CHAPITRE IV
La psychologie sociale a un objet défini^ Télude des liens sociaux et des facteurs qui concourent soit à les former, soit à les dissoudre. Ces liens ont un élément commun défini par la psychologie pure ; c'est l'unisson psychologique ; c'est le renforcement de tous les états de conscience» tendances, émotions, hallucinations, jugements, volitions, qui sont communs simultanément à un grand nombre d'hommes.
Mais les liens sociaux présentent des variations considérables. Ils diffèrent d'une espèce ou d'une race sensible et intelligente à une autre à quatre points de vue.
l'' Quant & la quantité, selon qu'ils prévalent dans un petit groupe de quelques individus ou dans une agglomération humaine comptant ses membres par millions,
2^ Quant à la qualité, c'est-à-dire selon la complexité des idées et des émotions excitées et le degré de conscience qui accompagne l'état collectif ainsi créé*
S"" Quant à l'intensité, qui est mesurée par l'étendue et l'au^ torité des règles de conduite fondées sur les liens sociaux.
4** Quant à la durée. Autre chose en effet, le lien social résultant de l'émotion collective qui met en branle durant quelques jours une grande foule humaine, autre chose la com-
munaulé de principes, d'habitudes, d'intérêts qui pendant plusieurs siècles unit les générations successives d'une même nation.
Ce sont ces variations qui rendent nécessaire le concours de la méthode historique.
Mais ici comme ailleurs dans toutes les sciences semblables, plus qu'ailleurs peut-être, la fécondité de la méthode dépend de la valeur de Thypothèse mise en œuvre.
Les historiens du droit comme de la religion, ont constaté que les liens sociaux varient avec l'activité de l'esprit humain. Mais ce fait est susceptible de deux interprétations opposées. Les uns penseront que lactivité mentale dissout certains liens sociaux et en fait surgir d'autres ; selon eux quoi qu'il y ait sans cesse action réciproque de l'esprit et de la société l'un sur l'autre, la société est TefTet, l'état mental des éléments est la cause.
Les autres jugent au contraire que l'activité mentale consciente a dans la vie en société sa condition permanente et que les variations de la pensée humaine sont les reflets de la formation, de la consolidation ou de la dissolution des liens sociaux.
Le problème de la psychologie sociale se trouve ainsi rattaché à la philosophie générale.
La psychologie sociale a-t-elle pour objet une manifestation de l'inconscient? En d'autres termes les liens sociaux qu'elle doit classer et étudier génétiquement ne peuvent-ils se former et se consolider que sous l'influence des facteurs échappant à la conscience claire ou même à toute conscience? La solution afflrmative suppose établie une thèse très en faveur dans la sociologie allemande et récemment soutenue par un des plus brillants continuateurs de Bastian et Wundt, Vierkandt*. L'activité rationnelle réfléchie serait bien le res-
1. Naturvœlker und Cidtun'œlker Ein Bertrag zur Socialpsychologie^ Leipzig. Duncker et Humblot 1896. — M. Lapie en a donné une analyse assez étendue dans VAnnée sociologique^ 1897. 1'* année, p. 288.
sort de la civilisation. Par là même la civilisation s'opposerait à rinstinct. Or c'est l'instinct qui unit les hommes. La réflexion les divise, en affaiblissant les motifs communs d'action. Aussi la civilisation est-elle un phénomène exceptionnel dans la vie des races humaines. L'homme est un animal social mais non un animal civilisé.
Tout en rejetant une conclusion aussi paradoxale, Févolutionnisme professe le fond môme de cette théorie. La raison étant inséparable de la réflexion, si la conscience réfléchie est un dissolvant des liens sociaux, ceux-ci doivent être attribués à une activité inconsciente. Mais par là même ils sont attribués à Tactivité instinctive. L'inconscience n'est qu'un caractère négatif. Derrière cette négation, il faut placer un phénomène réel, une tendance. Le besoin instinctif est la seule réalité que l'observation permette de découvrir.
Mais l'instinct n'est bien défini que chez l'animal. Pour expliquer les liens sociaux par une activité inconsciente, il a donc fallu s'appuyer sur l'hypothèse évolutionniste.
Sans doute la sociologie de l'inconscient est née à un momentoùle'naturalisme était peuenfaveuretoù l'on appelait au contraire l'histoire et la tradition pour témoigner contre l'esprit révolutionnaire inspiré par la philosophie rationnelle du droit. Savigny et son disciple Puchta ont précédé Spencer et les anthropologistes dont nous venons de rappeler les conclusions. Mais la psychologie comparée a forcé l'historisme allemand ainsi que le traditionnalisme français à tirer de leurs prémisses tout ce qu'elles contenaient*. La conscience nationale historique de Savigny, l'activité sociale inconsciente à laquelle Puchta attribue la création du droit, des coutumes et des mœurs sont des êtres de raison si on ne les identifie pas avec l'instinct collectif qui préside à l'organisation et à la vie des sociétés animales.
Dès lors quel est le rapport de la civilisation, de la
1. Voir sur ce point rhistorique de la sociologie, placé en tête de la deuxième édition des Sociétés animales de M. Espinas.
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science, de la crilique et môme de Tart au lien social et à la disciplina sociale ?
Deux réponses soulement sont possibles : ou raclivitè rèHéchie esi un produit de la vie en société ou la raison ainsi que la civilisalion rationnelle est un dissolvant du lien social,
L'évolulionni^mè a d'abord accepté la première solution qui a reçu deux formules diBérentes, Tune en Angleterre, Tïiutrf* en France, Par réaction, Tanthropologie allemande tend à faire prévaloir la seconde.
Au risque de paraître excéder le cadre de cette étude, nous devrons examiner les fondements des unes et des autres. Notre întenlion n'esl pas de passer en revue toutes les doctrines sociologiques. Cependant le problème de Tinstinct et de rinconscient louche de si près à la philosophie générale que nous ne pouvons passer sous silence Télude des grands phénomènes que nous montrent la raison et Tinstinct inestiicablemont combinés dans la vie de Thumanité.