CHAPITRE XII
La formalion d'une société civilisée est, comme Ta remarqué Vierkandl, un phénomène exceptionnel dans l'histoire de l'humanité. La plupart des races humaines sont restées aux stades de la sauvagerie et de la barbarie. Parmi celles qui en sont sorties, la majorité, les peuples de TAncien- Orient, ceux de Tlnde et de TExtrême-Orient moderne, les Arabes et les peuples du moyen âge ne sont arrivés qu'à la demi- civilisation. Seuls les Grecs et les Romains dans l'antiquité et les peuples de l'Europe depuis le quinzième siècle se sont élevés jusqu'à la civilisation proprement dite c'est-à-dire un état social où l'activité réfléchie efface entièrement l'activité instinctive.
Vierkandt tire de cette observation cette conclusion paradoxale et prématurée que l'homme instinctif est seul propre à la vie en société et que la civilisation est une dissolution des conditions de la vie collective. Mais si l'on constate que les sociétés civilisées se sont formées dans des milieux fort différents de ceux oîi a persisté l'organisation sociale des communautés sauvages, et que l'œuvre des demi-civilisés a préparé celle des civilisés, l'on est plutôt conduit à penser que le développement spontané des sociétés civilisées a subi des arrêts qu'elle n'a pu vaincre que tardivement et exceptionnellement.
1. Vierkandt. Natui'vœlker und Cultui'vœlker. Ein Beitrag zur Socialpsychologie, Leipzig. Dunclcer et Humblot, 1896, 1 vol. in-8».
La comparaison ethnographique des sauvages aux demicivilisés montre que les facteurs de l'arrêt de développement ont d'abord été extérieurs : Le civilisé a en général grand'peine à conquérir les milieux physiques habités par les communautés incultes et bien souvent sa propre culture y rétrograde (Boers, Gauchos, etc.) * . La comparaison historique, des demi-civilisés aux civilisés prouve aussi que Tarrèt du développement peut avoir un facteur ou plusieurs facteurs d'ordre psychologique dépendant surtout de la nature émo- .tionnelle et intellectuelle de l'homme. En effet la civilisation rationnelle la mieux assise fleurit aujourd'hui dans TEurope du Nord, milieu géographique qui a été longtemps Thabitat de la barbarie.
Mais la notion même de Tarrêt de développement est des plus obscures. 11 semble, au premier abord, qu'on ne puisse l'adopter sans donner gain de cause aux vues sociologiques de l'évolutionnisme car la loi de l'adaptation aux conditions de l'existence et notamment aux milieux extérieurs semble seule pouvoir l'éclairer. Ne faudrait-il pas dès lors admettre que les sociétés ne sont que des organismes d'une complexité supérieure mais soumis néanmoins à toutes les lois de la biologie?
Une critique de cette notion est donc nécessaire. Pour qu'elle ne soit pas vaine, elle doit être précédée d'un examen des faits généraux qu'elle a résumés.
Nous avons dit que l'ethnographie comparée met en lumière l'existence d'un facteur physique de l'arrêt de développement tandis que l'histoire nous révèle l'action d'un ou plusieurs facteurs psychologiques. Quelle est la nature et la puissance relative de leur action ?
Il est certain que tous les milieux géographiques ne sont pas également propres à l'habitation humaine, à la division du travail, à l'organisation de l'Etat. Dans les temps
i. Sur cette difficulté de l'adaplalion, voir Bertillon résumé par Topinard [Anthropologie, et Corre, Ethnologie criminelle (Reiuwald).
268 hU PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
iTiodernes, rAmérique du Nord a été transformée par les colons européens beaucoup plus facilement que TAmérique du sud. La situation de la première, entre l'Europe civilisée et rExtrêrae-Orient favorisait cet essor, mais le climat, Torientalion des grands fleuves, Texistence d'une sorte de grande mer d'eau douce au centre du continent, tout favorisait dans le Nord le travail et rechange. — Dans l'Ancien continent, un seul regard jeté sur l'orographie et l'hydrographie des trois parties qui le composent expliquent pourquoi la majorité des populations arricaines est restée étrangère à la civilisation. L'Europe était prédestinée à être le foyer de la civilisation maritime, l'Asie celle des grandes civilisations fluviales. Mais en Afrique, la région inférieure du Nil exceptée, ni la civilisation maritime, ni la civilisation fluviale n'étaient possibles. Les côtes sont trop peu découpées pour la première ; et le régime des cataractes auquel les fleuves africains sont soumis en fait des obstacles aux relations humaines, tandis qu'en Asie ils sont des liens et des chemins qui marchent. Mais remarquons-le : les facteurs géographiques considérés abstraitement et isolés de l'activé humaine expliqueraient seulement pourquoi une civilisation s'est éveillée plutôt dans un milieu que dans un autre. La géographie nous aide à comprendre pourquoi la civilisation a marché des grandes vallées asiatiques aux mers européennes et en Europe de la Méditerrannée h l'Atlantique, bref pourquoi elle a obéi i ce que Léon Metchnikoff a appelé la loi des trois milieux K Elle ne nous explique pas pourquoi la civilisation est si difficilement acceptée par certaines populations barbares tandis que d'autres se l'assimilent si vite etla portent ensuite plus loin que les initiateurs.
Ici il faut tenir coinpte d'une double action du monde extérieur exercée l'une sur le travail de l'homme» l'autre sur
r^ 1 . Metchnikoff. La civilisation et les grands fleuves histonques. (Hachette.
^//. 1S89). L'auteur distingue dani la civilisation : t« nue pbas« potaaii<lue.
2*» une phase méditerranéenne, 3» uœ plxase océanique.
son imagination. Un peuple accueille d'autant plus facilement une civilisation supérieure qu'il avait dû au milieu physique Thabitude, sinon du travail régulier, au moins de Teffort. Ainsi les riverains de la Baltique, si sauvages encore au x" siècle, ont été rapidement transformée. Au contraire, les populations qui habitent un territoire où, selon le mot de Bastian, la nature dresse la table sont à peu près inéducables. Bref, c'est surtout la fécondité du sol en productions spontanées, en végétaux et en animaux qui a été le plus grand obstacle à la civilisation. Témoins l'Afrique et l'Amérique équatoriales, la Nouvelle-Guinée, etc. *
Les forces naturelles exercent aussi utie action bien réelle sur l'imagination humaine. On connaît la thèse de Buckle expliquant la supériorité critique et scientifique de l'Europe sur l'Inde, par la faible action qu'une nature relativement banale et médiocre a exercée sur l'imagination des Européens. Wundt estime au contraire que l'influence du monde sensible sur l'imagination et le sentiment esthétique correspond à un haut degré de civilisation *. Quoi qu'il en en soit la réflexion et la pensée abstraite ont tempéré Timagination créatrice plus facilement chez les Occidentaux que chez les Hindous, ces méridionaux de l'Orient. L'Inde, comme le fait observer M. Ribot> est la terre promise de Timagirlalion diffluente, de l'imagination numérique à laquelle nous ajouterons l'imagination mystique. C'est pourquoi, bieti qu'elle ait égalé la Grèce pour la subtilité logique et l'Allemagne pour la fécondité métaphysique, elle n'a jamais fondé la science ni accueilli l'esprit scientifique. Or il est bien difficile de penser que la sobriété de Timagination occidentale et la fécondité exubérante de l'imagination indienne soient sans rapport avec les milieux géographiques. Les arts plastiques des Hindous, des Khmers, des Indo-Javanais,
1. Ad. Bastiaa. Allgemeine GrundzUge der Ethnologie, ï. — Cf. Wundt. Ethikl, ch. IV, 4. a.