Voir l'appendice A
La pierre de touche qui nous permet de discerner la recherche inductive de la recherche déductive n'est pas autre que le type de preuve auquel on a recours pour produire la conviction. Toute méthode est la mise en œuvre de l'aptitude à raisonner et il n'est pas deux façons de raisonner. Raisonner est toujours unifier deux jugements qui ont un élément commun. Mais le raisonnement est inductif si la conclusion doit sa certitude à la possibilité d'être traduite en une série indéfinie d'expériences sensibles, il est déductif dans le cas contraire. Or la méthode génétique dont l'idée d'évolution est l'âme doit nous découvrir une relation entre faits sensibles.
L'idée d'évolution aurait une autre conséquence : elle nous conduirait à abandonner l'espoir d'arriver à des explications intelligibles et nous inspirerait la résignation à la connaissance du fait donné comme tel et dans toute sa contingence. Expliquer ne serait plus autre chose que connaître la succession effective des phénomènes qui constituent chaque processus et connaître la succession effective des processus qui constituent la nature. Expliquer c'est développer (enucleare) le contenu de notre expérience : ce n'est plus prétendre orgueilleusement ramener les faits à un petit nombre de notions sinon à une notion unique. Sans doute la connaissance génétique nous amène à constater qu'en fait telle forme animale, telle forme sociale n'aurait pu se produire si telle autre forme n'avait pas apparu avant elle. Mais la relation entre la condition et le conditionné est contingente et nous imaginons aisément des possibilités différentes, puisque les hypothèses se succèdent sans relâche dans l'esprit des savants jusqu'à ce que la connaissance réitérée des faits vienne les condamner, sauf une seule qui était bien souvent jugée la plus invraisemblable. Toutefois cette relation n'estpas capricieuse ou désordonnée. En ce sens, si nous expliquons, nous ne rendons pas raison de ce que nous explicpions. Nous constatons au contraire que la nature est
infiniment trop riche pour que nous puissions en faire tenir la formule dans le rapport de quelques idées claires et distinctes. Nous pouvons sans doute, pour le soulagement de notre débilité, substituer certaines connaissances à Timmense variété des autres. Nous substituons, par exemple, la connaissance de la physiologie cellulaire à la série des données zoologiques. Nous donnerons à des formules vaguement approximatives ou plutôt compréhensives le nom de lois ; mais nous mesurerons la vraie portée de ce titre ambitieux; nous saurons que ces lois sont relatives h la faiblesse d'une intelligence qui ne peut sans une fatigue extrême passer en revue la série des faits que la loi résume. Nous n'aurons pas la fatuité de croire que selon le mot de Taine, nous tenons le réel « dans les tenailles de fer de la nécessité ».
L'idée d'évolution nous conduit donc à abandonner comme inutile et inintelligible la distinction des lois empiriques et des lois rationnelles. Les lois valables, énonçant des rapports de filiation entre phénomènes et conditions, sont des lois empiriques. Les lois rationnelles, bien loin de rendre raison de ces dernières, ne sont au contraire que des formules abréviatives qui appauvrissent Texpérience pour la faire cadrer avec nos exigences logiques, c'est-à-dire avec le besoin d'épargner la dépense de notre activité intellectuelle. — Tout au plus pourrait-on dire qu'il y a deux sortes de lois empiriques : celles qui rattachent le phénomène au processus et celles qui énoncent les rapports de succession entre les grands processus; une loi morphologique serait un exemple des premières, une loi physico-chimique un exemple des autres ; mais les unes comme les autres tireraient toute leur certitude de l'expérience qu'elles unifient.
Nous irons plus loin encore ; il serait impossible de laisser subsister entre la science et Thistoire cette différence admise par Bacon comme par Aristote, par Descartes comme par Bacon. L'histoire c'est l'expérience, dit Bacon, et la
science c'est la connaissance des causes» — Mais celle dislinclion est vaine si Ton ne peut connaître un phénomène empiriquement sans lui donner un antécédent dans la durée et si connaître les causes n'est pas autre chose que connaître des rapports entre phénomènes antécédents ou conditions et phénomènes conséquents ou conditionnés. Histoire et science sont donc une seule et môme chose et désignent la connaissance génétique.
Dès lors il faut écarter la vieille formule : // fUy a pas de science du fait particulier^ car elle conduit à nier la validité des études génétiques. Otez à la science les faits et les relations contingentes et vous lui avez ôté tout son objet, tout le contenu de Texpérience, car, ainsi que le montrait Leibnitz, tout fait est contingent, et comment les relations entre faits contingents, fussent-elles invariables, pourraientelles être autrement que contingentes ?
Toutes ces conséquences se ramènent à une seule, bien indiquée par les grands théoriciens delà succession et de la causalité synthétique, Hume, Kantet M. Charles Renouvier : c'est que la relation de causalité doit être radicalement distinguée de la relation de la substance au mode. C'est que si ridée de substance peut être conservée, elle ne désigne pas autre chose que la liaison des phénomènes dans la conscience. La substance est la substance du phénomène : elle n'est pas une essence dont chaque phénomène ne serait que la limitation, en sorte que, connaître scientifiquement, ce serait rétablir Tidentité partielle du mode et de la substance. — Bref, ridée d'évolution serait l'idée même de la science expérimentale mise au niveau de la philosophie critique.
Mais dès lors pourquoi le nom même de l'évolution évoquel-il ridée d'un système que contredit point par point le
tableau que nous venons de décrire, d'un système que renouvellent le spinozisme et Thégélianisme ?
Le système évolutionniste, esquissé par Spencer dans les Premiers principes et vérifié complaîsamment dans les Principes de biologie^ de psychologie et de sociologie^ est un essai de synthèse totale, synthèse de la connaissance et de Faction, unification de l'expérience. L'évolution est le nom de la loi qui rendrait compte de l'apparition de tous les phénomènes, simples ou compliqués, et de leurs relations dans le temps et l'espace. Cette loi est mieux qu'un simple résumé de Texpérience : elle permet d anticiper les conclusions de sciences encore en enfance. Spencer n'a pas attendu que rinduction ait fourni des lois empiriques de la zoologie générale, de la psychologie objective et de la sociologie j il a imposé la loi d'évolution, loi rationnelle selon lui, à ces sciences en voie de formation, à la sociologie notamment, et il en a déduit les relations les plus générales entre les faits. La preuve est que Ton mettrait en doute la loi d'évolution universelle si l'on mettait en doute le transformisme en biologie, l'identité de la raison et de l'instinct en psychologie, l'identité de la contrainte sociale et du militarisme en sociologie. — La loi d'évolution est formulée a priori. Sans doute c'est un corollaire d'une autre loi, le principe de la conservation de l'énergie, et ce principe peut être présenté comme une synthèse de l'expérience. Mais d'une part cette synthèse est partielle puisqu'elle est limitée aux phénomènes physiques qui s'accomplissent dans la partie de l'univers dont nous sommes les habitants; d'autre part, ce principe est considéré par Spencer comme une donnée immédiate de la conscience ou comme l'interprétation de ses données immédiates ^ La notion de la force est le symbole le plus approché de l'inconnaissable \ La conscience n'a pas moins que l'expérience sensible le privilège de le