L'ACCIDENT HISTOBIQIJE ET SON ÉLIMINATION
Longtemps Thistoire des sociétés humaines a été considérée comme le domaine même de Taccident et comme Tanlithèse de la science. Produit d'une volonté libre, l'événement historique était par définition soustrait h toute loi et chercher à l'expliquer, c'était n'en pas comprendre la nature. Il était permis seulement de le décrire. L'histoire était réputée œuvre d'art ; le passé des peuples n'était pas à proprement parler un objet de connaissance, mais une sorte d'excitant de Timaginatien créatrice. L'unique problème, c'était de projeter dans une imagination plastique les scènes de la vie telles qu'elles avaient pu vraisemblablement s'accomplir. Le plus parfait historien était celui qui savait, comme Ulysse, verser le sang vivifiant aux foules mortes. Résurrection! divination! telle était la formule. A Michelet et Carlyle eux-mêmes, il faut dès lors préférer Walter Scott, à Walter Scott, Shakespeare. Tous les récits d'un Thucydide ou d'un Salluste sont froids et arides à côté de ces drames qu'égaie le rire de Falstaff, où les Hoispur détrônent les Richard et où Glocester entend les ombres de ses victimes lui crier : Désespère et meurs !
Ce sont les modernes luttes religieuses qui ont conduit à mettre en doute cette conception de l'histoire. Dès le xvii* siècle a surgi la Critique biblique. Le métaphysicien géomètre le moins porté à faire entrer l'accident dans sa
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conception des choses et des hommes, a appelé la philologie au secours de la critique. La môme plume qui écrivit ï Ethique rédigea une grammaire hébraïque et le Traité theologicopolitique. Dès lors, il y a eu deux écoles historiques distinctes : Tune est restée vouée à la narration, et les révolutions modernes lui ont offert une ample matière. L'autre a négligé les actes des hommes pour les œuvres durables, les langues, les arts, les législations ; l'archéologie a complété la philologie ; les fouilles de la géologie ont ouvert à l'archéologie Timmense carrière des époques préhistoriques. La régularité, la complexité croissante, le développement lent et anonyme ont étouffé les caprices de la liberté d'indifférence. L'histoire de la civilisation a surgi en face du drame et du roman historiques.
Dans cette lutte entre les deux conceptions de l'histoire, la science devait vaincre l'art. Le prestige des grandes œuvres de l'imagination historique, les narrations alertes d'un Voltaire, les splendides romans d'un Michelet ne pouvaient tenir en échec les exigences de l'esprit critique. La critique historique réclame un objet. Si l'histoire est œuvre d'art et d'imagination, la critique ne vaut pas la peine qu'elle coûte. La légende est plus belle que le récit authentique : nous aimons suivre des yeux la flèche de Tell et entendre le chant de mort des naufragés du Vengeur. A quoi bon détruire les créations plastiques de l'imagination populaire si l'histoire doit seulement rivaliser avec elle? La critique ne veut livrer ses travaux qu'à une histoire explicative.
Il était inévitable qu'on traversât une phase de transition. La distinction faite par le grand historien de la civilisation en France entre les causes fatales et les causes libres marque le moment où l'esprit de la philologie pénétrait assez dans l'histoire pour que le domaine de l'accident y parût négligeable mais où cependant la conscience morale, encore inquiète, craignait qu'une science historique véritable ne
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mit sur le môme plan le bien et le mal et n'obscurcit la notion de la responsabilité.
Hais cette transaction entre Taffirmation de la science historique et sa négation n'était pas durable. Déjà le père de la philosophie critique et le théoricien inflexible de l'impératif catégorique avait montré que Tentendement revendique légitimement Tétude des manifestations de la volonté humaine dans la durée et les soumet au principe de causalité ^ .
Kant indiquait aussi l'auxiliaire tout-puissant de This* torien aux prises avec Tinexplicabilité apparente des faits accidentels : nous voulons parler de la statistique morale. Cette science, à laquelle Quételet donnait dès 1835 sa forme définitive^, montrait, non seulement que la liberté morale contribue plus à Tordre social qu'à l'irrégularité des séries d'événements, mais encore que les actes volontaires de l'individu entrent toujours comme facteurs dans une grande activité collective dont les diverses parties sont en corrélation, en sorte que, connaissant le rapport des illettrés à la population totale, on peut se faire une idée de la crimina* lité ^ Dès lors l'historien était affranchi de la crainte de
i. a Quelques divergences qui puissent exister dans nos opinions sur lu liberté de la volonté, considérée au point de vue métaphysique, il est évident que les manifestations de cette volonté. c*est-à<dire les actions humaines, sont tout aussi bien soumises à Tempire des lois universelles de la nature que les autres phénomènes physiques quels quUls soient. C'est le rôle de Thistoire de raconter ces manifestations, et leurs causes dussent-elles rester toujours secrètes comme elles le sont aujourd'hui. Nous savons que Thistoire. simplement en se plaçant à distance et en contemplant l'action de la volonté humaine sur une large échelle, tend à dérouler devant nos yeux un courant régulier de direction uniforme dans la grande succession des événements ; de sorte que la même suite de faits qui, pris séparément et individuellement auraient paru se produire d'une manière confuse, incohérente et sans lois, quand on les considère dans leur enchaînement en tant qu'actions, non pas d'êtres indépendants, mais de l'espèce humaine, manifeste infailliblement un développement sûr et continu, bien que très lent, de certaines grandes prédispositions de notre nature. » (Idée zu einer allgemeiner Geschichte in welbùrgerlicher Absicht). 1784. Extrait de la citation faite par Robert Flint d'après la traduction anglaise de Thomas de Quincey. La Philosophie de Vhittoire en Allemagne. Traduit par Ludovic Carrau (Paris. F. Âlcan, 1878).