‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 49 sur 95 · Hovelaque. Linguistique. Chap. v. A. § 5, 1 (Reinwald · texte numérisé non relu

Hovelaque. Linguistique. Chap. v. A. § 5, 1 (Reinwald

chute de l'empire romain préparée elle-même par le christianisme, et malgré la Renaissance Timmense travail de la pensée populaire que suscita la Réforme a élevé partout les langues nationales à la dignité de langues littéraires. Les idiomes qui ne servaient qu'à des récits ou à des poésies populaires servirent dès lors à la discussion et à Télucidation des idées.

La philosophie du langage est donc bien loin de ratifier la thèse dont nous discutons les titres ; et cependant quelle étude paraissait plus propre à la confirmer que l'étude psychologique du rapport entre le langage et la pensée?

L'opposition de la logique individuelle et de la croyance collective a été fortement montrée par M. Tarde. Au premier abord il semblerait qu'il y ait un abime entre l'idée qui inspire la Logique sociale et la pensée maltresse de la Cité moderne. Néanmoins pour qui y regarde de plus près, les deux œuvres sont comme deux sources qui puiseraient leurs eaux dans un même glacier avant de se séparer pour se jeter dans deux mers opposées. Le réservoir commun, c'est la doctrine de Comte, ou peut-être une doctrine antérieure à Comte lui-même, une théorie d'après laquelle la certitude ne naît dans la pensée individuelle qu'après s'être formée dans la pensée collective. Puisque penser c'est aspirer à la certitude, il en résulte que la thèse contenue dans l'œuvre maltresse de M. Tarde n'est pas au fond bien différente de celle que nous venons d'examiner.

La grande valeur de l'œuvre, jointe à la gloire de l'auteur, nous fait une obligation de l'examiner en elle-même sans nous contenter d'une réfutation implicite.

M. Tarde divise la psychologie sociale en trois sciences ; la sociologie générale, la téléologie sociale, la logique sociale. La sociologie générale étudie les faits sociaux simples, c'est-à-dire les relations d'autorité ou de réciprocité qui s'établissent soit entre individus, soit entre un individu et un groupe d'hommes. Elle recherche les faits psycholo-

giques résultant de ces relations et les ramène à un seul, rimitalion, c'est-à-dire à une suggestion soit unilatérale, soit réciproque.

La sociologie générale est par là même une sociologie élémentaire ; elle ne peut à elle seule rendre compte de la complexité des faits sociaux ; il faut la compléter par deux sciences, la téléologie sociale et la logique sociale. En effet, la sociologie générale, étude de Timitation, n a pour ainsi dire devant elle que la mémoire sociale. Mais la mémoire n'est le tout ni du moi individuel, ni du moi collectif. La vie comprend en outre le désir et la croyance. Le désir sera Tobjet de la téléologie, science qui embrassera l'activité humaine proprement dite, lunité des mœurs, des institutions, des industries et des arts, puisque tout cet ordre de faits procède du désir ou du besoin. La plupart des sociologues, surtout s'ils ont été à Técole de la science économique, n'assignent pas un autre objet à leur science. Et cependant les liens sociaux durables ne reposent pas sur le désir. L'harmonie des intérêts n'existe et n'est exprimée par la force et la stabilité des institutions que là où les croyances sont elles-mêmes en harmonie. 11 faut donc faire une science de la croyance sociale.

Or cette science est la logique, mais la logique embrassant la totalité de son domaine. En effet quel est l'objet de la logique sinon la croyance? Quelle est la fin d'un raisonnement sinon de fortifier une croyance, de la majorer? pour emprunter à l'auteur un terme qu'il affectionne. Mais s'il en est ainsi, il doit exister une logique sociale à côté de la logique individuelle. En effet, l'expérience nous montre que la croyance d'un homme à une proposition, peut être affaiblie de deux façons, soit parce que cette proposition est démentie par une autre croyance subjective, soit parce que l'esprit individuel A qui la professe, rencontre le démenti de B. Une contradiction interne ou une opposition externe produisent psychologiquement les mêmes effets. Il faut donc

conclure que la majoration de la croyance peut avoir deux causes : ou bien elle résulte de Tharmonie des représentations chez le môme individu, de Télimination des contradictions internes, ou bien elle procède du conformisme, de Télimination des contradicteurs dans la sociélé. La logique sociale étudiera le second cas. Elle cherchera à quelle condition Tunité des croyances se constitue et persiste au sein d'un groupe humain.

Demander à Fauteur s'il a d'emblée réussi à constituer la logique sociale serait un procédé de discussion peu loyal, car une science ne saurait être l'œuvre d'une seule génération, à plus forte raison l'œuvre d'un seul homme. Mais nous sommes en droit de critiquer le concept de la science nouvelle, et de chercher si elle ne fait pas double emploi avec d'autres études, par exemple avec la sociologie élémentaire, la téléologie sociale, la logique individuelle ou la psychologie comparée. Faire cette critique n'est pas perdre de vue le problème initial. 11 s'agit toujours de savoir si la raison individuelle n'est pas une modalité ou même un démembrement de la raison collective, et en dernière analyse, une variété de l'instinct. Selon nous, l'auteur tient constamment pour accordé ce qui est en question, Texistence d'un esprit polycéphale, ou d'un esprit social unique pensant dans un nombre indéfini de cerveaux. 11 n'apporte pas de preuves directes en faveur de cette hypothèse et tous les raisonnements qu'il expose avec une merveilleuse subtilité, prouvent seulement que la croyance individuelle peut être selon les âges et les degrés de la culture sociale influencée plus ou moins, soit par l'imitation, soit par l'activité collective. En d'autres termes, si nous adoptons la division de la sociologie que l'auteur préconise, nous n'apercevons aucune raison de juxtaposer une logique sociale soit à la sociologie élémentaire, soit à la téléologie.

Si l'auteur s'était borné à comparer l'élimination des dissidents au travail de synthèse qui s'opère dans une

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intelligence individuelle normale, sa théorie tomberait audessous de la discussion. Socrate travaille à purifier sa pensée des contradictions qui Tobscurcissent. Pour rassurer la race des Anytus, les Athéniens condamnent Socrate à mourir. Il y aurait là deux procédés différents pour majorer les croyances, l'œuvre de deux logiques différentes et c'est la logique des héliastes qui seule serait sociale! Mais M. Tarde fait œuvre de philosophie et nous ne lui ferons pas le tort de penser que sa logique sociale soit simplement une explication historique de la persécution.

Il s'attache au contraire à nous montrer que l'unité des croyances ne peut avoir qu'un fondement, Tamour, et que l'amour des hommes les uns pour les autres ne peut avoir pour origine que l'amour d'un commun idéal de vérité et de beauté, de beauté surtout. De là même la mission sublime qu'il assigne à l'art. L'art seul peut nous socialiser complètement en mettant nos sensations elles-mêmes en harmonie.

C'est pourquoi nous n'hésitons pas à juger la logique sociale entièrement inutile, vu que les conditions de l'unité des croyances résident soit dans la tradition et Thabitude, étudiée par la sociologie élémentaire, soit dans le sentiment et Taction étudiés par la téléologie sociale.

L'unité des croyances dans une société n'est pas un mystère puisque le travail des intelligences obéit chez tous aux mêmes lois logiques et psychologiques. Mais les intelligences ne sont pas toutes également actives; toutes n'ont pas à leur disposition un matériel d'expériences également riche. Enfin la pathologie mentale ne doit pas être oubliée. Il en résulte des divergences inévitables, qui au regard de la raison moyenne sont des erreurs.

Mais dans les sociétés même les plus respectueuses de la pensée individuelle, les divergences sont contenues par d'autres causes que l'identité des lois logiques et psychologiques. Ces causes sont d'abord les habitudes d'esprit

formées dès Tenfance sous Tinfluence des générations plus âgées; vient ensuite Tunité des fins poursuivies par la société. La volonté réagit profondément sur la croyance; or, dans une société régulière, chaque volonté doit en fait composer plus ou moins avec les autres. Elle doit juger que les fins exclues par l'activité sociale sont pratiquement des fins impossibles à réaliser. De là tant de croyances identiques inculquées aux membres de la société par Tart, Tindustrîe, la guerre, le droit privé et publié, la procédure, etc. Il suffit de lire attentivement le livre de M. Tarde pour s'en convaincre.

Bref, l'unité des croyances accroît la certitude individuelle en rendant le doute plus difficile ; cette unité des croyances s'observe toujours à quelque degré dans une société régulière, si Ton fait abstraction des crises qui accompagnent les grandes transformations. Mais cette unité s'explique par trois causes, Tidentité des lois logiques et psychologiques, rinfluence des traditions, l'influence de lactivilé sociale sur la volonté individuelle qui réagit elle-même sur la croyance.

M. Tarde veut-il nous convaincre de la nécessité d'admettre une logique sociale? Nous le voyons exposer une thèse à peu près identique à celle de la Cité moderne et dérivée comme elle du comtisme. « L'homme est un être social greffé sur un être vital ». Cet être social peut seul avoir des idées générales.

Ce passage est trop important pour que nous omettions de le citer tout entier.

« Il y a toujours à tenir compte, si l'on veut expliquer une généralisation quelconque de la communication sociale des croyances; et je m'étonne qu'on ait cru pouvoir, par les seules ressources de la psychologie, sans faire appel aux phénomènes sociologiques, tenter celte explication. Y a-t-il des idées générales dans l'esprit de l'enfant qui ne parle pas encore? En tout cas, y en aurait-il sans une prédisposition héréditaire due à l'usage de la parole chez ses parents et ses

aïeux? C'est fort improbable. Sans doute la mémoire visuelle, auditive, tactile, renferme les traces des sensations passées, traces qui sont des signes pour nous — pour nous seuls avant que ces signes aient été à leur tour signifiés, et singulièrement éclaircis par des mots, — j^ajoute même que ces signes-là, au moment où ils se représentent, ont lieu d'intéresser grandement Tanimal, car ils lui permettent de c/a.s5^r jusqu'à un certain point la sensation qui les réveille, et par une sorte d'action réflexe assimilable de très loin à un raisonnement, de prévoir la reproduction prochaine d'une sensation accompagnée de plaisir ou de peine. Mais ce vague classement doit rester indéfiniment inconscient et incomplet et les signes, images, pseudo-genres dont les sensations sont les pseudo-espèces, ne sauraient apparaître comme genres véritables, indépendamment de leurs espèces discernées elles aussi comme telles, ni être classées à leur tour dans des genres supérieurs. Pourquoi ? Parce que, tant que l'esprit ne songe pas à communiquer ses images intérieures, il lui est inutile de prêter attention à elles isolément en labsonce de leurs sensations, et parce que, si par hasard il s'y arrêtait, il ne trouverait pas dans sa mémoire sensitive les genres supérieurs dont il s'agit, les images d^images, les signes de signes, que les mots d'une langue peuvent seuls lui fournir, et à défaut desquels ces marques sensitives ne sauraient s'organiser le moins du monde. Dans un esprit formé, c'est-à-dire qui parle, une sensation se rattache à l'image (semblable ou différente) qu'elle évoque , de la même manière que cette image elle-même se rattache à son nom, qu'elle évoque aussi et de la même manière que ce nom se rattache à un nom plus général par lequel on le définit. L'image visuelle ou tactile de mon couteau est en quelque sorte le mot dont le contact ou la vie de mon couteau est le sens ou l'un des sens, de même que cette image est le sens ou Tun des sens du mot couteau et de même que le mot couteau est le sens ou l'un des sens du

LA SOCIxVLlTÉ KT FA GENÈSE DE L'ÊTRE RAISONNABLE 209

mot oiail. Le rapport de la sensation à Timage s'est modelé à la longue sur celui de l'image ou mot. Ainsi c'est le besoin de communiquer à d'autres esprits ses propres images, besoin créé et servi, développé et satisfait parallèlement par le langage au cours de ses progrès, qui a seul permis à ces images de se préciser d'abord, d'apparaître comme elles distinctement par une sorte de généralisation embryonnaire, puis de se généraliser en idées susceptibles d'apparaître elles-mêmes comme telles, sous la forme indispensable des mots de la langue. Et quand devenu de la sorte tout verbal^ fesprit est par conséquent devenu tout social par son habitude de penser à V usage ou à V adresse d'autres esprits^ eux-mêmes orientés vers d'autres, il est clair que le jugement universel ne saurait jamais se limiter à exprimer des expériences ou des analyses personnelles, jointes aux prévisions personnelles suggérées par ces expériences ou ces analyses, mais qu'il doit inévitablement, essentiellement, comprendre l'idée, implicite ou explicite, des expériences ou des analyses d'autrui ou des prévisions d'autrui*. »

On ne peut refuser son admiration à la subtilité de cette analyse. Mais l'esprit hésite à se rendre à une argumentation si ingénieuse. M. Tarde explique le simple par Fobscur; ou plutôt il confond une condition secondaire de la généralisation avec une condition primaire. L'habitude et la volonté de rendre nos états de conscience présents et intelligibles à la conscience d'autrui a pu faciliter toujours la généralisation aux races humaines. Mais ce n'est là qu'une condition secondaire. La condition primaire résidait dans une activité purement individuelle. Penser par idées générales, ce n'est pas parler, même intérieurement, ce n'est pas prendre conscience d'une image verbale. C'est évoquer, du fond de la conscience, à l'aide d'un symbole ou d'une image verbale

1. Logique sociale. !»• édit. l^* partie, ch. i, p. 29 et 30. (Paris, F. Aïcan). Richard. — L'évolulion. 14

une série d'expériences préalablement classées et dissociées de toutes les autres. M. Tarde s'appuie sur une théorie de la dissociation, théorie implicitement énoncée en quelques lignes, mais qu'aucun psychologue ne ratifierait, croyons-nous. « Le besoin de communiquer à d'autres esprits ses propres images, besoin créé et servi par le l»igage, a seul permis aux images de se préciser et d'apparaître distinctement ». Le travail de la dissociation, dont les lois sont d'ailleurs mal connues, est, comme l'attention et la réflexion, avec lesquelles peut-être elle se confond, au plus haut point individuel. Tous les sociologues accordent que la conscience sociale est extrêmement diffuse si on la compare à la conscience concentrée de l'individu.

L'automatisme psychologique, le psittacisme, la passivité de l'esprit, du caractère et de la conscience, voilà autant de faits d'observation, mais ces faits, on ne les constate que chez un type humain qu'un vieux système de gouvernement spirituel et d'éducation a endormi, embaumé et même pétrifié. Si la mort sociale est quelque part, elle est là.

La logique sociale repose donc sur l'hypothèse dont nous croyons avoir démontré toute la faiblesse. Si l'homme recevait toutes ses idées de la nation dont il parle la langue, si même la possibilité de penser lui était donnée avec la « communication sociale », les luttes intellectuelles auraient sans doute été épargnées à l'humanité non moins qu'aux ruches et aux fourmilières* Or non seulement on ne peut les négliger, mais M. Tarde constate que la logique individuelle, l'ensemble des conditions de l'unité des croyances personnelles, a sans cesse prévalu sur la logique sociale, c'est-àdire sur les conditions de Tuniformité des croyances collectives. Cette seconde thèse, qui fait à notre avis le mérite de son livre, et pour laquelle il fait merveilleusement témoigner l'histoire spéciale de la religion, du droit, de l'art, est totalement incompatible avec la première.

L'instinct est collectif, la raison est individuelle; c'est là

une donnée inébranlable de la psychologie. L'histoire de la civilisation et de la discipline sociale reflète la prédominance de la connaissance réfléchie sur la connaissance instinctive et le développement de la conscience individuelle aux dépens de la conscience collective. Voilà la donnée inébranlable de la science sociale. Rien ne prouve que, du jour où il y a eu des hommes, la raison et Tinstinct collectif n'aient pas coexisté. Cependant il est certain que Thomme n'a pas été formé d'un seul jet et que la nature humaine s'est manifestée constamment et de plus en plus, que sa vie s'est confondue avec sa culture et que la culture a consisté pour elle à se dégager du limon de l'animalité. Les manifestations de l'instinct ont donc précédé celles de la raison dans la vie sociale de l'humanité *. Or dans l'instinct, si la spontanéité et l'automatisme s'entremêlent d'une façon inextricable selon la remarque de Forel, néanmoins c'est l'automatisme qui prévaut surtout quand l'instinct prend la forme collective. L'ascension de la raison a donc correspondu à un affaiblissement de l'automatisme, bien loin que la socialité ait produit la rationalité. Ceux qui méconnaissent le vrai sens de cette relation obéissent à leur insu à la vieille erreur qui porte si souvent savants et philosophes à transformer un rapport de succession en un rapport d'identité.

Nous devons laisser en dehors de cette étude purement psychologique les problèmes qui ont divisé et divisent encore les théoriciens de la connaissance, mais il nous est impossible de ne pas faire une remarque qui rentre directement dans le sujet que nous traitons.

Si l'instinct précède chronologiquement la raison, et si cependant la raison, consciente, réfléchie, individuelle, n'est pas un simple produit de l'activité sociale, on voit combien se trompait cette vieille psychologie qui travaillait à identifier la connaissance rationnelle avec Tinnéité des concepts.

i. Kant. Muthmasslicher Anfang der Mensckengeschiche^ Hartensteia t. IV.

Le concept rationnel ne peut être inné, précisément parce qu'il n'est pas une création instinctive. La spontanéité des concepts^ pour parler comme Kanl, voilà la définition de la raison. La psychologie sociale confirme entièrement la philosophie critique , déjà confirmée par la physiologie des sens (Lange). Nul concept abstrait n'est inné et on peut toujours en retracer la genèse (Ribot), mais tout concept suppose un travail intérieur de Tesprit. De même nulle synthèse n'est entièrement à priori, en ce sens qu'elle serait nécessaire et indépendante de Texpérience (Boutroux), mais la loi de synthèse est la condition même de Texpérience humaine, de rintégration et de la réintégration psychologique.

Il nous reste à chercher ce que devient le lien social quand l'activité rationnelle prévaut sur l'instinct et l'automatisme mental qui en dérive.

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