jusqu'ici le cerveau est l'organe de la spécification des sens; ce n*est pas encore l'organe de l'expérience, car il n'y a pas d'expérience sans l'unification des données sensorielles, sans leur combinaison, leur intégration et leur réintégration, sans la possibilité de traduire chacune dans la langue des autres. Pour que la donnée d'un sens tel que la vue entre dans la trame de l'activité mentale, il faut qu'elle soit interprétée à l'aide de la connaissance immédiate que l'animal a de son corps. On a dit que la vue est un tact anticipé ; on en a dit autant de l'ouïe. Ces formules risquent de rester bien superficielles ; elles ne nous aident pas à comprendre l'immense importance de la pluralité des sens. Car chacun d'eux n'est pas seulement un auxiliaire de l'expérience mais une fonction consciente de la vie. Les sensations viscérales font connaître à l'animal l'état de ses organes internes; les sensations kinesthétiques et les sensations tactiles le renseignent sur les positions qu'il occupe successivement dans l'espace et les relations de son organisme avec les autres

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