Fondée par Lewis-Morgan
cienne Rome. Or à côté des autels domestiques, il trouve un système de droit pénal de procédure, de propriété foncière, d'autorité religieuse et politique qui rappelle beaucoup plus Tancicnne Egypte que l'Europe moderne.
Nous pouvons maintenant caractériser les survivances, en considérant non plus seulement la connexité des faits sociaux, mais encore la filiation des états sociaux.
Les survivances attestent la persistance partielle et relative d'un état social où les formes d'autorité et d'activité n'étaient encore bien distinctes ni dans les faits ni dans la pensée, où l'autorité politique était absorbée dans l'autorité religieuse, où les relations économiques étaient encore confondues avec les relations domestiques, ou enfin les liens de parenté reposaient sur une communauté de sentiments et de croyances. Mais là est la moindre induction que l'on puisse tirer de leur étude.
L'effet de toutes les survivances morales, juridiques, économiques est de diminuer la sphère de la responsabilité individuelle au profit de l'autorité d'une petite communauté et de sa responsabilité collective. // ny a pas d'exception connue à cette règle. Observons les vestiges de la communauté de village dans la Suisse alpestre ou en Russie : nous trouvons cette institution évanescenle en op'^osition avec la notion moderne de la propriété foncière individuelle. Les partisans les plus timides de l'emploi de la méthode comparative dans l'histoire du droit admettront que cette forme sociale reproduit les traités principaux d'une communauté villageoise beaucoup mieux définie qui est encore vivante dans beaucoup de régions de THindoustan, de l'Indo-Chine et de Java. En vain on a voulu y voir le spécimen d'une association fondée sur le droit de l'individu à la terre libre. Les communautés obéissent à une coutume qui ne connaît pas de droit individuel, mais seulement les droits du souverain politique, les droits de la commune rurale et les droits des familles. L'élude des survivances prouve donc
i28 LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
au sociologue la persistance partielle d'un état social, beaucoup mieux qualifié par le terme de communauté (Gemeinschaft) que par celui de société (Gesellschafl) car l'activité sociale est alors toute collective. La synonymie de ces deux termes, qui serait aujourd'hui si fautive, est alors exacte. Les fins de l'individu, sont rigoureusement subordonnées à celles de la petite collectivité.
Mais pouvons-nous en conclure que cet état social soit la survivance d'une organisation tout instinctive. Sans doute la psychologie comparée et la psychogenèse, pourraient seules établir ces deux propositions : l"* la vie affective devance en l'homme la vie intellectuelle ; 2^ l'instinct est le fond de la vie affective, propositions sans lesquelles on ne pourrait réfuter les objections de celui qui de bonne foi doute d'une phase instinctive du développement social de l'humanité. Mais ces deux propositions sont hautement vraisemblables. Quand la régression frappe les caractères humains qui distinguent le mieux l'adulte du nouveau-né, elle accroît dans la conduite l'empire de la vie affective et diminue celui de l'activité intellectuelle, et si elle se poursuit, elle détruit les formes conscientes du sentiment au profit de ses formes impulsives et subconscientes. L'observation des foules a conduit à la même conclusion ; elle a montré des impulsions subconscientes faisant éruption inopinément et bouleversant parfois la couche des idées claires et des sentiments délicats et complexes. Mais une impulsion subconsciente n'est-elle pas la manifestation d'un instinct ?
Pour admettre la possibilité d'une vie instinctive des communautés humaines, il ne serait point nécessaire d'en concevoir les membres sur le type des fourmis, des abeilles ou même des castors. Romanes a montré jusqu'à l'évidence la coexistence de l'instinct et de l'intelligence empirique chez les animaux supérieurs.
Toutes les fois que les individus d'une race ou d'une espèce font usage de leurs sens dans des conditions telles
que leur activité diffère de celle des membres les plus jeunes de Tespèce, leurs actes doivent être attribués à Tintelligence et non à l'instinct. Il ne peut donc être question de mettre en doute Texîstence de Tintelligence chez les membres des communautés humaines les plus barbares et les plus simples. On leur accordera môme une intelligence plus élevée, puisqu'ils sont aptes au langage. Mais la coexistence de Tinstinct et de l'intelligence étant admise, la question est de savoir lequel de ces deux facteurs a pu prédominer dans la vie collective.
Ici Tétude des survivances fournit la réponse. Elle nous montre des communautés très peu étendues mais où la fin individuelle est entièrement subordonnée à la fin collective. Mais ces communautés elles-mêmes, de quel phénomène fondamental dépendent-elles ? De tunité ?nentale des généralions successives. En effet, si un même lien social tient enchaînés les hommes d'un même temps, c'est qu'ils sont tous réunis par les mêmes liens sociaux, par leur égale soumission aux hommes du passé; c'est qu'ils pratiquent le culte des morts, culte qui fonde la famille patriarcale et a lui-même pour conséquence la subordination du groupe aux exigences de la vie ou de la perpétuité de l'espèce.
L'expérience et ractivité de l'individu sont donc inconsciemment subordonnées à l'expérience et aux habitudes de l'espèce, ou pour mieu?ç dire, aux habitudes de la race. N'est-ce pas dire que l'intelligence travaille comme un auxiliaire modeste et de rang inférieur à la réalisation des fins poursuivies instinctivement par la communauté?
C'est pourquoi les véritables survivances sont, dans une société civilisée, d'autant plus rares que la connaissance rationnelle est plus élaborée, que l'activité mentale réfléchie a mieux distingué les formes d'autorité et mieux délimité la sphère de l'autorité et celle de la liberté individuelle. Là oîi la Souveraineté temporelle, l'autorité religieuse, le pouvoir paternel et la propriété sont devenus des notions claires e
irréductibles et non pas seulement dans Tesprit de Télite, les véritables survivances seront aussi rares que nous le constatons en France. Ce seront en général de purs symboles. C'est pourquoi si Ton a quelque chance de les rencontrer, c'est parmi les populations rurales et non dans les villes, car ces populations obéissent beaucoup plus à la tradition et tiennent un compte moindre des idées réfléchies.
Ces survivances véritables ne devront pas être confondues avec ces transactions temporaires qui se concluent entre la société rationnelle en voie de formation et les traditions encore vivantes. Ce sont là des survivances apparentes. L'histoire du droit écrit en est le principal témoin. Elles remplissent le droit constitutionnel, le droit pénal, la procédure civile et même le droit privé. Le droit germanique christianisé, qui enfanta tant de codes au moyen âge, depuis la Loi salique jusqu'au Miroir de Souabe était en ce sens une survivance, autant qu'une législation écrite, satisfaisant le besoin de juridiction définie, peut recevoir un tel nom. Le droit canonique, qui combine les habitudes de l'analyse juridique avec la tendance à confondre les règles juridiques et ridéal religieux rentre dans la même classe. Ne pourraiton y faire rentrer à certains égards le droit romain luimême ainsi que le droit constitutionnel de l'Angleterre? Le premier n'a-t-il pas cristallisé certaines coutumes des sociétés aryennes les plus barbares, et à l'origine de l'autre ne trouvet-on pas une singulière combinaison d'institutions germaniques et féodales?
Réciproquement, plus l'élaboration de la connaissance abstraite ou rationnelle a été retardée ou interrompue, et plus les survivances de la communauté instinctive pèsent sur Tactivité sociale. L'Asie et TEurope orientale offrent ici un champ d'exploration précieux à l'observateur, et l'étude en est beaucoup plus intéressante pour le sociologue que celle des communautés sauvages ou barbares.
En Extrême-Orient, l'activité rationnelle s'est manifestée
de bien des façons : par l'invention et la propagation de récriture, la spéculation théologique et métaphysique, parla subtilité des études grammaticales, par la jurisprudence et la morale elles-mêmes : Néanmoins la libre critique est toujours restée inconnue et presque jamais la science n'a été cultivée avec désintéressement. Enfin les aristocraties sacerdotales ont parfois opposé un obstacle direct et invincible.
Aussi pouvons-nous remarquer que la survivance est partout d'autant plus mêlée à la vie commune que TÉlat a eu plus de difficulté à se dégager de la tribu et de la communauté de village et a moins réalisé ses deux grandes fins, le droit et la culture populaire. II n'est pas nécessaire pour le constater d'analyser minutieusement toutes les données de l'ethnographie. Il n'est pas besoin de sortir de l'humanité civilisée.
L'Indonésie, l'Hindoustan, la Chine, l'Asie et l'Afrique musulmanes, l'Europe slave avec son prolongement sibérien forment cinq degrés d'une échelle qui monte vers le type de la civilisation moderne.
Si Ton descend cette échelle au lieu de la monter, l'on voit peu à peu l'État céder plus d'attributions à la communauté villageoise, à la tribu, au clan, voire à la horde. La Russie est une transaction entre l'empire romain-bysantin dont elle est historiquement l'héritière et la société asiatique. L'État, si puissant vu de loin, y cède en réalité une partie de ses attributions législatives et judiciaires au village, qui, au nom de la coutume, exerce une véritable souveraineté sur ses membres. Dans les steppes septentrionales, et même en Europe, errent, sous l'autorité nominale de l'empire, des tribus qui, comme les Vogoules, ont encore la constitution de la horde et vivent sous le règne de l'instinct collectif.
L'Asie et l'Afrique musulmanes, diffèrent à certains égards profondément de l'Asie brahmanique, bouddhique et confucîenne. L'Islam a fait table rase du culte des morts, des
dieux de la nature, et enfin de la hiérarchie sacerdotale. Mais rislam a conservé dans le Coran l'unité de la loi civile et de la loi religieuse. Or le droit sacré des musulmans est la codification des coutumes arabes antéislamiques. 11 consacre la survivance d'un état social moins avancé que celui des populations agricoles de la Syrie, de TAsie Mineure, de la Perse et de rExtrème-Orient. Il n'a donc pu exercer aucune influence sur le progrès des institutions sociales. Aussi le droit des Iraniens en matière de poursuite criminelle est à bien des égards identiques à celui des sujets de Tempire achéménide. L'Empire ottoman, où TÉtat est constitué peut-être plus fortement que chez les autres peuples musulmans, doit laisser, même en Anatolie et en Syrie, des tribus de Turkmènes, de Kurdes et de Bédouins et des sectes de Yezidis, de Druses, d'Ansariehs, de Nestoriens, vivre hors du droit de TÉtat sous l'autorité de leurs coutumes. — Dans l'Afrique du Nord, le village Kabyle avait jusqu'à la conquête française conservé sous un vernis musulman la pleine autonomie de ces coutumes et l'on sait que le gouvernement français a donné force de loi aux Kanouns berbers. En Chine et en Indo-Chine, sous un bouddhisme superficiel fleurissent encore le culte des ancêtres et les institutions domestiques qui en dérivent. Inutile de rappeler longuement un fait aussi notable et aussi connu. Mais il a une contrepartie bien mise en lumière par l'auteur de la Cité chinoise. C'est le peu d'importance réelle de l'autorité impériale ou royale en ces états. Nous ignorons si, comme le soutient M. Eugène Simon, le code pénal chinois n'est jamais appliqué qu'aux individus rejetés exclus de la communauté domestique. Mais beaucoup d'études faites depuis ont prouvé qu'en regard de la famille et du village, jouissant l'une et l'autre d'une autonomie absolue, en regard même des corporations de marchands et d'artisans, la hiérarchie administrative a peu d'importance. Encore respecte-t-on en elle, moins la souveraineté impériale que l'Académie des Han-lin,
sorte de conclave confucianiste, dépositaire de la tradition et du pouvoir spirituel.
Nous exceptons bien entendu le Thibet et la Mongolie et ne considérons que la Chine propre et la Mandchourie. Les fonctionnaires français, notamment Ory dans la Commune annamite^ ont montré TËtat annamite plus faible encore devant le village que l'État chinois lui-même. Ici TÉtat ne connaît pas l'individu qui n'a ni droits ni devoirs envers lui. Mais dans la commune, petite démocratie apparente, c'est l'autorité attachée à l'exemple et aux paroles du vieillard qui décide de tous les points *.
Quant à l'Inde et à l'Indonésie, qui sont rattachées Tune à l'autre par un lien historique que larchéologie met toujours mieux en évidence, elles ont reçu l'État de la conquête étrangère, musulmane, puis européenne. La caste dans la vallée du Gange, le village communautaire dans le Pendjab, dans le Bengale, à Java; le clan dans le Radjpoutana, la horde dans les forêts du Bérar, de Ceylan, des Andaman, et de mainte lie de la Sonde ont conservé toujours l'autorité législative, judiciaire, morale sur Tindividu ^. La communauté préhistorique n'est plus une survivance : elle est la réalité sociale elle-même. Elle coexiste avec un état intellectuel et un ensemble de conceptions morales qu'avoueraient Achille et les Grecs de l'âge héroïque.
Dans l'Europe occidentale, la survivance de la communauté préhistorique est partout, mais à Tétat symbolique. Les usages de la politesse, les rites de certaines églises la mêlent seule à la vie sociale. L'État a depuis longtemps organisé la vie juridique en dehors d'elle et c'est à l'État, affirmant fortement ses attributions sans tenir compte d'un niais individualisme que la personnalité raisonnable doit la la liberté de s'épanouir. Mais dans les divers types sociaux qui constituent ce que faute d'un terme meilleur nous nom-
i. Ory. La commune annamite au Tonkin, (Paris. Challamel) 1894. 2. Alfred Lyall. Asialic studies (traduction française. Thorin).
mons rOrient, TÉlat a toujours vu, et même en Russie, son développement juridique arrêté par la résistance de la communauté villageoise et de la tribu, ces héritières de la communauté instinctive. L'Etat est à la communauté ce que l'activité rationnelle est à l'instinct chez l'individu*.
4. Cette vérité a été aperçue par Ludwig Stein {Die sociale Frage una Lichle der Philosophie. Stuttgard. Enke 1897. Trad. française, Paris, F. Alcaa. Elle fait Toriginalité de son livre. Mais il n'en avait pas donné une démonstration sociologique véritable et ne l'avait pas rattachée à la psychologie sociale.