CHAPITRE X
Si l'étude des survivances a été l'œuvre de la psychologie ethnographique, les révolutions ont été étudiées par les philosophes et par les historiens les plus classiques. Le critique n'a, semble-t-il, qu'à choisir entre les théories explicatives des révolutions. On connaît celle d'Aristote et celle de Platon préparées Tune et l'autre par Thistoire de Thucydide. Or on les retrouve, à peine transformées, dans les hypothèses qui se disputent l'adhésion des sociologues contemporains; nous voulons parler de l'hypothèse de Jhering qui ramène les révolutions au phénomène de la lutte pour le droit et l'hypothèse du combat économique des classes adoptées par Marx. Mais si les sociologues et les philosophes se sont préoccupés d'assigner aux révolutions leurs causes, ils ont moins cherché à les définir. C'est pourquoi sans doute leurs explications restent provisoires.
11 semble implicitement admis par tous que les révolutions sont des destructions d'autorité. Cependant aucune des grandes révolutions occidentales que nous pouvons étudier historiquement n'a laissé derrière elle un état d'anarchie.
Ni les révolutions qui instituèrent dans les cités grecques et italiennes l'isonomie entre les patriciens et les plébéiens, ni celles qui dans les communes du moyen âge élevèrent les serfs citadins à la dignité de bourgeois et les firent participer au droit commun de la féodalité, ni les révolutions religieuses et politiques issues du protestantisme qui établi-
renldansTÉgliserégalité dupasteur et du laïque etassocièrent dans TÉtat les sujets au gouvernement, ni la Révolution française et celles qui à sa suite introduisirent la démocratie civile et politique en Occident n'ont réellement détruit l'autorité. La révolution serait donc autre chose que la dissolution du pouvoir.
Si nous soumettons à une analyse les données historiques, nous distinguerons deux types [de révolutions, celles qui opèrent une substitution d'autorité et celles qui amènent la disparition d'une formecaduque de l'autorité. Les révolutions politiques et religieuses de l'Angleterre offriraient le type des premières et il y faudrait rattacher la révolution américaine et la révolution française de 1830. La Réforme luthérienne et calviniste et les révolutions politiques de la France et des autres états catholiques depuis 1789 rentreraient dans la seconde catégorie.
Mais cette distinction est toute relative ; elle ne peut satisfaire que ceux qui se contentent de Tapparence. En réalité les révolutions politiques et religieuses du Continent et de l'Amérique du Sud ont été, comme celles de l'Angleterre et de l'Amérique du Nord des substitutions d'autorité mais plus profondes et moins aisément acceptées. Si dans Tordre religieux la révolution anglicane a substitué l'autorité de Tépiscopat et du parlement anglais à celle du pape et des conciles, la révolution luthérienne, calviniste, zwinglienne a substitué lautorîté de l'Écriture à celle du sacerdoce. Dans l'ordre politique, la France en 1789 a vu l'autorité des États généraux se substituer à celle du roi, en 1848 celle du suffrage universel à celle du cens électoral. En Italie ce fut l'autorité du gouvernement pîémontais que les mouvements populaires substituèrent à celle du Pape, de TAutriche ou desdynaties locales; dans l'Amérique du Sud ce fut celle des chefs militaires qui remplaça celle du roi d'Espagne.
Toute révolution se présente donc à V historien comme un transfert (Tautorité. Telle en est la vraie définition.
Mais ce transfert peut s'opérer de deux façons bien différentes. Ou bien une force sociale définie, à laquelle le droit existant dénie le caractère d'autorité dirigeante sans lui interdire d'exister, renverse les autorités nominales et se substitue à elles ; ou bien une conscience populaire latente s'affirme et se définit, après le renversement d'une autorité traditionnelle et s'empare de l'autorité religieuse et politique.
Il est évident que la crise révolutionnaire est beaucoup plus violente et durable dans le second cas que dans le premier.
11 serait intéressant d'étudier ces deux types de révolutions dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique. Contentonsnous de quelques faits bien acquis à la critique historique.
Dans les générations qui précédèrent la mort de Jésus et la ruine du temple de Jérusalem, la synagogue devenait peu à peu le centre de la vie religieuse des croyants messianitcs*. Des sectes entières, comme les Esséniens, s'abstenaient de sacrifier au Temple. Seule l'aristocratie sadducéenne continuait à voir dans le Temple le centre vrai de la vie religieuse. La révolution religieuse, la «bonne nouvelle » prêchée par Jésus, la substitution du culte en esprit et vérité au culte rituel, consistait à déplacer radicalement Taxe de la vie religieuse, à remplacer le Temple par le Corps des croyants. L'Église chrétienne primitive est une synagogue et sans la synagogue TÉvangile 'n'aurait pu être annoncé.
Au x* siècle la corporation, le collège d'artisans, la ghilde, l'association des marchands, bref l'association des petites gens des villes, déjà si forte sous l'empire romain s'était reconstituée dans toute l'Europe. Elle n'avait pas de caractère juridique, encore moins d'autorité législative ou politique. L'insuffisance des garanties données à la population laborieuse l'amena, dans les villes, à poser son existence et son droit en face de la féodalité ecclésiastique et militaire.