LES RAPPORTS DE L'INSTINCT ET DE LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE
L'étude de ladaptation nous conduit à considérer Imtelligence animale, Taptitude de Tétre vivant à tirer parti de son expérience, comme une condition de l'existence des organismes les plus élevés. Cette intelligence reste toujours à vrai dire une fonction de la vie. Les zoologistes» tels que Romanes, nous montrent que ses opérations ne sont jamais totalement isolées de celles de Tinstinct et Tinstinct a son fondement dans les tendances, les besoins inhérents & la vie organique.
L'instinct n'est pas au sens absolu du mot l'inconscient, car l'élude comparative de» animaux nous montre qu'il ne peut remplir sa fonction sans devenir plus plastique et plus complexe et qu'il ne peut se compliquer sans s'asservir aux images conscientes. Mais la forme instinctive de la consciosite (pour faire un emprunt nécessaire à la langue de Leibnitz) est toujours obscure et diffuse. Devons -nous donc considérer la formation de la conscience claire qui se manifeste chez la personne humaine soit comme un phénomène insi-
unifiant dans le devenir du monde, soit une dissolution a<^ identelle et morbide de la conscience instinctive?
La psychologie traditionnelle, qui prétend être à la fois iiniividuelle et générale, c'est à-dire tirer des lois de la sira- \ih inspection interne ou externe de l'individualité humaine, ne peut résoudre un tel problème.
En effet le psychologue constate une activité inconsciente à l'ùlé de l'activité consciente. On a même pu distinguer rrremment* un inconscient statique, le savoir organisé et un inconscient dynamique, l'état latent de l'activité. Mais si nous proposons au pur psychologue ce problème : la conscience réfléchie du moi est-elle une dissolution de l'activité inc'onscienteou au contraire le résultat d'un développement, on le voit ou reconnaître prudemment son incompétence ou dnîiner des réponses contradictoires. Tour à tour en effet \v^ psychologues nous montrent que le moi est une synthèse qui va s'enrichissant avec l'expérience de l'individu et de Ti/spèce (Paulhan) et il nous présente la conscience réfléchie coiume un rétrécissement, une concentration laissant en dehors d'elle une partie de la vie psychique dans l'ombre Pierre Janet).
L'étude de Tindividualité ne donne pas de solution à ce problème capital, peut-être parce que Texistence individuelle e^l une abstraction : la vie consciente de la personne, son îiclivîté émotionnelle et intellectuelle implique toujours un milieu social et la complexité de ce milieu correspond en t; encrai à l'intensité de la vie individuelle. Peut-être en replaçant l'individu dans le milieu social trouverons-nous la solnlîon qui nous fuit.
1/adaptation implique, comme nous l'avons vu, la si/m- /fiffseei la forme le plus définie de la symbiose est la société auimale, dont la société humaine n'est au premier abord fjuime variété et un prolongement.
I , Ribol. Essai sur l'imagination créatrice. Appendice A (Paris, F. Alcan).
RAPPORTS DE L'INSTINCT KT I)i: LA GONSCIENCl': RKFLI^GHÏE 141
Dès lors deux hypothèses sont également possibles :
1** La civilisation correspond à Tactivité des sociétés et elle la mesure. Elle résulte de leur adaptation à des conditions d'existence toujours plus élevées et plus complexes. Or le développement de la civilisation suppose de la part des hommes un progrès de la pensée abstraite et de Tactivité réfléchie. Dans Thumanité l'adaptation aux conditions de l'existence sociale s'achève donc par la prééminence croissante de la réflexion sur l'instinct *.
2^ Mais Ton peut soutenir aussi que la société humaine n'est qu'un épanouissement de la société animale et obéit aux mêmes lois (Espinas). Or la société animale est composée d'êtres chez qui l'intelligence n'est qu'un modificateur de l'instinct (Romanes). A l'origine elle est composée exclusivement d'êtres instinctifs et elle est l'agent de la perpétuité de l'espèce. Or en est-il autrement dans l'humanité? La forme inférieure de la société c'est la foule, dont la société définie émerge par un lent progrès dû à la division du travail. Mais jamais les sociétés les plus civilisées ne se distinguent totalement des foules, dont la vie est inconsciente au moins en grande partie ; car elles obéissent aux tendances héréditaires accumulées dans la race. Par la foule, l'instinct reprendrait la prépondérance sur la réflexion ^
L'expérimentation ne peut prononcer entre les deux hypothèses : l'appel à l'histoire est le seul recours de l'esprit scientifique.
La psychologie éclairée par l'histoire est donc aussi appelée à juger de la valeur du système évolutioniste tout entier.
Pour le mécanisme évolutionnaire en effet, la conscience n'est qu'un épiphénomène. L'action de la conscience sur la vie est chose inintelligible. A mesure que les formes de la vie se compliquent, l'inertie de la conscience doit devenir tou-
1. Bagehot. Lois scientifiques du développement des nations, V (Paris, F. Alcan).
â. Gustave Le Bon. Psychologie des foules. Passim (Paris, F. Alcan».
Ifô LK rnofil.ÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
jours plus manifeste. L'activité individuelle peut paraître, à un observateur prévenu, influencée par des sentiments, des idées, des jugements; mais si Ton replace l'individu dans le milieu sociriU Faction des facteurs inconscients sur Thomme doit devenir indubitable.
C'est ainsi qoe le système évolutionniste est logiquement une théorie de l'inconscient dans l'histoire des sociétés humaines. La thèse d'une activité morale inconsciente en devrait ûtre la conclusion inévitable.
Si donc rhistûire appliquée à l'étude des problèmes psychologiques nous montre la conscience réfléchie étendant sans cesse sa sphère aux dépens de l'activité instinctive et des facteurs inconscients, aucune preuve ne sera plus forte conlra hi validitO de i'évolutionnisme universel.