DU TRAVAIL
L'histoire des révolutions traverse en quelque sorte Thistoire de la civilisation, sans la recouvrir ou la cacher. L'histoire de Tart est la branche la mieux définie de l'histoire des civilisations, car elle s'appuie sur une étude dont les investigations peuvent s'étendre jusqu'aux communautés préhistoriques, l'archéologie.
L'art lui-même est une manifestation de l'activité humaine que la psychologie comparée a souvent rapprochée de l'instinct. Comparer l'histoire de l'art à l'histoire des révolutions est une méthode qui permettra à la psychologie sociale de décider si à la dissolution de l'instinct par l'activité rationnelle n'a pas correspondu l'apparition d'une forme nouvelle et supérieure de Tactivité sociale.
Ici plus qu'ailleurs, si Ton ne veut pas être dupe des illusions qui si souvent ont séduit et égaré les auteurs de l'histoire universelle, il faut remonter du présent au passé. Nous n'avons d'ailleurs pas à craindre d'être contraints de nous arrêter trop tôt puisque l'archéologie atteint les plus anciennes civilisations et même les communautés qui ont existé avant toute histoire,
La civilisation occidentale moderne est la première qui soit donnée à l'observation. Elle est caractérisée depuis la
Renaissance et la Réforme par l'union de la science critique et méthodique à Tindustrie divisée et subdivisée. En revanche si les techniques industrielles sont toutes subordonnées aux résultats généraux des méthodes scientifiques, les beaux arts et les industries forment deux provinces distinctes de l'activité humaine. L'artisan a disparu de plus en plus poar faire place à l'artiste et à l'ouvrier.
Cette civilisation moderne n'a fait que développer les éléments de progrès contenus dans l'ancienne civilisation gréco'romaine. En lonie, plus tard à Athènes, plus encore à Alexandrie et dans l'empire romain, l'histoire voit la science et la philosophie s'ébaucher pour donner une direction à l'activité technique dont la spécification commence à être la loi.
Cette civilisation est tout entière propre à l'Occident. Avant la civilisation moderne, l'historien constate la longue période de la civilisation médiévale. La nature des croyances directrices, la prépondérance du sacerdoce dans toutes les formes de l'activité intellectuelle a permis de la comparer aux civilisations orientales. Le fait est qu'entre l'Inde, la Chine, l'Orient musulman, l'Occident catholique, il n'y a alors d'autres différences que celles qui résultent des dogmes. Partout la religion éthique, servie par un pouvoir spirituel plus ou moins organisé et distinct de l'État, est le ressort unique de l'activité collective. Avec l'ancienne Egypte, le moyen âge catholique offre peut-être le spécimen le plus parfait d'une civilisation sacerdotale.
Le caractère de cette civilisation est double ; c'est la séparation du savoir et de l'activité productive et c'est l'union étroite de la théologie, de la philosophie, de la poésie et des beaux-arts. Au contraire l'industrie tout entière, enfermée dans une organisation domestique ou corporative, obéit à l'empirisme et a pour règle l'imitation des ancêtres.
Si la civilisation gréco-romaine n'est que le premier moment de la civilisation occidentale moderne, puisque
Tart tend déjà à s'y subdiviser (puisque de la poésie sort la philosophie, de l'art oratoire la rhétorique, puis la logique et qu'enfin de la philosophie sort la science), le type de culture auquel il convient de rattacher le moyen âge occidental, c'est la civilisation des anciens peuples orientaux. Nous n'y verrons pas, comme Vierkandt, une demi-civilisation, mais bien la forme de culture la plus répandue. C'est elle en effet que nous retrouvons presque intacte dans la Chine, rindo-Chine et l'Indonésie moderne; c'est elle que Tlslam a recouverte plutôt que détruite dans l'Iran et dans Tlnde* Elle s'y distingue de la culture grecque par l'absence de science et l'Inde exceptée, par Tabsence de philosophie. Mais les deux caractères fondamentaux de la culture y sont réunis. En premier lieu, les beaux-arts et les techniques y forment un ensemble, un tout organique, subordonné, nous ne dirons pas à une pensée directrice, mais bien à une grande tendance collective, inconsciente dans la masse, mais consciente dans les sacerdoces de l'Egypte, de l'Iran, de rinde et dans cette sorte de sacerdoce civil que les lettres confucianistes ont formé en Chine. Le second caractère c'est l'existence d'une éducation publique fortement organisée et qui, en Chine tout au moins, a eu des théoriciens non sans profondeur. La civilisation orientale est autre chose qu'un moyen de conquérir les subsistances par une exploitation empirique de la nature ; c'est une constitution réfléchie de la tradition ; c'est une organisation de la mémoire humaine ; elle repose toute entière sur l'usage de Vécriiure et le lien social y a pour expression définie le Livre sacré.
Aussi cette civilisation en suppose-t-elle une autre plus simple dont le Pérou et le Mexique précolombiens ont présenté aux archéologues les formes les plus élevées, dont le palethnographe étudie les premières ébauches et dont les explorateurs de l'Afrique ont trouvé les formes moyennes, notamment à Djenné, au Soudan, et dans les petits États
254 LE PROBLEME PSYCHOLOGIQUE ET SOCaOLOGIQUE
formés par les Sandehs '. A cette phase rhomme n'écrit pas mais il sait déjà peindre, dessiner ; il a déjà ses corporations d*aèdes ou de griots qui racontent les légendes des héros et récitent les formules magiques ; il sait cultiver le sol, forger les métaux, cuire la brique et la poterie, tailler la pierre, fortifier les bourgades : c'est, si Ton veut, l'âge de la précivilisation. Elle peut d'ailleurs, au point de vue moral et juridique, colocider avec la plus entière barbarie, nous vou* Ions dire la plus entière indifférence au droit personnel et avec le plus rude égoïsme collectif.
Si Ion met de côté les caractères distinctifs de la civilisation moderne qui seule a été caractérisée par une influence étendue et durable de la science et de la critique, ron reconnaîtra que le développement de Tart fait Tunilé de rhistoire de la civilisation. Il est inutile de dire que nous n'avons pas en vue les beaux arts seuls mais encore les différentes techniques, technique industrielle, agricole, commerciale, technique médicale, technique militaire et même technique judiciaire.
Une histoire qui n'est peut-être pas encore achevée, mds
dont Tarchéologie et la philologie ont réuni les matériaux,
constate deux grands faits généraux. Le premier est que les
techniques ont été sans cesse spécifiées et perfectionnées
(car si la statuaire a été portée à sa perfection par les Grecs,
il n'en a pas été de même de l'architecture, de la peinture et
de la musique, sans parler, est-il besoin de le dire, de la
technique industrielle et médicale). Nous observons aussi,
quoique surtout dans les temps modernes que les techniques
ont réagi les unes sur les autres ; ainsi la médecine légale
;v perfectionne la procédure et la procédure civile en matière
p de conventions a seule rendu possible le crédit, c'est-à-dire
^/ le grand agent du progrès de la technique commerciale.
h Ainsi entre l'âge des révolutions religieuses, civiles, poli-
^^ 4. Sur les Sandehs, voir de Pre ville : Les Sociétés afncaines, ch. v, et
Ratzel : Der Staat und Sein Boden, Leipzig, Uirzel.
tiques et Tâge des communautés instinctives» l'histoire de la civilisation nous montre le développement régulier de Tart, e'est-à'dire d'une forme d'activité à laquelle le raisonnement réfléchi peut s'appliquer, non pour la détruire, mais pour l'orienter sûrement vers ses fins.
La psychologie sociale ne peut négliger l'étude d'une donnée aussi importante. Elle doit, au contraire, la peser soigneusement avant de rien conclure sur les rapports de l'instinct et du lien social.
En eîfet l'histoire du développement de l'art coïncide avec une donnée générale de la sociologie comparée, donnée dont les évolutionnistes ont tiré leur principal argument pour absorber la sociologie dans la biologie : nous voulons parler de la division du travail.
Il est inutile de parler longuement d'un sujet aussi rebattu. Nous voudrions seulement montrer que la division du travail est dans les sociétés tout autre chose que le phénomène morphologique auquel on a, par métaphore, appliqué le môme terme. Nous ne sommes pas ici en présence d'organes qui exécutent inconsciemment des fonctions solidaires, mais d'agents personnels qui poursuivent avec réflexion des fins en partie individuelles, en partie collectives, en partie générales. Ces fins se contredisent pour autant qu'elles correspondent à des désirs individuels; elles ne s'accordent que si elles deviennent des moyens les unes pour les autres ; or cette réciprocité des fins et des moyens correspond à l'unité profonde, à la solidarité des arts et des connaissances.
En d'autres termes le travail, en tant qu'effort, est toujours une opération individuelle qui doit être comprise par une intelligence personnelle, exécutée par une volonté personnelle sentant sa volonté accrue et définie par là même. Plus les travaux sont spécifiés, subdivisés, plus l'individu conçoit et s'attribue le pouvoir d'arrêter l'activité commune et plus le sentiment de la solidarité est chez lui en péril.
C'est pourquoi les premiers théoriciens de la division du travail ont si facilement conclu au règne des intérêts individuels tandis que les premiers socialistes ont conclu S Tindi vision des travaux.
Si la division du travail est sociale, c'est qu'elle est la répartition d'un groupe d'arts, solidaires et complémentaires au point de constituer un art unique, entre des agents dont chacun réalise une des fins partielles de lart en s'efforçant d'y adapter ses aptitudes propres.
Ainsi entendue la division du travail n'est rien moins qu'une loi mécanique ou même organique; c'est \m fait téléologique ou psychologique qui est soumis à des lois que nous ramènerons à trois : la loi à'individuation ; la loi de localisation; la loi de répercussion. Ce sont ces deux dernières lois que l'on a d'ordinaire citées pour faire cadrer une notion toute juridique, morale el religieuse, la solidarité avec l'hypothèse de l'organisme social. La localisation et la répercussion donnent à la division du travail l'aspect d'un phénomène naturel en paraissant le soustraire à Tempire de la raison; mais c'est la loi d'individuation, loi contingente au plus haut degré qui caractérise toujours mieux la division du travail et en fait un agent de progrès*.
En effet, l'individualité du caractère est par là même réconciliée avec l'activité collective parce que cette activité doit désormais mettre en œuvre les variétés psychologiques qu'une activité uniforme refoulait.
La division du travail social ne rapproche pas seulement des intérêts, ainsi que l'ont cru les économistes ; elle ne crée pas davantage un organisme complexe comme l'enseignent les sociologues naturalistes; elle fait mieux; elle fond en une personnalité composée, en une grande et durable synthèse d'états de conscience les personnalités diverses qui concourent à la tâche commune *. — Chaque
i. Voir sur rindividuation et la localisation dans la division du travail l'appendice F.
personnalité peut avoir psychologiquement sa note propre. Au point de vue de la mémoire, les unités sociales peuvent offrir le type visuel, auditif, moteur, affectif; au point de vue de l'imagination, celle du type mécanique ou commercial peut compléter l'imagination du mystique, du mathématicien, l'imagination plastique ou diffluente ; les caractères peuvent appartenir au type sensitif, apathique ou actif. Ces différences, loin de nuire à l'harmonie totale, en font la condition. La société met à contribution dans les œuvres de la pensée, l'esprit de l'abstracteur^ du réaliste, de Timaginatif; dans la vie courante elle tempère la personnalité absorbante des grands actifs par celle des apathiques ; elle supplée à la sécheresse des uns et des autres par l'extrême émotivité des sensitifs. C'est ainsi qu'une œuvre indéfiniment variée peut s'accomplir et que la nature humaine, ondoyante et diverse, réfraclaire à toute direction simpliste sait, en annihilant les efforts du despotisme temporel ou spirituel, réaliser l'unité mieux que ne pourrait jamais le faire la volonté personnelle la mieux obéie*.
Cependant il est visible que cette unité n'est pas tout extérieure. Ce n'est pas celle que l'on peut trouver dans les rouages d'un mécanisme même très complexe. Ce n^est pas l'unité d'une horloge. Les consciences se pénètrent ; sans former sans doute une conscience collective dont les conditions physiologiques n'apparaissent pas, elles s'agrègent comme les parcelles de la limaille de fer aimantée. Cependant chacune de ces consciences a un noyau irréductible, l'indéfectible sentiment du moi, le besoin jamais amorti de se sentir soi et de s'affirmer. L'amour mutuel est un haut idéal, bien rarement réalisé et à la place duquel l'observation aiguô d'un Hobbes ou même d'un Smith voit partout la lutte pour la supériorité. Là où l'amour n'est point la simple résignation à l'effacement, mais est agissant et fécond,
1. Nous sommes sur ce point entièrement d'accord avec M. Durkbeim, mais pour des raisons d'ordre psychologique.
AicHARD. — L'évolution. 17
croyons-nous que Tindividu a su former un cercle dont il est ou croit être le centre.
Le lien social n'est donc pas, dans la division du travail, conditionné par Tabnégation du moi. El cependant il existe, sans quoila lutte sournoise entre Tacheteur et le vendeur nous présenteraitlespécimenparfaitdesrapports sociaux rationnels.
Le lien social, sous-jacent k la division du travail, à la pénétration réciproque des esprits, implique le concours de la volonté réfléchie, du caractère individuel.
Nous sommes donc ramenés à notre problème initial. Quel rapport le développement de Tart soutient-il avec la dissolution de Tinslinct?
Si Ton tenait pour accordé que l'association perd tout ce que la personnalité gagne, on conclurait que la civilisation relâche toujours plus le lien social. Les œuvres des civilisations issues des communautés primitives font une part très faible à la pensée individuelle. On y trouve moins le génie que la fidélité à la tradition. Dans les œuvres de lart égyptien, de Tart khmer et indo-javanais, de l'art chinois, plus encore en celles de Tart péruvien, mexicain, yucatèque, on voit la manifestation d'une incontestable génialité collective, nulle part la marque d'un génie individuel. Mais le critique qui étudie les œuvres de l'art européen contemporain est frappé de la faiblesse de l'inspiration sociale et du rôle démesuré de la fantaisie individuelle. Ainsi l'on trouve d'un côté des œuvres corporatives où rien n'atteste la direction d'une imagination personnelle, de Tautre des œuvres strictement individuelles où la collaboration secrète de l'auteur et du goût public est peu visible. L'émancipation du génie est donc le fruit et le signe des grandes transformations sociales accomplies dans le passé. Ne peut-on en conclure que la limite de la civilisation, c'est la disparition de tout motif d'activité sociale et que si de tels motifs reparaissent, c'est par réaction contre les tendances inhérentes à la civilisation et à la société rationnelle?
La question est de savoir si la civilisation n'est pas la substitution de Tart à Tinstinct. La confirmation qu'une histoire sommaire et superficielle de Tart apporterait à la théorie pessimiste, une étude plus approfondie des rapports de l'art et des liens sociaux peut l'apporter en faveur d'une conclusion plus conforme au sens commun.
L'art est le nom générique donné à toutes les formes que prend l'activité humaine quand une finalité réfléchie la conduit. Aussi à côté des arts plastiques, poétiques, musicaux et décoratifs, faut-il placer toutes les techniques. Ces arts ont tous un trait commun : ils s'apprennent et fortifient des tendances ou dispositions préexistantes : qu'une seule de ces classes d'arts reçoive un perfectionnement notable, la civilisation d'un peuple progresse tout entière par contrecoup. Qu'un seul art tombe en oubli, et la civilisation recule ou tout au moins subit un arrêt.
Or l'art ainsi entendu procède toujours d'instincts. La psychologie ne reconnaît plus aujourd'hui l'existence d'un instinct créateur unique mais derrière toute créature animale ou humaine, elle retrouve un besoin instinctif qui a réclamé une satisfaction chez les animaux, la création instinctive confine à l'art dès que l'intelligence est éveillée.
Telles sont les constructions des castors et notamment leurs digues, pour ne citer que l'exemple le plus connu et le plus probant. On ne peut guère mettre en doute que les œuvres des races préhistoriques, à l'âge paléolithique, n'aient eu ce caractère instinctif. Or il est aisé de voir que les œuvres de ce genre ne peuvent guère se développer et satisfaire à des besoins plus compliqués sans se transformer et requérir une activité plus consciente. En effet, elles ne peuvent s'adapter à des fins nouvelles sans obtenir le concours de l'intelligence, laquelle met en œuvre l'expérience individuelle. Mais déjà chez l'animal, l'intelligence met en péril l'unité et la stabilité de l'instinct. La création instinctive fournit à l'activité intelligente un premier modèle, mais
2Ô0 PROBLÈME PStCHOLOGtQtJË ET SOCIOLOGIQUE
ce modèle est jugé imparrait et istibit les modifications exigées par les besoins nouveaux qu'il faut contenter. C*est ainsi que Tart utile fait son apparition. Sans Tinstinct il ne serait jamais né, car lA connaissance empirique, asservie alors à la constatation du réel, n'aurait pas reçu Timpulsion qui l'organise. Mais sans la faison, Tinstinct^ soutnis ft la loi d'adaptation héréditaire, aurait presque invariablement répété un premier spéfcimen.
On sait que chez les animaux Tintelligence empirique coexiste longtemps avec les instincts et que c'est avec la spécification de ceux-ci que coïncide le progrès de l'intelligence. On voit tour à tour apparaître l'instinct maternel, l'instinct constructeur, l'instinct d'imitation qui très souvent se confond avec l'instinct grégaire. Or il est à remarquer que, soit chez l'animal solitaire, soit plus souvent chez l'animal social, chacun de ces instincts poUrsUit des fins qui ne peuvent guère être atteintes sans le concours de l'intelligence. Là est la vraie « forme de passage » entre l'instinct et l'art*.
Considérons par exemple l'instinct constructeur qui, de tous les instincts animaux, est le moins éloigné de l'art humain. Les manifestations les plus remarquables en sont fournies par des animaux qui forment des communautés, les castors. D'après les observations de Morgan et d'Agassiz ils savent construire, intelligemment plutôt qu'inconsciemment, des digues dont le type varie avec l'intensité du courant et qu'une surveillance constante modifie d'après le niveau des eaux ; ils Construisent de longs canaux qui leur permettent de transporter par eau, sans fatigue et sans danger, les branchages et les écorces dont ils font leur nourriture. Bref, ils exécutent de véritables travaux d'ingénieurs et, rhomme excepté, aucun être ne modifie à ce degré le monde extérieur. C'est la civilisation industrielle
1. Romanes. L'Intelligence des animaux, i. II. chap. xii, xiii, xiv, (Paris. F. Alcan).
qui est ici à Tétat d'ébauche. Cependant, par la structure et le régime, le castor est apparenté à un ordre de mammifères, les rongeurs, dont Tintelligence est peu élevée, bien inférieure à celle du chat, de Téléphant et du singe. On ne saurait attribuer aux castors, comme à ces derniers animaux, une intelligence naturelle des mécanismes. Cependant on les trouve aptes à exécuter en collaboration des travaux que l'on n'obtiendrait jamais des animaux naturellement mécaniciens. L'explication de cette énigme n'est pas impossible à trouver. Tous les rongeurs, auxquels le castor est apparenté, sont des animaux fouisseurs. L'instinct de fouir les conduit à creuser des galeries dont l'utilité est variée, car elles servent de refuges contre l'ennemi, d'asiles contre le froid, de magasins, etc. On peut donc dire que Tintelligence empirique, simple combinaison d'images à l'origine, n'a d'abord d'autre rôle que de développer les conséquences implicites d'un instinct primaire, dérivant de la structure même de ranimai. Trois phénomènes sont ainsi inséparables, le besoin (s'alimenter ou se préserver ainsi que ses jeunes), l'action instinctive (fouir, construire un terrier pour se dérober à l'ennemi ou cacher ses aliments) l'intelligence empirique, combinaison d'images d'abord peu distinctes de la mémoire. Mais le troisième phénomène est seul susceptible de progrès. Le castor n a pas au fond d'autres besoins que ses congénères, le campagnol, le hamster, le mulot, la souris, et c'est toujours rinstinct qui pose la fin à atteindre. Mais si l'intelligence concourt, de génération en génération, à l'invention des moyens, l'instinct se transformera en art.
Les idées encore régnantes sur le génie se disposent mal à l'acceptation de cette genèse. Nous voulons le plus souvent placer l'homme de génie sur un piédestal qui l'élève bien au-dessus de la foule des hommes moyens ; ce n'est pas un homme, c'est un surhumain. La haine de l'égalité va si loin qu'on verra en lui un fou ou un criminel plutôt (ju'un homme normal supérieur aux autres seulement en degré.
A plus forte raison n'accordera-t-on pas qu'il y ait analogie profonde entre le génie créateur des grands hommes et l'instinct des animaux. Un autre préjugé en contradiction avec le premier, mais tout aussi fort, est que, Tinspiration géniale succombant à la pensée abstraite, le génie ne peut rien devoir à la réflexion.
Ni la psychologie comparée et génétique, ni la psychologie sociale ne peuvent souscrire à ces préjugés. Le génie est le nom obscur et impropre de Taptitude à l'invention. Les formes de l'invention s'équivalent et requièrent toutes l'imagination créatrice. Si l'imagination qui s'ébauche dans le rêve se fixe dans les créations des beaux-arts, elle ne s'objective entièrement que dans les créations de l'industrie, du commerce ou même de l'art politique *. Créateur, tout homme Test en quelque mesure; l'homme de génie Test plus que les autres, en ce sens qu'il passe plus facilement du rêve ou de l'ébauche à la création fixée ou objectivée. Mais toute la philologie, toute l'archéologie, toute Tliistoire littéraire et politique témoignent dans le même sens : la création du génie n'est jamais un fait accidentel et isolé. Ce qui est arrivé à terme dans l'imagination de l'homme de génie s'ébauchait, s'agitait au moins confusément dans la conscience de l'homme moyen.
L'homme de génie unit deux caractères qui au premier abord paraissent s'exclure : il est plus instinctif que l'homme moyen et il est à un plus haut âegré capable de dissociation et de réflexion.
11 n'y pas d'invention sans la conscience profonde d'un besoin non satisfait et sans une activité latente que fait la synthèse des moyens propres à y donner satisfaction. Or ce sont là deux grands caractères communs à l'imagination créatice et à l'instinct*.
1. Ribot. Essai sur V imagination créatrice, I1I« partie tout entière, surtout la conclusion (Paris, F. Alcan).
2. Ribot. Essai sur Vimagination créatrice, I" partie, ch. ii, 1I« partie, ch. t.
Les psychologaes ont abandonné Thypothèse d'un instinct créateur qui rendrait compte des créations de Tindustrie animale; ils abandonnent aussi, quoique plus lentement, ridée que le jeu de lanimal et de Tenfant serait une dépense d'énergie surabondante. Dans les créations instinctives ils voient aujourd'hui, non la satisfaction d'un seul instinct, mais celle d'une pluralité de tendances qui irritées et mécontentes s'expriment à la conscience par des besoins ^ Dans le jeu, ils tendent à voir la manifestation spontanée d'un instinct qui doit se développer avant d'assurer la conservation de l'individu ou de l'espèce * ?
Ces inductions, j'allais dire ces conclusions, projettent une vive lumière sur la psychologie du génie.
L'activité créatrice à laquelle l'art doit sa naissance a sa racine dans les tendances qui sont elles-mêmes de véritables instincts, car la plupart, sinon toutes, sont communes à l'homme et à Tanimal, agissent sur la connaissance et l'activité sans avoir besoin d'être acquises et sont, soit pour l'individu, soit pour l'espèce de véritables conditions d'existence et de développement*.
La finalité de la tendance se manifeste par un véritable jeu. Les arts plastiques sont nés spontanément dans des milieux sociaux qui n'en pouvaient retirer la moindre utilité. Les hommes qui habitaient les grottes de la Madeleine pendant la période glaciaire étaient astreints à des conditions d'existence fort rudes, de nature, semble-t-il, à les condamner à la poursuite de l'utilité immédiate. Cependant ces hommes dessinaient et sculptaient; ils représentaient fidèlement le mammouth, le renne, le lion des cavernes, bref toute la faune avec laquelle ils étaient en lutte. Qui nieroit, en présence de ces documents, les plus vénérables peut-être et les plus précieux que le passé nous ait légués, que la tendance
1. Qui daas les jeux d'un jeune chat se refusera voir Tébauche d'une chasse ou le simulacre de la conquête d'une proie?
2. Ribot. Psychologie des sentiments. Il" partie. Introduction.
esthétique se soit fait jour chez eux par un jeu entièrement spontané et qulls aient dessiné comme Toiseau chante?
Cependant s'il y aune véritable génialité dans les œuvres des hommes de la pierre taillée, on n y trouve pas le génie dans toute sa plénitude. La marque de Tindividualité, la réaction personnelle y fait défaut. De même l'aède sénégalais ou soudanais, le griot, demi-poète, demi-sorcier, n'est pas un personnage méprisable car nous pouvons voir en lui Thumble précurseur des grands aèdes auxquels l'humanité doit la poésie épique ^ Combien cependant il est loin du plus modeste trouvère, ou même du conteur arabe ? L'art plastique, la poésie épique, comme la technique industrielle suit donc le développement des facultés mentales. La réflexion ne l'aurait pas fait surgir. Mais sans la réflexion la tendance créatrice retombe sous la direction de l'automatisme mental, sous les lois de l'association des images, interne ou externe. Il n'y a pas d'imagination créatrice sans dissociation ^ Or la réflexion, simple application de l'attention à la vie mentale interne, n'est que la forme la plus élevée de la dissociation.
Nous sommes ramenés à notre comparaison première entre l'histoire des révolutions et l'histoire des civilisations. La révolution est toujours un résultat de la réflexion appliquée aux motifs d'obéissance présentés par la tradition, c'est-à-dire par un automatisme mental collectif et organisé. Mais c'est aussi la réflexion qui mûrit les fruits de l'art et l'art est une transformation de l'instinct enfin subordonné à l'intelligence. La révolution et le développement de l'art sont donc les deux aspects d'une transformation de la finalité sociale qui, d'inconsciente et impulsive, devient rationnelle et réfléchie. L'effet de cette transformation est un allège-
1. Hovelacque. Les nègres de V Afrique sus-équatoriale (SènégQ.mhïe. Soudan, Guinée, Haut-Nil), dans la Bibliothèque anthropologique. Pari», Vigot 1889.
2. Ribot. Essai sur Vimagination créatrice, I" partie, ch. i.
ment de la discipline sociale qui cesse d'être la négation des uns individuelles les plus hautes. Mais il ne faut pas y voir un affaiblissement des liens sociaux. Chacun sera lié désormais à la société parce que ses fins propres seront des moyens pour Taccomplissement des fins communes à tous et parce que Taccomplissement des fins sociales est le moyen sans lequel ses fins véritables, j'entends sa conservation et son développement rationnel, ne pourront être atteintes. On peut si Ton veut désjgper cette finalité réciproque du nom de coopération volontaire ou de solidarité organique^ mais Ton ne saurait en rendre compte par les lois mécaniques de la division du travail. La cause profonde en est la transformation de Têtre instinctif en agent raisonnable.
i. Oa sait que Tune de ces expressions est préférée par M. Spencer, l'autre par M. Diirkheim.