Nous disons de sa nature et non de son intensité
Richard. — L'évolution. 10
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mettre la morale sociale en péril en faisant œuvre de science.
Le problème de l'accident se posait désormais en termes nouveaux et différents et il intéressait, peut-être davantage encore, la constitution même de Thistoire.
Peut-on ôter à Tindividu, sinon abstraitement, la création des courants historiques pour l'attribuer aux sociétés? Les sociétés ne sont-elles pas des combinaisons de pensées et d'activités appartenant en dernière analyse à des personnes? L'opposition apparente de la société et de l'individu ne se ramène-t-elle pas, de l'avis des statisticiens tels que Quételet, à l'opposition de l'homme moyen et de ce que Ton pourrait appeler l'homme caractéristique ou original? D'un autre côté, si l'action de l'homme moyen rend compte de ce qu'il y a de stable et d'uniforme en chaque société humaine, les transformations, les progrès ne doivent-ils pas être attribués aux individus capables d'invention et d'originalité ?
L'action capricieuse et arbitraire de la volonté a été chassée par la philologie et la statistique morale. Soit. Mais l'accident historique ne reparaît-il pas sous une autre forme, le rôle des hommes de génie et des hommes de caractère ?
Si l'homme moyen était l'unique agent de l'histoire, il n'y aurait absolument dans la vie de l'humanité qu'un principe de changement : l'accroissement du nombre des êtres impersonnels et anonymes. La densité croissante de la population serait la seule cause qui pût être assignée au progrès. Dès lors la démographie et la statistique morale remplaceraient entièrement l'histoire.
Il n'en est pas ainsi. La médiocrité reste toujours égale à elle-même. Au contraire, l'ethnologie parait justifier le mot du dictateur romain : Humamim paucis vivit genus, La destinée différente de deux races dépendrait du petit nombre de personnalités supérieures que l'une d'elles pourrait enfanter (Gustave Le Bon). Supprimons les inventeurs et les initiateurs (et l'ordre moral a ses initiateurs) et nous avons supprimé peut-être l'objet de l'histoire.
yACGIDENT HISTORIQUE ET SON ÉLIMINATION 447
Voici donc en quels termes le problème se formule. L'action exercée sur la marche de Thumanité ou, si Ton préfère un terme plus exact, sur la vie des sociétés, par l'imagination créatrice, parTactivité rationnelle et critique, enfin, par la réaction des caractères personnels, est-elle, par définition, accidentelle, et réduira- t-el le l'historien à ne décrire que des accidents?
La réponse sera affirmative si Ton tient pour accordé que la science est Tétude de « rapports nécessaires dérivant de la nature des choses », en d'autres mots si l'on professe le mécanisme universel. Le savant pourra encore tenter de faire une science sociale^ mais il tâchera de n'y retenir que des rapports simples entre masses et grandeurs en chassant toutes les données purement qualitatives. Tel est le point de vue des démographes et des purs économistes.
Mais il n'en sera pas ainsi si Ton écarte comme une fiction métaphysique l'idée de la nécessité, et si Ton reconnaît le véritable caractère des lois extraites de Texpérience. Ce sont des relations constantes, mais contingentes, car l'existence des phénomènes qu'elles lient pourrait sans contradiction ne pas être.
Dès lors la situation de l'historien ne dififère qu'en degré de celle du savant expérimental. L'action du génie ou de l'imagination créatrice, celle de l'activité rationnelle, celle des caractères personnels est sans doute contingente, mais contingente aussi est la vie organisée. La physiologie ignore comment les êtres vivants ont pu apparaître ; elle en recherche néanmoins les lois des fonctions. Pourquoi Thislorien ne rechercherait-il pas les lois imposées à l'action des personnes dans le milieu social?
Ces lois ne peuvent-elles pas être des tendances ou des luttes de tendances ?
L'action de l'homme de génie sur la moyenne humaine n'est pas inconditionnelle. Entre les uns et les autres, il faut qu'il y ait quelques similitudes. L'excès d'originalité
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est une cause d'impuissance. Wiclef et Savonarole avaient sans doute autant de génie que Luther, mais Wiclef ne transforma pas TAngleterre comme Luther TAIlemagne, et Savonarole fut brûlé par les Florentins. Vico exposait au début du xvin* siècle les méthodes et les grandes idées directrices de la sociologie moderne, mais son œuvre prématurée ne fut qu'une prophétie obscure. Georges Podébrad formulait vers le milieu du xv® siècle les grands desiderata du droit des gens moderne, mais un pauvre roi de Bohême, demihérétique et qontesté ne pouvait être écouté de TEurope d'alors. Danton indiquait à la démocratie française les principales conditions de son existence et de son développement, mais en 1793 son réalisme ne pouvait être qu'odieux et suspect.
Le grand homme n'agit que sur des multitudes déjà préparées à le comprendre. Ce n'est pas un bolide qui tombe d'un monde étranger.
L'action des hommes de caractères, surtout s'ils exercent le pouvoir, présente une difficulté plus grande, mais non pas insoluble.
Les historiens étudient surtout les phases critiques de la vie des sociétés et c'est dans les âges de crises que grandit le rôle des caractères personnels. Par exemple si Louis XV, Robespierre, Bonaparte et Guizot avaient eu chacun un caractère différent, nul doute que le passage de la monarchie à la démocratie eût pu être, au grand profit de la moralité publique, plus pacifique et plus régulier.
Mais si la grandeur de la responsabilité encourue par les individus éclate, en conclurait-on que l'accident annule la loi et que par exemple, de 1718 à 1848, le cours de l'histoire en France ait été entièrement indéterminé ? Ce serait oublier la profonde affinité des personnalités prépondérantes et de leur milieu. En 1715 la monarchie française était depuis plus d'un demi-siècle un absolutisme presque aussi illimité que celui des états orientaux. Était-il surprenant de voir sur