L'ACCIDENT HISTORIQUE ET SON ÉLIMINATION
L'action exercée par les hommes d'État sur la société est d'ailleurs une sorte d'expérience que l'histoire scientifique peut mettre à profit. L'historien est en présence de plans et d'intentions qui le plus souvent ont échoué ; il peut les comparer à ceux qui, bien rarement, ont rencontré le succès. Il verra à quel point la volonté subjective est impuissante, à quel point l'action de Thomme d*Ëtat est peu accidentelle, à quel point il est l'agent conscient de forces sociales qui cherchent leur issue. La vague porte la barque dans le port ou la brise sur l'écueil, selon que le pilote connaît bien le passage ou l'ignore. L'homme d'État est porté au sommet de la gloire ou ignominieusement brisé selon qu'il a bien ou mal compris l'orientation des événements. Auguste Comte aimait à citer le double échec de Joseph II et de Napoléon ; le premier avait voulu imposer aux populations de l'Autriche des progrès pour lesquels elles n'étaient pas mûres ; le second avait voulu faire rétrograder la politique moderne vers le moyen âge et l'antiquité en rendant la prééminence sociale à l'activité guerrière *. L'un et l'autre, malgré leur puissance, avaient misérablement échoué, car Tunique résultat durable du blocus continental fut de stimuler l'industrie sur le continent et quant à la gauche imitation de l'empire carolingien, elle n'eut pour effet que d'associer l'Europe occidentale aux destinées de la France révolutionnaire.
La contingence existe dans les phénomènes humains qu'étudie l'historien, mais elle existe aussi dans la nature. Les phénomènes sont contingents; les lois que formulent les sciences expérimentales sont contingentes. Pourquoi l'historien serait-il le seul pour qui persisterait la vieille confusion de la contingence et de l'accident ?
Mais si l'histoire n'est pas la description stérile de l'accidfetel, a-t-elle un autre objet que l'activité inconsciente de l'humanité ?