LA CRITIQUE HISTORIQUE
LliîsLoire est par définition l'application même de la méthode génétique à la constitution de Thumanité. Le domaine des sciences historiques ne pouvait manquer d'être reyendiqué par la doctrine évolutionniste. On peut même dire que sans Ja philosophie de C histoire Tévolutionnifeme n'aurait pas vu le jour. Spencer a tiré sa philosophie synthétique d'une combinaison de l'idéalisme hégélien, de l'agnosticisme de Hamilton et du positivisme anglais, mais l'élément dominant de la combinaison a été Thégélianisme. Sans l'œuvre préalable des écoles hégéliennes, notamment des hégéliens de ta gaucbe, la philosophie de Spencer n'aurait pas rencontré si aisément un accueil favorable. Or sans la philosophie de rhisloire de Herder et de ses successeurs, jamais le système de l'idéalisme objectif n'aurait pu être échafaudé ; jamais un pont n'aurait pu être jeté entre les lois de la pensée et celles de la nature ; jamais l'identité du sujet et de Tobjel n aurait pu être présentée comme une thèse plausible, Relisouï^ d'ailleurs les Idées sur la philosophie de t histoire de t humanité^ nous y retrouverons la conception générale de Kunlvers qui plus tard a reçu le nom de doctrine de révolution,
La pliilosophie de l'histoire a reçu le tribut de beaucoup d'hommes de génie et il n'est aucune étude qui à l'heure
actuelle paraisse plus discréditée. Parmi ces auteurs on cite des théologiens tels que Bossuet et Bunsen, des philosophes tels que Vico, des poètes tels que Lessing et Schiller, des métaphysiciens tels que Kant, Hegel, Schelling, Krause, des mathématiciens tels que Gondorcet et Comte, des psychologues tels que Lotze et Lazarus : aucun n'a su lui imposer une méthode ni en tirer quelque loi incontestée.
Cependant depuis que la philosophie de l'histoire est tombée dans un complet discrédit, Tidée que l'activité sociale de l'humanité forme un processus susceptible d'être étudié scientifiquement a conquis l'adhésion d'un nombre croissant d'intelligences cultivées. La sociologie a recueilli l'héritage de la philosophie de Thistoire.
La critique de l'idée d'évolution ne serait pas complète si nous nous abstenions d'étudier les conditions de l'échec de Tune et du succès de l'autre. Peut-être verrons-nous une fois de plus se manifester l'opposition de la méthode génétique et de la méthode évolutionniste.
Qu'est-ce que la philosophie de l'histoire? C'est d'abord la constitution hypothétique d'une histoire universelle. C'est en outre un essai de réduction et d'explication do cette histoire. En procédant ainsi, l'historien philosophe ne fait pas autre chose qu appliquer à son objet les méthodes générales de la science. La possibilité et la légitimité de sa démarche ne sauraient donc être niées, non plus que leur utilité. Ni l'éducation, ni la politique ne peuvent se priver de la connaissance du passé de l'humanité; mais pour être utile, cette connaissance ne peut rester spéciale et dispersée ; elle doit être classée, analysée et systématisée. Telle est précisément la tâche qu'assume l'historien philosophe.
Le succès dépend donc exclusivement de la façon dont il
conçoit Thistoire universelle et dont il la réduit à quelque grand fait.
Or les philosophes historiens ont porté à labus le plus extrême Tidée même de Thistoire universelle, c'est-à-dire cette idée que toute Thumanité peut être considérée comme un seul peuple qui se développe dans le temps et dans Tespace. Pour faire coïncider cette hypothèse, légitime à certains égards, avec l'individualité des nations, la plupart d'entre eux n'ont trouvé que Tanalogie de l'humanité et de l'organisme en voie de croissance. Dès lors chaque peuple devenait un organe de l'humanité ; il cessait d'être étudié pour lui-même ; un seul moment de sa vie intéressait la philosophie de l'histoire, celui où il avait exercé une influence sur l'ensemble, sur le grand organisme ; il l'intéressait proportionnellement à la nature et au degré de cette influence. C'était donc sacrifier l'analyse à la synthèse et par suite transgresser les conditions élémentaires de l'investigation scientifique.
La philosophie devait réduire l'histoire universelle à quelques grands faits dominateurs. Or ces auteurs conçurent cette réduction de façon à aggraver les conséquences du vice initial. L'esprit scientifique aurait interdit de négliger un aspect même grossier de la vie de l'humanité. Cette condition ne fut pas respectée. On partit de l'idée très légitime que l'esprit peut construire une explication des faits, d'autant plus qu'ils sont plus complexes, mais on oublia qu'il doit ensuite vérifier son hypothèse et non l'imposer à l'expérience. Au lieu de cela que vit-on? Métaphysiciens, théologiens, positivistes même essayant d'imposer leurs systèmes à l'histoire et conduits par là à ne retenir que les faits concordants avec le système.
Ne cherchons pas ailleurs la cause de l'aspect fantastique de ces constructions où l'esprit allemand a fait preuve de ses principaux défauts et dont la plupart portent d'audacieux défis à la critique historique.
Rare est le théoricien de rhisloire universelle qui, comme Auguste Comte, retient trois faits généraux, la croyance, la guerre, le travail ; rare encore celui qui comme Condorcet en relient deux, la culture intellectuelle et la conscience du droit. Il ne veut d'ordinaire en considérer qu'un seul. Ce fait dominateur est-il la religion? Thistorien philosophe ne tiendra aucun compte de l'activité économique ? Est-ce la production? la religion sera passée sous silence ou considérée comme un aspect des relations de travail et d'échange.
Les théoriciens de l'histoire universelle peuvent être approximativement répartis en trois classes.
La première et la plus nombreuse comprend ceux qui ne retiennent des faits que l'activité intellectuelle et surtout la croyance religieuse qui en est socialement la meilleure expression. On y distinguera quatre subdivisions. — Le groupe catholique (Bossuet, Frédéric Schlegel et Bûchez) ; le groupe protestant ou simplement chrétien (Schelling et Bunsen) ; le groupe théiste ou panthéiste (Lessing, Herder, Hegel, Conrad Hermann, Buckle) ; le groupe positiviste (Comte, Litlré, Laffitte, Bagehot).
La seconde classe comprendra les philosophes qui ont mis le problème du droit au-dessus de tous les autres ; tels sont Vico Fadversaire du droit naturel et Condorcet qui est le champion et montre l'égalité des droits marchant du même pas que la connaissance exacte des phénomènes. Kant peut être classé dans ce groupe.
Enfin une troisième classe comprendra ceux que réduisent l'histoire humaine au développement de la production et de l'échange. U est à peine besoin de citer les noms de Marx et d'Engels. Mais Le Play, si bien établie que soit sa réputation d'économiste religieux, doit être compté dans ce groupe. Diviser l'histoire de Thumanité en trois âges, l'âge des productions spontanées, Tàge des machines, l'âge de la houille et de l'électricité, ce n'est pas s'enfoncer moins loin dans le matérialisme économique que le fameux auteur du Capital.
Donc les uns ne voient rhumanité que dans les temples, les autres ne la voient que dans les assemblées législatives et les prétoires, les autres enfin ne veulent la voir qu'à l'atelier et au marché. Aux vices d'une synthèse arbitraire la philosophie de Thistoire a donc associé ceux d'une analyse insutBsante, parfois plus arbitaire encore.
En résulte-t-ilque Tesprit humain doive renoncer àTambition de connaître Thistoire universelle ? Autant dire qu'Aristote et Linné ayant classé les animaux d une façon imparfaite il fallait, après eux, renoncer à toute taxonomie. L'idée d'une histoire universelle ne peut être bannie de l'esprit linmain. Mais la mélhode des métaphysiciens peut en être radicalement exclue.
Les métaphysiciens ont imposé à Thistoire universelle la recliorche exclusive des causes finales; étudier l'histoire d'iui peuple c'est, selon eux, chercher la place de ce peuple dans la vie universelle de l'humanité ; ce n'est point chercher le concours que la civilisation universelle a pu apporter à la vie propre de ce peuple. Le métaphysicien affirme que chaque peuple doit avoir une mission à remplir et, sa mission remplie le condamne à disparaître. Mais chaque peuple a-t-il eu ainsi une œuvre à accomplir au profit de l'espèce? Beaucoup de peuples n'ont-ils pas mis la culture humaine à profit pour se développer et prospérer sans que leur activité eût jamais le caractère du sacrifice? L'évidence oblige aie reconnaître mais un si faible obstacle n'arrête pas Thistorien métaphysicien : il exclut ces peuples de l'histoire universelle, dût-il, comme Hegel, réduire à peu près celte dernière à l'élude de Irois nations, la juive, la grecque et l'allemande. Ilestsuperflu de démontrer que cette téléologie ôte toute objectivité à la philosophie de l'histoire.
Le remède ne consistera pas à interdire à l'histoire universelle la recherche des causes finales qu'on ne saurait bannir de la physiologie elle-même. Mais l'histoire universelle pour mériter son nom et être autre chose qu'un roman
sans couleurs doit se soumettre à deux conditions : la pre*mière est de faire précéder la synthèse de Tanalyse, la seconde est de mieux distinguer le souci de la connaissance historique du souci de la vérité morale et religieuse.
Les plus perspicaces des historiens philosophes, Krause par exemple ou même Gondorcet et Schiller, ont très bien aperçu Tutilité d'une histoire universelle pour une philosophie générale c^e l'action , pour une théorie synthétique du droit et de l'éducation. Mais la plupart de ceux qui ont traité de la philosophie de Thistoire n'ont pas eu une conscience claire des conditions du problème. L'histoire universelle ne peut être mise au service d'une philosophie pratique que si elle est d abord élaborée méthodiquement et sans aucun souci d'application. A cette seule condition on évitera la prostitution de la science et de la philosophie abaissées si souvent en Allemagne au rôle d'instrument de Torgueil et des prétentions d'un peuple.
L'histoire universelle devait donc être une science avant d'être une philosophie de la religion, de l'art, du droit, de la morale ou de l'éducation.
Mais k quelle condition l'histoire universelle pouvait-elle devenir une science ?
Dès le milieu du siècle, nous voyons la philosophie de l'histoire faire place peu à peu à deux sorles d'études.
L'une est une science concrète, l'ethnologie ; l'autre consiste en une histoire universelle abstraite, divisée en grandes séries, histoire du droit, histoire des religions, histoire de la culture sociale qui se décompose elle-même en histoire de l'art, des sciences et de la philosophie.
Appuyée sur la démographie et sur une forme propre de la psychologie : la psychologie des peuples que ses fondateurs
les disciples de Herbart, Lazarus Steinthal, Bastian, eussent dû nommer plutôt psychologie des langues, Fethnologie considère chaque peuple comme un tout vivant qui crée peu à peu sa langue, sa littérature, ses coutumes, impose sa forme d*activité à la production et à la consommation et transforme constamment par intussusception, les emprunts qu'il peut faire à la civilisation des autres peuples. — Grâce aux géologues, Tethnologie a vu son horizon s'étendre et comprendre jusqu'aux âges préhistoriques les plus lointains. — A l'ethnologie, science issue du rationalisme allemand s'est ajouté la palethnologie, science française, anglaise et américaine.
L'ethnologie conduisait ses auteurs à comparer au point de vue du développement politique les branches inférieures de rhumanité aux branches supérieures, la tribu sauvage à l'État, la Confédération barbare à la Cité et à la Nation. Telle est l'œuvre de Waitz, de Lubbock, de Lewis-Morgan, de Masqueray, de Lyall. Bref, elle devait en venir avec Gumplowicz, à considérer la nation au point de vue génétique, comme un produit de la lutte des races, pacifiée par l'état et la culture sociale.
Mais l'ethnologie restait une étude toute concrète si elle ne s'aidait pas de ces travaux historiques qui s'exécutaient en même temps sur l'histoire du droit, des religions, des sciences, des arts et de l'industrie. Au-dessus de l'ethnologie descriptive on concevait la possibilité d'une science synthétique qu'Auguste Comte avait baptisée d'un nom barbare, mais destinée dans toutes les langues à une fortune inouïe : la sociologie.
Toutefois la sociologie ne pouvait se constituer sans donner lieu à un grand problème philosophique. Devait-elle, pour atteindre l'objectivité, faire abstraction de la conscience et se donner pour objet une réalité extérieure, un grand corps composé, supérieur en complexité à celui qu'étudie le biologiste ?
Son fondateur la classait, sous le nom de physique sociale, parmi les branches de la physique*. C'était une des deux grandes sections de la science des corps organisés. En même temps Auguste Comte condamnait toute psychologie comme une fallacieuse survivance de la métaphysique. Néanmoins il assignait à la science nouvelle une méthode propre, la méthode de filiation historique, et il montrait fortement que la critique des témoignages peut donner la même certitude que Tobservation directe ou Texpérimentation.
Or la critique historique étudie des œuvres de Tesprit. Était-il possible de l'interroger scientifiquement au nom d'une hypothèse telle que celle de l'organisme social ?
La notion de l'organisme social a pris deux formes bien distinctes, venues des extrémités opposées de l'horizon. L'une est une application de la téléologie aux faits sociaux ; elle inspire les travaux de Krause sur la philosophie de l'histoire et la philosophie du droit ainsi que ceux de ses continuateurs allemands et espagnols, Àhrens, Bluntschli, Robert Mohl, Sanz del Rio, Giner, Posada : c'est la doctrine de l'organisme moral ; issue de l'idéalisme elle ne voit dans la nature qu'un symbole de l'esprit. — Tout autre est la thèse de la sociologie biologique. C'est une hypothèse sur la continuité des phénomènes sociaux et organiques. L'ambition de ses auteurs est d'étendre aux faits sociaux les lois de la biologie. Encore est-ce trop peu dire. Les lois de la physiologie expérimentales ne sont pas celles qu'appliquerait la déduction sociologique : on préférerait celles de la zoologie générale, telle que Darwin et Hœckel l'ont fondée : ce sont les lois de la division du travail, de l'adaptation au milieu, et de la concurrence vitale. Le darwinisme social modifie le darwinisme
i . Cours de philosophie positive^ 2« leçon.
zoologique seulement en ce qu'il admet une concurrence interne, entre classes, à côté de la concurrence externe, ou lutte des peuples.
Or pour rendre vraisemblable cette extension de la zoologie générale il faut, au préalable» avoir réduit la notion de la société à celle de l'organisme.
On peut tenter cette réduction de deux façons, Tune directe, l'autre indirecte. La première consiste à définir les sociétés comme des organismes complexes soumis aux lois générales de la biologie, ou pour mieux dire, aux lois de la zoologie générale ; c'est la méthode de Lilienfeld, de Novicow et de leur disciple français M. Worms. La seconde méthode, beaucoup plus savante à notre avis, consiste à rapprocher la société humaine de la société animale et à expliquer l'individualité composée des animaux supérieurs et le corps social par les même lois d'intégration et de différenciation. C'est la méthode de M. Espinas et, malgré certaines équivoques et une grave lacune, c'est au fond celle de Spencer.
La théorie qui ne voit dans les sociétés que des organismes complexes a été l'objet de vives critiques. La plus décisive est à notre avis celle du géographe allemand Ratzel. Car il a mieux fait que de noter les points faibles de la théorie; il a découvert la cause génératrice d'où en procède Tillusion, L'État prend l'aspect d'un organisme parce que l'être politique, la population s'enracine dans le sol par le travail et convertit les différentes parties du territoire en organes de défense et de production. Mais considéré isolément du sol, l'État perd aussitôt tous les caractères extérieurs qui permettaient de l'assimiler à un organisme : on y voit une personne morale composée elle-même de personnes réelles dont chacune, à la différence des cellules d'un organisme, gagne en droit et en autonomie à mesure que l'État remplit mieux ses fonctions ^
A vrai dire, les bio-soclologistes pourraient répondre que
1 . Ratzel. DerStaat und sein Boden geogt'aphitch betrachteL Leipiig, Hirxel.
rËiai n'est jamais séparé du sol que par abslraclioa et que 1 union de la population et du territoire forme, de Taveu même de Ratzel, un tout vivant et organisé. Nous devons donc chercher, non pas si TËtat présente quelque unité organique, mais si cette unité est telle que les lois de la phy* siologie et de la morphologie puissent rendre compte des liens sociaux et politiques.
Or deux grands faits conduisent le sociologue à écarter comme illusoire un tel procédé d'explication. La société a des organes, mais ces organes ne se décomposent pas en éléments anatomiques. — La reproduction et la mort sont chez les sociétés Topposé de ce qu'elles sont chez les êtres organisés notamment chez les organismes complexes.
U est facile de distinguer dans une nation un certain nombre d'appareils, sinon d'organes, sans lesquels Texistence et la durée de l'État ne seraient pas possibles. Spencer distingue un appareil de soutien, qui est la production industrielle et agricole, un appareil circulatoire, comprenant le commerce et les transports, un appareil de relation répondant à Tarmée et la diplomatie, etc. C'est avec une confusion visible qu'il donne de telles naïvetés pour des observations scientifiques. U ne désire nullement en effet pousser plus loin l'analogie des sociétés et des individus organisés. Aussi ne cherche-t-il point à décomposer les appareils et les organes en tissus. Mais l'hypothèse de la bio-sociologie comportait cette recherche et c'est Ik que les difficultés l'attendaient.
La question est en effet de savoir si les organes sociaux fonctionnent en vertu des propriétés de leurs éléments bis* tologiques.
Si leur fonctionnement, en effet, était dû à des désirs et k des croyances individuelles, aux idées de devoir, de droit et d'intérêt, l'explication des faits sociaux par des lois bio* logiques devrait être sinon abandonnée, au moins entière* ment réformée,
Richard. — L'évolution. 41
Peut-on distinguer et définir des tissus sociaux. Plus hardi que Spencer, Schœffle n'a point reculé devant celte tâche, de même que dans l'organisme animal il y a dans l'organisme social six tissus, ni plus ni moins. Au tissu osseux répond le système territorial, localités, routes, édifices. Au lissuépithélial répondent les institutions qui protègent la sécurité, le patrimoine, l'ordre moral et matériel ; au tissu vasculaire, les institutions économiques, production et commerce qui servent à l'échange des matériaux ; au tissu nerveux, les institutions qui assurent la direction spirituelle; au tissu connectif, la parenté et la race. Il est difficile, on le voit, de grouper sous le même nom des choses plus différentes. Une classification qui comprend à la fois le territoire, la race, le commerce, les institutions éducatives et celles qui protègent le patrimoine ainsi que la sécurité extérieure, est faite en violation des exigences logiques les plus élémentaires. D'ailleurs a-t-on fait faire un pas à la réduction des fails sociaux aux lois physiologiques? Nullement. Les propriétés du sol devraient être étudiées par la géographie, celles de la race par l'anthropologie, celles des institutions spirituelles par la psychologie, etc.
La bio-sociologie pourrait cependant résoudre cette difficulté à la condition d'isoler la cellule sociale, d'en définir les propriétés et d'y rattacher analytiquement celles des tissus sociaux. Schœffle se refuse à identifier la personnalité pensante et la cellule sociale, et c'est dans la famille qu'il voit l'équivalent de l'organisme. Si nous comprenons bien sa pensée, nous devrons admettre que, de même que le tissu osseux, épithélial, vasculaire, nerveux, connectif a pour éléments des cellules plus ou moins variables, de même le système territorial et la viabilité, les institutions protectrices du patrimoine et de la sécurité extérieure, les institutions spirituelles et éducatives, etc., ont pour éléments sinon des familles, au moins des sentiments domestiques. On voit combien la thèse est aisément réduite à l'absurde. La vérité
^est que la bio-socîologie trouve ici une pierre d'achoppement qu'elle ne peut écarter. Les sociétés ne sont des organismes que si elles ont des tissus ; elles ne sont des organismes complexes que si elles ont des tissus aussi différenciés que les plantes ou les animaux supérieurs. Ces tissus eux-mêmes doivent se décomposer en cellules qui seront ou des individus ou des familles. Si la cellule sociale est Tindividu, les lois des faits sociaux doivent êtres déduites de la psychologie et non de la biologie. Si la cellule est la famille, toutes les manifestations ou conditions sociales qui ne se laissent pas décomposer en familles, ou ne sortent pas de la vie domestique ne sont pas des tissus sociaux. Les races sont donc les seuls tissus sociaux. Une société complexe est un agrégat de races hétérogènes, plus ou moins harmonisées. Mais de toute façon Torganisation d'une société ne ressemble pas à celle d'un animal et n'obéit pas aux mêmes lois.
La famille rend possible la reproduction de Tétat comme la cellule la reproduction de l'organisme. Mais le problème de la génération sociale est-il résolu par là? Une société est déOnie im organisme complexe. Elle doit se reproduire autrement que les micro-organismes. Elle doit engendrer, non pas seulement des individus ou des familles, mais des sociétés semblables à elle-même. Problème singulièrement embarrassant pour la bio-sociologie. Ses adhérents n'ont pas été jusqu'à vouloir découvrir des rapprochements sexuels entre sociétés différentes. Nous avons jusqu'ici échappé à une distinction des sociétés mâles et des sociétés femelles. Et cependant l'organisme social serait-il privé d'une fonction sans laquelle la vie organique ne se conçoit pas ?
11 faudrait donc admettre — ou que la société réunit en elle les deux sexes, comme il arrive à la plupart des végétaux supérieurs — ou qu'elle se reproduit par une génération agame. La seconde hypothèse s'accorde mal avec la définition d'un organisme complexe ; puisque la fonction essentielle s'y accomplirait comme chez les organes les plus
164 LE PROBLÈME PSYGHOLOaiQUE ET SOCIOLOGIQUE
simples. Cependant on n'a pas le choix. Si la société se reproduit» c'est par colonisation» c'est-à-dire par bourgeonnement.
Pour que le rapprochement du bourgeonnement et de la colonisation fût admissible, il faudrait que la colonisation humaine ait toujours été ce qu'elle était cbex les Grecs 4 Torigine» c'est-à-dire la fomdation d'un nouvel état autonome. Or la colonisation, chez les peuples civilisés, est devenue une simple extension de TÉtat fondateur K Plus la société gagne en complexité et en organisation, moins elle se reproduit à la façon d'un organisme supérieur.
Si l'organisme social ne se renouvelle pas par voies de génération, comment se perpétue-t^il ? Eu d'autres termes comment échappe-t-il à la mort? La mort est chez les orga* nismes d'autant mieux définie qu'ils ont une individualité plus distincte, une organisation plus complexe, La mort d'un animal est mieux caractérisée que celle d'une plante. La théorie qui assimile l'État à un organisme complexe doit donc définir la mort sociale. Peut^elle y réussir ?
Chez les animaux la mort est caractérisée par une série de phénomènes chimiques définis, par la formation des ptomaïnes, etc. Là où ces phénomènes manquent, le dia* gnostic de la mort est mal aisé ; on risque de le confondre avec la vie latente^ avec une métamorphose, etc. On peut bien montrer des sociétés qui se sont métamorphosées, dénationalisées, qui vivent d'une vie latente, mais il serait impossible de montrer une société qui soit morte au sens précis du mot. Car l'extermination d'une peuplade ou la destruction d'un gouvernement n'est pas la mort d'une société.
Sous doute l'on peut parler métaphoriquement de la mort d'un État, si l'on entend par là un système d'administration et de juridiction. L'État formé par l'empire romain serait mort quand, à la suite des invasions barbares, un chef hérule
1. Sedley. Vexpansion de l'Angleterre, lect. IH (Àrmaad Colin).
renvoya la couronne impériale à Gonstantinople. L'Èlat monarchique français serait mort quand la Convention proclama la République. Mais regardons les faits de plus près. Nous ne pouvons dire si la vie de TËtat défunt ne subsiste pas sous une forme latente. Le droit romain, les dignités romaines, là fiscalité romaine survivent en grande partie dans les monarchies barbares formées par les Wisigoths les Ostrogolhs, les Francs. Les conceptions directrices de TÉtal monarchique survivent dans Torganisation républicaine. Un grand Etat se démembre (comme l'empire colonial des Espagnols en Amérique) : chacun de ses membres forme aussitôt un Etat reproduisant le type de Tanoien. Plusieurs petils Étals se réunissent en un seul : chacun des États confédérés conservera longtemps sa vie propre dans la confédération. Maine a montré que la constitution anglaise survit dans la constitution fédérale de TUnion américaine et M. Boutmy de son côlé a prouvé à quel point lanciennc colonie, VÉiai membre de la fédération est encore vivant au milieu de TUnion.
Les sociétés ne meurent pas plus que les langues. Une langue pourrait mourir quand il lui arrive, comme au latin, au sanscrit, au grec, à Thébreu, à Tesclavon, à Tarabe littéral de cesser d'être l'instrument des conversations vulgaires ; mais le plus souvent elle reste ou la langue d'un genre littéraire, comme les anciens dialectes grecs, ou la langue d'une église ou celle d'une corporation savante.
Donc les États ont des organes si on considère la connexion de la population et du territoire, mais ces organes ne se laissent pas décomposer en tissus sociaux et en cellules sociales. Si les États se reproduisent, c'est par bourgeonnement et scissiparité, à la façon des végétaux ou animaux les plus simples ; les états ne meurent pas d'une mort définie, et ils peuvent vivre d'une vie latente.
L'assimilation complète des sociétés aux organismes résulte d'une confusion assez grossière entre l'état territorial formé
im LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
par les peuples civilisés et la horde communiste des sauvages. La horde communiste présente une certaine analogie avec un groupe de cellules ; elle est composée de parents qui obéissent aux mêmes tendances héréditaires ; chacun sent aussi fortement Thomogénéité du groupe que son individualité propre. En revanche elle est généralement errante, otî si Ton préfère, elle adhère très faiblement à son territoire. Elle n'en transforme pas les propriétés et les ressources en organes de sa vie et de sa perpétuité. L'état civilisé est tout au contraire composé de personnes autonomes, siii juris, jouissant de la pleine capacité de posséder et de contracter en leur nom propre. En revanche la nation adhère fortement au soi. Elle transforme les rivières, les passages, les plaines, les plateaux, les vallées, les montagnes, en agents, en organes Je la coopération économique oui s'établit entre ses parties. La société perd le caractère organique en revêtant le caractère moral et juridique ; mais ce caractère organique, Tart humain le transfère au sol en quelque sorte. De là Tillusion des bio-sociologisles. Ils oublient les rapports de droit et de réciprocité et croient voir entre les hommes des rapports de solidarité organique qui existent seulement entre le travail et le sol.
Toutefois il s agit pour nous moins de savoir si les sociétés sont littéralement des organismes complexes que si leur développement obéit aux mêmes lois que révolution organique et en est le simple prolongement. Par conséquent nous devons chercher si TuniGcation des deux processus ne pourrait pas être faite à l'aide d'un troisième terme, la société animale.
C'est ce qu'a tenté de faire, dans une œuvre célèbre, M. Espinas. Cet éminent esprit est loin de professer un évôlutionnisme unilatéral. Néanmoins il y fait parfois des concessions excessives et qui ont pu amener certains lecteurs à se méprendre sur le véritable sens de sa thèse. Il est donc bien entendu que nous critiquons moins la théorie de
L^OBJIÎT DE LA MKTHODE HISTORIQUE 167
M. Espinas qu'une argumentation à laquelle il a lui-même apporté les réserves nécessaires.
Au lieu de ramener la société à l'organisme complexe, Espinas tire de lanatomie comparée cette conclusion que le membre individuel des espèces animales, supérieures aux protozoaires, est une société de mUrition. En d'autres termes, les cellules agrégées en tissus, en organes, en appareils dont il est composé, sont associées comme pour tirer plus aisément du milieu extérieur, la division du travail ardent, les matériaux chimiques sans lesquels la vie ne peut être renouvelée.
Or l'état, en germe dans les peuplades animales, formées généralement par les mammifères, est une société de relation fondée sur le concours mutuel des organes de la perception et de la représentation. La durée de cette société implique l'existence d'une société plus élémentaire, la société de reproduction, qui, à la différence de la précédente, implique une réelle continuité organique.
Cette société de reproduction, ou famille, se décompose iî son tour, non pas en individualités pures, mais en sociétés de nutrition ou blastodèmes.
Le mouvement de la vie est compris entre deux termes, deux individualités extrêmes, d'un côté la cellule qui peut vivre isolée chez certains protozoaires, et de l'autre l'État national. La psychologie et la sociologie se correspondent. Toutes deux se développent sur une môme base, la biologie.
En apparence le caractère social est mieux imprimé sur le polypier, la synascidie, la méduse; le caractère individuel mieux imprimé sur l'organisme du vertébré. Mais intercalons entre ces deux termes les formes de passage, l'organisation du ver, les premiers stades de la vie embryonnaire chez les mammifères, et le caractère social devra être bien visible. Le ver est un individu composé d'autres individus dont chacun peut à la rigueur vivre d'une vie indépendante ; ce type de structure se retrouve chez les vertébrés acraniens et dans la vie embryonnaire des craniotes.
Mais révolution sociale est-elle réduite par là à l'évolution biologique? Évidemment non. On n'arrive à une identification apparente qu'en sacrifiant la clarté des notions scientifiques, en confondant l'évolution morphologique et l'évolution fonctionnelle. L'évolution morphologique fait succéder à une faible intégration des tissus et des organes, une intégration plus parfaite, d'où résulte en dernier lieu l'organisme du vertébré. Le progrès fonctionnel rend l'individu vivant de moins en moins capable d'exécuter à lui seul les grandes fonctions de la vie ; il est capable de renouveler ses éléments anatomiques par la nutrition, incapable de reproduire son type, aussi incapable de faire à lui seul par un travail équilibre aux causes physiques de destruction. De là, la génération sexuée et la société de reproduction, la division du travail et la société de relation.
Ainsi, loin de se répéter, révolution morphologique et l'évolution fonctionnelle s'opposent. Les fonctions de la société de relation ne peuvent être exécutées que par des individus séparés. Le lien social n'est pas ici la continuité organique, c'est l'unité des sentiments et l'accord des représentations.
M. Espinas reconnaît expressément cette vérité. Il est mémo disposé à voir dans la conscience une condition de l'unité des sociétés de reproduction. 11 reconnaît la présence de la conscience jusque dans l'art avec lequel sont disposées les concrétions dont s'enveloppent certains vers. La distinction de deux processus, l'un morphologique, l'autre social, n'aurait donc de valeur qu'au point de vue tout relatif de l'analyse scientifique. La synthèse philosophique restaurerait la continuité et reconnaîtrait l'existence d'une conscience sociale, concentrée dans un cas, diffuse dans l'autre.
Cette solution, dont nous ne nions point la commodité, nous semble être plus verbale que réelle. Diffusion, concentration, ces métaphores ont^elles un sens explicite quand nous les attribuons à la conscience? Une société humaine
nous semble avoir une conscience très claire de certaines croyances et de certains desseins, de certains sentiments, de certains intérêts : un État a conscience de l'intérêt qu'il a à conserver son territoire, à ne pas être décomposé par les factions, à ne pas laisser atteindre sa race par la dégénérescence. Mais la conscience que chacun de ses citoyens a de son moi, de son expérience, de ses intérêts propres, n'est pas une conscience diffuse de la vie sociale : c'est une conscience personnelle très claire, bien souvent en opposition avec la conscience des fins sociales, laquelle, traduite en obligations légales, est très claire aussi. En revanche, je ne vois pas en quoi un ornithorynque ou un crocodile aurait de son individualité une conscience plus claire que TÉtat français de la sienne.
Du problème des relations de la société et de l'organisme nous voyons donc la critique tirer un problème tout autre : le problème des rapports de la conscience et de la société. La 80ciol(^ie est une psychologie sociale ou n'est rien.
L'hypothèse de l'organisme complexe écartée, on voit qu'il ne peut être question de chercher l'évolution dans l'histoire, en d'autres termes la continuilé des organismes concrets et des organismes discrets. L'histoire n'est plus qu'une méthode dont le vrai nom est la critique des témoignages. Celle méthode est une science, la psychologie sociale, science encore bien confuse et dont nous devons critiquer sommairement le concept.
La psychologie sociale ne doit pas être identifiée avec la psychologie ethnographiques la psychologie des races et des nations, science qu'ont tenté de constituer, en Allemagne,
1 . Voir la Critique de Glumplowicz. Allpemeine. blaatsrechl Cap. IV, V, VI (fnnsbruck Wagner, 1897).
certains disciples de Herbart, Lazarus, Steinthal, Wailz, Gerlaad et surtout Adolphe Baslian S qui en France peut se réclamer du nom de l'auteur de V histoire de la littérature anglaise. La psychologie des races est une théorie de Tinconscient en psychologie. La psychologie des nations est une science concrète et descriptive qui doit faire appel à la psychologie sociale pour devenir explicative : il faut en effet qu'elle rende compte de la formation des nations et qu'elle fasse une théorie de Tétat et de la culture sociale. Les travaux de Gumplowicz correspondent à la marche de l'ethnologie vers la psychologie.
La psychologie sociale part d'un fait d'observation : c'est que les produits de Taclivité d'un groupe humain, langage, industrie, arts, mœurs, coutumes, législation, ou, pour mieux dire, les connaissances communes et leurs symboles, les croyances et les règles de Faction commune, entrent dans le contenu de la conscience individuelle et la modifient. De là plusieurs problèmes bien définis ; il faut savoir si c'est la vte affective, si c est l'imagination, la pensée abstraite ou enfin le caractère et l'activité volontaire qui sont modifiés. Si toute l'activité consciente est affectée par l'activité sociale, il faut savoir en quelle mesure l'est chacune de ses fonctions. Il faut savoir si l'association modifie ses membres en stimulant leur activité, en leur proposant un but commun, comme fait une armée en campagne, une société commerciale, une association religieuse, ou en réglant leur conduite comme font la famille et TÉtat. Il faut savoir si l'intensité de l'action exercée par le groupe sur ses membres dépend du nombre de ceux-ci ou de la permanence de l'association, ou enfin si ces deux causes concourent et se renforcent. Il faut savoir si les associations ont la même durée et la même puissance, selon qu'elles s'assujettisent ou non une partie du monde extérieur et objectivent leurs liens dans la possession et la
2. Allgemeine Gtntndzuge dei' Ethnologie (Berlin. Reimer 1884).
jouissance d'un territoire ou d'une richesse. Il faut savoir enfin quelle est la limite de leur action sur Tindividualité et si le sentiment du moi, la réflexion, le raisonnement ne leur opposent pas yne limite normalement infranchissable.
La psychologie sociale en effet n'est pas tout entière comprise dans la psychologie collective; Tétude des hordes et des foules ; celle des sectes et des partis ; celle des corporations et des églises ; celle des familles, des sociétés locales et des États, permettent sans doute d étudier comment la conscience de Tindividu est pénétrée d'éléments sociaux et comment son activité et ses habitudes sont pliées aux règles issues des habitudes collectives; mais ce lien social, fait d'autorité et d'obéissance, n'est pas le seul qui soit concevable. Il repose toujours sur l'assimilation de l'individu au groupe, laquelle commence avec Tcnfance et va croissant jusqu'à la vieillesse extrême. Or on peut concevoir et observer un lien tout autre, lien résultant de la différence des unités sociales et de leur pénétration réciproque. La division du travail social est le résultat de cette pénétration et de cette différence; mais elle peut masquer un fait psychosocial de la plus haute importance ; l'aptitude des hommes à faire une activité et une pensée unique en combinant des aptitudes mentales avec des types de mémoire, d'imagination, de caractère entièrement différents, en sorte que les sociétés les plus fortes sont celles qui laissent la plus libre carrière à Tépanouissement de l'individualité consciente.
Bref, la psychologie sociale doit résoudre deux problèmes qui se complètent :
d** Quelles sont les conditions de la durée et de l'intensité du lien qui fait l'unité d'un groupe, abstraction faite de la diversité des unités composantes? C'est le problème de la psychologie collective.
2** Quelles sont les conditions delà pénétration réciproque des esprits, de la combinaison des activités différentes? C'est la psychologie inter-personnelle ou inter-mentale.
172 LE PROBLÊMK PSYCttOLOGiQUE ET SOCIOLOGIQUE
Il parait bien évident que cette psychologie sociale ne peut se constituer sans le concours de la critique historique et que les travaux des philologues ont seuls permis d'en concevoir ridée. En effet, elle est la forme abstraite de la psychologie ethnique qui elle-même était une première synthèse des données de la philologie et de Tarchéologie.
Mais la méthode des sciences sociales a donné lieu à d'amples controverses depuis la publication du Cours de philosophie positive de Comte et du Système de logique induciive et déductive de Mill. Il nous faut donc montrer patiemment pourquoi la méthode historique est à notre avis celle du psycho-sociologue.
Écartons d'abord Tidée d'une psychologie sociale déductive. Rien de plus vain que les disputes des logiciens formalistes sur la limite réciproque des domaines de Tinduction et de la déduction. Induction et déduction sont des moments historiques et rien de plus. Hormis peut-être la mrfthématique, toute science est déductive à la phase de Texposition didactique» inductive à la phase de formation.
On peut classer les méthodes, soit au point de vue de Tadministràtion des preuves, soit au point de vue de Imvestigation des faits et de la position des problèmes. Certaines sciences demandent leurs preuves à Tinspection de concepts purs, soit rationnels, soit élaborés par Tabstraction ; d'autres les demandent à la perception, à la constatation des phénomènes. C'est pourquoi le procédé inductif prédomine toujours chez celle-ci. Le raisonnement déductifn'en est pas banni mais appelle une vérification expérimentale directe ou indirecte.
Une classification beaucoup plus profonde considérerait : 1** le rapport de l'analyse à la synthèse dans les opérations constitutives de la science; 2' la nature de la synthèse. Moins
Tobjet étudié est complexe et plus le procédé analytique prédomine. Nous distinguons des méthodes à caractère analytique (en première ligne celle de lalgébrisle, en deuxième ligne celle du géomètre) et des méthodes où lanalyse n'est qu'un procédé préparatoire.
Plus grand est le rôle attribué à la synthèse, et plus petite est la part faite à la déduction. Or la part de la synthèse croît avec la complexité des phénomènes. Il y a 1& une sorte de paradoxe logique, nous le savons, puisque synthèse et déduction sont pour beaucoup d'esprits des termes équivalents, mais ce paradoxe est bien fondé.
La synthèse par déduction est celle du géomètre, mais, comme Ta fortement montré Duhamel, elle suppose l'emploi préalable d une certaine forme de lanalyse, la réduction. Une déduction est une réduction parcourue par Tesprit en sens inverse. Réduction et déduction supposent Tune et Vautre un procédé commun : la substitution des quantités équivalentes.
Ce type d'analyse et de synthèse n'a pas de place en dehors des sciences de la quantité pure. Les sciences qui étudient des processus réels appliquent l'analyse par décomposition ou dissolution, analyse du chimiste, de Tanalomiste, du psychologue, du linguiste. Plus le processus est complexe^ moins l'analyse rend compte de sa formation, car la combinaison des éléments et leur pénétration réciproque sont entièrement laissées de côté et par suite demeurent mystérieuses.
Ici la synthèse est donc inductive ou n'est pas.
Bref, il y a deux sortes de synthèses, la synthèse par construction rationnelle et la synthèse expérimentale directe ou indirecte. La première est celle du géomètre, la seconde est celle du chimiste et de l'embryologiste. La différence entre les procédés de ces deux savants consiste en ceci seulement que le chimiste fait une synthèse artificielle, tandis que 1 embryologiste remplace une expérimentation impossible
par une série d'observations qu'il compare et contrôle les unes par les autres. Or Claude Bernard a suffisamment montré que deux observations actives qui se complètent équivalent pleinement à une expérience».
Par suite, il est aisé d'établir que la psychologie sociale ne peut être déductive, au sens rigoureux du mot.
d* Elle ne tire pas ses preuves de concepts rationnels, mais de faits bien constatés. Si donc elle fait usage du raisonnement, elle doit en soumettre la conclusion à une vérification empirique. Or qu'appelle-t-on induction sinon un raisonnement vérifié par les faits et dont la majeure est l'axiome de causalité?
2* La psychologie sociale ne peut être une science purement analytique. L'étude de la dissolution des liens sociaux y est précieuse, mais insuffisante. L'étude du sourd-né, de l'idiot, du dégénéré, de Taphasique, du fou moral, la psychiatrie en un mot, est une introduction nécessaire. Mais les confuses hypothèses sociologiques que l'école dite de l'anthropologie criminelle a tirées de la psychiatrie, montre assez combien s'égare l'étude analytique de la dissolution des liens sociaux si la connaissance de leur genèse ne l'éclairé pas.
S*" En psychologie sociale la synthèse prévaut sur l'analyse plus qu'en toute autre science. Cette synthèse doit-elle être constructive ou génétique ?
La question est là tout entière.
La synthèse constructive peut donner quelques résultats. M. Paulhan, par exemple, non sans succès, étend aux groupes humains les deux grandes lois qui lui paraissent rendre compte de la personnalité, la loi d'association systématique et la loi d'inhibition. Tel est aussi le point de départ de Giddings : la loi de l'association des idées, transformée, doit rendre compte des liens sociaux. Ces constructions aident
1. C. Bernard. Introduction à la Médecine expérimentale. Livre L
L'OBJET DE LA MÉTHODE HISTORIQUE 17o
à poser le problème, mais le caractère conjectural des solutions qu'elles apportent, n'échappe à personne.
La synthèse en psychologie sociale sera donc expérimentale, c'est-à-dire génétique, puisqu'il ne peut être question d'une expérimentation artificielle.
Ce sera par suite une méthode identique à celle de l'embryologie. Mais cette étude implique la comparaison d'états sociaux, les uns développés régulièrement, les autres arrêtés à un moment de leur développement, d'autres enfin positivement avortés.
Or celte étude ne peut être que l'histoire complétée et étendue par la palethnologie.
Pour constituer une sociologie génétique en laissant de côté les études historiques (c'est-à-dire l'archéologie et la philologie), il faudrait pouvoir procéder, comme font l'embryologie et l'anatomie comparée, en comparant des phénomènes actuels. Nous pouvons, sans sortir de la phase contemporaine, recueillir et classer un grand nombre de données psycho-sociales sur la foule, le public, l'association, la corporation, la classe, la société locale, l'État. Nous pouvons même allier ici la monographie descriptive et la statistique *. Nous pouvons réduire, comme l'a fait M. Tarde, ces différents phénomènes collectifs à un élément primitif commun, la relation intermentale réciproque, et ramener enfin celle-ci à la relation unilatérale dont la suggestion offre le type.
Mais en procédant ainsi nous n'avons pas fait une synthèse génétique. Sans doute nous pouvons montrer que les liens sociaux stables, qui rendent durable une corporation, une famille, une société locale, une église, un état, présentent une profonde analogie avec les liens sociaux instables que l'observateur découvre en observant la foule, le public ou l'association. Mais nous ne prouvons pas que le lien corporatif, local, religieux, politique, résulte de la consolidation
I. Mémoire do KiaT au Conférés international de statistique de Saint- Pétersbourg (1897).
ne LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
des liens instables qui dépendaient de simples relations intermentales.
Encore pour constituer cette psychologie intermentale et collective, est-il nécessaire de mettrç en œuvre des documents linguistiques, littéraires, criminologiques, statistiques, qui pour être probants doivent être soumis à une critique. On fera donc à Thistoire une part quelconque dans la recherche. Dès lors ne serait-il pas étrange de laisser sans solution les problèmes les plus intéressants pour ne pas lui faire une part plus grande?
La psychologie ethnographique peut être mise à contribution par la psychologie collective avec Tespoir que le problème de la filiation sociologique sera ainsi résolu sans recours à l'histoire. L'ethnographie peut décrire minutieusement la horde, le clan, la tribu, TËtat. Le psycho-sociologue pourra dès lors comparer la horde à la foule, la tribu à la société locale, et nous montrer enfin qu'entre le lien social instable que nous offre une foule et le lien qui unit entre eiix d'une façon durable les membres de TËtat et les soumet à une discipline, la nature humaine offre de nombreuses formes de passage*
Nous ne voulons pas mettre en doute la valeur du concours que la psychologie ethnographique peut apporter à la psychologie collective. Mais sans le concours de Tarchéologie et de la philologie, l'idée d'un rapport de filiation entre la horde des Eskimaux et des Kamtschadales et TÉtat de l'Europe occidentale moderne reste une hypothèse assez fragile.
En effet on peut toujours juger vraisemblable que le passage de Tétat préhistorique à la civilisation, ou comme disent les Allemands, de la communauté formée par les hommes de la nature (Naturvœlker) aux sociétés formées par les hommes de la culture (Culturvœlker) a été conditionnée par une dissolution radicale des formes primitives du lien social.
L'on ne peut répondre à cette objection qu'en mettant en lumière les nombreux vestiges, les survivances laissées par
les croyances, les mœurs, les institutions des hommes de l'âge préhistorique dans le langage, les usages, la religion, le droit, la morale des peuples civilisés. Mais qui ne voit qu'ici Tarchéologie et la philologie sont nécessairement appelées à témoigner ?
Une élude comparative du langage, des mœurs, de la religion et du droit ne peut ni négliger les faits actuels ni les consulter exclusivement. Pour comparer le sanscrit aux langues européennes, il a fallu reconstituer tout le processus des langues de Tlnde, du grec et des langues germaniques et latines. Pour comparer le droit romain, le droit germanique et le droit hindou, il a fallu faire l'histoire de chacun d'eux. A plus forte raison pour voir combien les croyances mythiques des sauvages ont laissé de traces dans les cultes des peuples civilisés d'Orient et d'Occident a-t-il fallu soumettre la mythologie comparée tout entière aux investigations des philologues et des archéologues.
Une psychologie sociale ne peut donc être génétique sans être comparative ou comparative sans être historique. Nous puisons toujours dans la vie contemporaine l'expérience immédiate des liens sociaux et de leurs relations avec la vie mentale et la vie émotionnelle. Cette expérience nous apprend aussi que la discipline sociale ne naît que de liens consolidés dont les facteurs agissent très inégalement sur les différents types d'association. En ce sens la psychologie sociale est une science d'observation. Mais qu'est-ce que l'histoire, sinon une observation indirecte?
« Au fond, toutes les sciences raisonnent de même et visent au même but. Toutes veulent arriver à la connaissance de la loi des phénomènes de manière à pouvoir prévoir, faire varier ou maîtriser ces phénomènes. L'investigateur cherche et conclut : il comprend l'observateur et Texpérimentateur ; il poursuit la découverte d'idées nouvelles en même temps qu'il cherche des faits pour en tirer une conclusion ou une expérience propre à contrôler d'autres idées.
Richard. — L'évolution. 12
C'est ainsi que rexpériraentateur doit être en même temps bon observateur et que dans la méthode expérimentale l'expérience et i observation marchent toujours de front*
tt On pourrait encore distinguer et séparer dans Texpéri* mentateur celui qui prémédite et institue Texpérience de celui qui e[i réalise Texécution et constate les résultats. Dans le premier cas c'est l'esprit de Tinventeur scientifique qui agit ; dans le deuxième ce senties sens qui observent et constatent. La preuve de ce que j'avance nous est fournie de la manière ]a plus frappante par l'exemple de François Huber. Ce grand naturaliste, quoique aveugle, nous a laissé d'admirables expériences qu'il concevait et faisait exécuter par son domestique qui n'avait pour sa pari aucune idée scientifique. Huber éLail donc Tesprit directeur qui instituait l'expérience, mais il élaîl obligé d'emprunter les sens d'un autre*. »
CeLLe duatité qui est l'exception dans les sciences de la nature, est la règle dans la science sociale. Entre l'investigateur et les faits sensibles, une série d Intermédiaires est interposée. Mais les conditions de l'investigation expérimentale n'en sont pas modifiées.
1. Claude Bernard. Introduction à Vétude de la Médecine expéHmenlale, Livre L