CHAPITRE V
HYPOTHÈSE DE LA HOGIÉTÉ MILITAIRB
La doctrine que professe Técole éyoIuUonniste sur la formation des sociétés est trop connue pour que nous ayons besoin de l'exposer longuement. Nous ne l'étudierons qu au point de vue des rapports de l'activité instinctive ou insconsciente et de l'activité rationnelle. Elle contient en effet toute une solution du problème qui nous occupe.
Ainsi considérée on peut la ramener à quatre propositions.
l"" Les idées ne dirigent point la marche des sociétés. Aucune conscience, aucune raison, aucune ûnalilé intelligente n'a présidé soit à la formation des agrégations humaines, spit & leurs transformations. Néanmoins tout s'est passé comme si les événements sociaux obéissaient h un plan car les sociétés ont obéi à une loi de développement analogue h celle qui a dirigé l'évolution 4es organismes, elles ont passé du simple au complexe» de Tindéfini au défini, de la coopération contrainte à la coopération volontaire,
2^ Les hommes qui ont fondé les premières agrégations humaines n'étaient pas des êtres raisonnables et vraiment sociables. Leurs rôves formaient le contenu de leurs croyances sur l'univers et la vie. Chez eux l'instinct et la raison n'étaient pas choses distinctes* Il ne pouvaient pas s'adapter volontairement et consciemment à ces conditions de leur existence, c'est-à-dire pratiquer, sauf par excep*
lion et temporairement, la coopération volontaire. — Leur postérité actuelle en est devenue partiellement et approximativement capable. L'humanité actuelle, au moins en certaines branches, conçoit la justice et pratique la coopération contractuelle. La nature humaine a donc été transformée au cours de la vie sociale.
3** C'est la guerre qui a formé les sociétés composées et en a consolidé héréditairement l'organisation. Les premières sociétés définies ont été des sociétés guerrières, des armées à Tétat de repos. Lindustrialisme limita ensuite peu à peu le militarisme, qui prévaut encore presque universellement et opère des retours offensifs. Les souffrances de la guerre, dont le despotisme domestique, politique et religieux a causé les plus vives, ont accompagné la civilisation, c'est-à-dire Taccumulation et l'organisation de Texpérience humaine. L'homme a dû subir toutes les conséquences sociales de sa nature et de sa conduite. C'est ainsi qu'il a acquis une expérience plus riche et pu vivre une vie affranchie plus élevée. Ces*caractères acquis deviennent héréditaires et c'est l'unique mode efficace du perfectionnement des sociétés.
4"* La guerre est sortie elle-même du désir d'être craint qui a inspiré à l'homme primittf l'amour des trophées. (Principes de sociologie, | 2, III, 4® p. § 2,59). De la crainte des vivants, le sentiment religieux aidant, est sortie la crainte des morts. Le gouvernement temporel, issu de la crainte des vivants et le gouvernement spirituel issu de la crainte des morts ont été de nouvelles causes de guerre ; car ils ne pouvaient croître que par la guerre.
On voit que si tel est le tableau fidèle du développement social, la raison peut être considérée comme une simple spécification ou complication de l'instinct. La complication de l'instinct est elle-même le résultat et non la cause d'une complication de la conduite (Data of Ethic's, | S à 56) en rapport avec les conditions de l'existence. Mais c'est la lutte organisée socialement qui a ainsi compliqué la conduite.
Toute cette théorie tirée d'ailleurs du saint-simonîsme et de Diderot* s'écroule s'il est prouvé : 1"* que les sociétés primitives ne sont pas nécessairement des sociétés militaires ; 2*" que la guerre est un phénomène psycho-social, un effet et non une cause.
Ce n'est pas à une vague observation des sauvages, c'est à Thistoire de la civilisation et à une ethnologie positive qu'il faut demander la vérification de l'hypothèse des sociétés militaires. Nulle part on ne trouve des populations plus disciplinées, plus obéissantes à l'autorité traditionnelle que celles de la Chine moderne. On sait combien il est difficile au gouvernement chinois de tirer de ses quatre cents millions de sujets une armée capable de tenir tête aux expéditions européennes ou japonaises. On sait aussi combien est grand parmi les Chinois de toutes les classes le mépris des armes et des fonctions militaires. S'il suffisait de n'avoir aucune qualité militaire pour être apte à la liberté civile et politique, le Chinois devrait enlever à l'Ànglo-Saxon la palme de la démocratie libérale. Entre la Chine moderne et l'Egypte ancienne, les ressemblances sont grandes: ce senties mêmes vertus domestiques, la même religion des ancêtres, le même goût de l'agriculture, les mêmes aptitudes esthétiques, presque le même système d'écriture, le même traditionnalisme, la même adoration du pouvoir. C'est aussi la même incapacité militaire. Sans doute, en Egypte, le Nouvel empire a eu des conquérants qui en ont étendu les frontières du Soudan à la Perse. Mais cette énergie militaire ne s'est déployée qu'à la suite de la conquête des Hycsos et contre des populations nomades ou mal organisées, très semblables à ces Hîong-Nou, à ces Thou-Kiou ou Turcs que les Chinois soumettaient sous les dynasties des Han et des Thang. L'histoire de l'Ancien et du Moyen Empire égyptien est le tableau d'une société aussi peu guerrière que possible. Et si l'on remonte plus haut encore
i . Principes de la politique des souverains,
186 W: PROBI.ÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOÏ.OGIQUE
rautorité, avant Mena» appartient, noo h des guerriersi» mais à des rois-prêtres, c'est-à-dire h des interprètes de la tradition religieuse.
Il faut donc penser que la société dite militûre ne modifie le caractère de ses membres qu'indirectement, parTintermédiaire de la discipline religieuse. La conséquence est qu'il faut, ou repousser la sociologie de Spencer ou adopter ses hypothèses sur Torigine des Cultes.
On sait que Spencer discerne dans les religions deux élé^ ments, un élément permanent, la conscience du Mystère ou la croyance à un Inconnaissable qui enveloppe de toute part la sphère de la science, et un élément variable dont Tétude appartient à la sociologie. Cette distinction faite, Spencer croit pouvoir prouver que Tadoration des morts et surtout des morts illustres, a été la forme primitive de la religion et du culte. Considérant ensuite que la cérémonie religieuse est identique au cérémonial de Téliquette et de la politesse, il en conclut que les hommes n'en ont pu révérer les dieux» c'est-à-dire les esprits des morts, autrement que les vaincus révèrent les vainqueurs dont ils veulent obtenir la clémence.
La religion traditionnelle serait donc née de la guerre et réciproquement, ce serait en vue de fortifier la discipline militaire que les sacerdoces se seraient formés et auraient étendu leur action.
Cette hypothèse sur les religions est révocable en doute» Il est fort douteux que le culte des morts soit le germe dont toutes les religions sont sorties,' Mais, accepterait-on cette antériorité de l'animisme sur le totémisme et le naturismet il n'en résulterait pas que la discipline religieuse fût une simple conséquence de la discipline militaire. Spencer met sans douta en relief deux vérités importantes ; la première est que, dans les primitives religions, lacraintede l'invisible était Télément affectif prépondérant; la seconde est que la crainte des Morts ou des autres dieux était facilement exprimée par les mêmes symboles que la crainte des vivants
LINCONSCIENT DANS LA SOGIOLOCHE ÉVOLUTIONNISTE fg?
et surtout la crainte des ennemis*. Ces vérités intéressent la psychologie des émotions. Mais il s*agit de savoir si le culte des morts et les autres formes primitives de la religion ont entretenu dans la société les dispositions guerrières et l'esprit militaire. Or l'observation sociologique directe permet ici de prononcer. Le culte des morts est encore pratiqué (et sincèrement pratiqué) par plusieurs centaines de millions d'hommes dans rHindoustaU) l'Indo-Ghine, la Chine et le Japon. D'après un observateur français contemporain, le Chinois se ruine en cérémonies funéraires et on peut prévoir le jour où le sol de la Chine serait tout entier recoudvert de tombeaux. Il en est de même des Hindous; faire un héritage, c'est dans Tlnde moderne comme dans Tancienne Rome, assumer l'obligation de célébrer des cérémonies onéreuses^ Or il suffit de comparer les aptitudes guerrières des populations hindoues et surtout des popu* lations chinoises à celles des sociétés dites industrielles, pour prononcer.
Cette équivoque sociologique en suppose une autre, plus grave encore. L'art militaire est un art comme les autres et une manifestation de l'imagination créatrice comparable aux arts industriels sinon aux baaux^rts'. Spencer y voit tou-* jours Téquivalent des dispositions guerrières. Or n'est-ce pas là une double erreur, psychologique autant qu'historique? L'art militaire est en progrès dans l'humanité, comme l'avait constaté Bagehot'. Quand une population asservie, avilie, foulée aux pieds commence à gagner en noblesse morale et en intelligence, elle devient plus militaire. C'est par exemple Thistoire du paysan français dont la Révolution a fait un soldat alors que la Monarchie absolue avait bien longtemps été incapable d'en tirer un milicien. Or quel est l'instru*ment de ce progrès? L'art militaire, c'est-i-dire une tech-
4. Maine. Early law and eustôme. Cap. III et IV (trad. fr. Thorin). |. Ribot Essai sur l*ima§in€UioH oHatHoe, III* partie, cbap, vi, 3. Lois scientifiques du développement des nations, lÀYte V (trad. fr Paris, F. Alcan).
nique qui s'apprend et que des instructeurs peuvent communiquer à la jeunesse entière d'une population en quelques années, peut-être en quelques mois.
L'art militaire est lart de se défendre en mettant à profit les leçons de la coopération industrielle et les leçons des sciences. Loin que la discipline militaire ait préparé et rendu possible la coopération industrielle, c'est l'habitude d'exécuter en collaboration de grands travaux industriels qui a rendu possible la formation militaire. Un stratégiste moderne ne pourrait tirer aucun parti des hordes indiennes de TAmérique du Nord, si braves pourtant et si endurantes, tandis qu'il formera une excellente armée en quelques mois avec les ouvriers d'une nation industrielle. La tactique et la stratégie des tribus sauvages sont en rapport avec leur industrie qui est lâchasse. Mais à mesure que les hommes ont mieux su construire les murailles, creuser les fossés, forger les métaux, utiliser la force des gaz, ils ont perfectionné leur technique militaire.
L'esprit militaire est devenu l'inverse de l'héroïsme. Aucun corps d'officiers ne garderait dans son sein un militaire aussi indiscipliné que l'Achille de l'Iliade; et cependant Achille est le symbole le plus parfait du guerrier barbare. Si Spencer dédaignait moins la littérature ancienne, il aurait pu illustrer sa peinture de l'homme primitif en complétant chacun des traits par un vers de l'Iliade. Achille est l'incarnation parfaite de l'impulsivité, de la férocité, de la crédulité et de la générosité inconsciente du guerrier sauvage. Mais a-t-il quelque notion élémentaire de la discipline?
Les sociétés qui donnent leur soin à l'art militaire et qui en inculquent la connaissance à leurs membres ne sont pas nécessairement composées de caractères guerriers. Cette constatation nous conduit à examiner une question insuffisamment résolue par Spencer : D'oîi vient la guerre? Les origines en sont-elles explicables par la psychologie individuelle ou par la psychologie sociale ?
Spencer répond que la guerre est la conséquence d'une adaptation imparfaite de la nature humaine à la vie sociale, à la coopération volontaire. L'homme est guerrier parce que l'animalité, d'oîi il tire son origine, survit encore en lui. II y a des instincts dominateurs qui l'ont porté à se faire craindre des autres animaux et de ses semblables pour les dominer et les asservir. De là la passion des trophées chez les sauvages. La recherche des trophées suffit à expliquer la guerre entre les tribus primitives.
Cette explication est peu satisfaisante. Les populations sauvages sont généralement guerrières et elles attestent leur supériorité en élevant des trophées, mais pourquoi sont-elles guerrières? Le fait est que toutes ne le sont pas et que Spencer Ta explicitement reconnu. On expliquerait volontiers les penchants guerriers par la difficulté de subsister, mais l'observation ethnographique n'autorise pas une telle solution. On sait en effet combien est malaisée l'existence des populations arcliques,tellesque les Eskimaux,lesTchouictchis, etc., et combien au contraire sont abondantes les productions spontanées du sol dans l'Afrique et TÂmérique équatoriales, dans la Nouvelle Guinée et la Mélanésie. Or, si Ton trouve des populations guerrières et cannibales, c'est précisément là oîi il est facile de subsister, tandis que les Eskimaux, adonnés à la pèche d'où ils tirent leur nourriture, se sont laissé enlever bien des territoires par les Peaux-Rouges qui vivaient dans des conditions meilleures, sur des terres giboyeuses et aisées à cultiver.
Il faut donc négliger ces conjectures et considérer la guerre comme un fait social. Déjà l'observation du monde animal y conduit. Les luttes des espèces les unes contre les autres ne peuvent être comparées à des guerres. Les individus de même espèce et de même race se battent pour la possession des femelles, mais Darwin a montré combien ces combats ont peu de gravité réelle*. — Nous trouvons cependant la