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L'ACCIDENT HISTORIQUE ET SON ÉLIMINATION

le trdne de France un sultan indifférent à tout sauf aux plaisirs du harem ? En 1792 la démocratie était sans aucune expérience politique ; elle saisissait le pouvoir dans des con^ ditions désespérées et voyait le monde civilisé coalisé contre elle. Qu'elle ne prêtât pas Toreille à Thomme qui lui attribuait une souveraineté absolue et mettait au service de Tenvie et de la haine ses soupçons violemment surexcités, c'est ce qu'il eût été bien difficile d'espérer. — Dans la lutte pour le pouvoir en 1799, les chefs d'armée les plus pénétrés du sentiment de la probité civique ne devaient-ils pas être conduits à s'effacer et à laisser le champ libre à celui qui avait au plus haut degré le tempérament du condottiere? — Enfin, puisqu'une bourgeoisie sans grandes vues d'avenir était, en 1830, seule apte à prendre le pou^ voir, doit-on être surpris qu'elle en ait confié l'exercice à l'homme le mieux fait pour lui imposer par l'ascendant du caractère et du talent?

L'action des forces conscientes, des individualités puissantes n'est donc ni désordonnée ni capricieuse. Les grands hommes introduisent dans les mouvements humains un certain coefficient d'intelligence qui les distingue des phénomènes physiques et organiques. Mais rien ne prouve qu'ils créent les idées et les sentiments sur lesquels leur action s'appuie. Leur rôle n'est peut-être que de les amener à la pleine lumière de la conscience, de les justifier par le raisonnement ou d'en tirer, à l'aide d'une puissante opération de l'imagination créatrice, une vision de l'avenir.

Il n'y a pas d'accident historique dans l'histoire des, langues, dans l'histoire des sciences, de la philosophie et des arts, car en ces domaines, il est visible que le rôle du grand homme a toujours été préparé de longue date. Il n'y a pas davantage d'accident dans 1 histoire des religions et du droit, car nulle part la fantaisie individuelle n'est plus impuissante. Le prophète est toujours l'homme qui dit le verbe attendu ; le législateur est celui qui sait découvrir et

non inventer les règles susceptibles d'être obéies et de pacifier les intérêts en lutte. Si Ton croit apercevoir des accidents dans l'histoire politique, c'est que le devenir politique est le lit commun oti se déversent plusieurs courants. Mais ces courants obéissent chacun à des lois et comment de leur confluent accidentel pourrait-il jaillir?

L'accident semble inévitable dans Thistoire politique parce que nulle part les qualités du vouloir ne semblent plus importantes. L'homme d'État réussit, semble-t-il, grâce à la promptitude de ses résolutions et à sa ténacité dans l'exécution des desseins qu'il a arrêtés. Or ce sont là des qualités morales au plus haut point subjectives. On en conclut donc que l'histoire politique est ce que la font les qualités très inégales des hommes d'État entre les mains desquels tombe le pouvoir. Maison oublie deux grands faits.

Le premier est que le succès des plans de l'homme d'État dépend de sa connaissance du milieu dans lequel il agit, de son aptitude à analyser une situation. Il y a deux types d'hommes politiques, les subjectifs tels que Philippe IF, Saint-Just, Jules de Polignac, Napoléon III ; les objectifs tels que Richelieu, Frédéric II, Washington, Cavour, Bismarck, Adolphe Thiers. Ces derniers réussissent presque toujours; l'insuccès des premiers est la règle*.

Une seconde donnée est que la partie personnelle et accidentelle de l'œuvre d'un homme d'État est d'ordinaire détruite par un homme d'État rival qui lui succède. Telle est la règle dans les gouvernements d'opinion. Or cette réduction se fait toujours avec le concours du milieu, avec l'appui de l'opinion. Preuve que l'œuvre sociale prévaut toujours en somme sur l'œuvre individuelle.

1. On pourrait aller jusqu'à dire que la classification des hommes d'État doit se faire selon une énergie de caractère croissante et une subjectivité décroissante. Mais la seconde condition est plus importante que la première. En vieillissant, l'homme d'État perd en énergie mais il gagne en objectivité : témoin Bismarck. Or, c'est dans l'âge mûr que l'homme d'État réalise son œuvre.

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