L'IDÉE DÉVOLUTION
Chez Spencer, il n^eu est pas ainsi. La constatation d'une limite de la science et de la nescience ne parait nullement faire obstacle à la recherche d'une systématisation totale de l'expérience. Une fois admis que Tesprit ne peut avoir du fond des choses une conception exacte ou adéquate, l'expérience, connaissance inadéquate, reçoit cependant une valeur absolue, en ce sens que l'esprit peut se la donner tout entière en la symbolisant. Kant identifie toujours l'absolu et la totalité de Texpérience. Spencer estime au contraire que Ton peut sans contradiction unifier, totaliser le relatif.
La philosophie critique conclut que la question de TUnité doit rester sans réponse, non seulement parce que toute hypothèse tendant à y répondre est en contradiction avec nos croyances morales fondamentales, mais encore parce qu'elle est de sa nature incertaine et même en opposition avec les conditions de l'expérience.
Le système évolutionniste est donc une philosophie précrilique : ce qui caractérisait les systèmes antérieurs à la critique, c'était beaucoup moins la prétention de connaître, au delà des lois, des substances et des propriétés éternelles, que celle de donner une satisfaction complète à ce besoin d'unité qui agite Tesprit humain. Le rôle de la critique a été de contrôler la valeur et la légitimité de ce besoin et de montrer qu'il doit céder le pas au besoin de la certitude et au souci de la preuve scientifique.
Sans l'œuvre de la philosophie critique une philosophie positive des sciences, celle de Comte par exemple, n'aurait jamais été possible, car c'est la distinction faite par les criticistes entre l'unification des intuitions empiriques et la totalité (impossible et contradictoire) de l'expérience qui a conduit à conclure que connaître les lois empiriques de la nature et les ordonner selon une complexité croissante est le seul objet possible du savoir objectif.
Le système de Spinoza est le spécimen éternel et parfait des œuvres de la philosophie précritique. Ici en effet le pro-
blême des conditions de la certitude et de la preuve est sciemment sacrifié au souci de Tunité. La certitude est la satisfaction intellectuelle que donne la possession de Tidée adéquate : or Tidée adéquate est uner contemplation de l'unité primordiale d'où la diversité des phénomènes émane. C'est pourquoi nous devons retrouver les vues générales du spinozisme dans toute philosophie, théiste ou athéiste, qui se propose de faire une synthèse totale de l'expérience. C'est pourquoi aussi, aux conclusions politiques près, la cosmologie de Spencer et sa philosophie de l'histoire ont une analogie réelle avec celles de Hegel, qui par l'intermédiaire de Schelling et de Herder se rattache au spinozisme. Le système de l'évolution est un hégélianisme desséché et l'hégélianisme était lui-même un spinozisme illustré d'emprunts faits aux découvertes de la science et de l'histoire modernes.
Le système de l'évolution universelle et la méthode génétique semblent donc être formellement en opposition. Néanmoins doit-on s'empresser de jeter aux évolutionnistes le reproche d'avoir violé la logique élémentaire et d'être tombés, sans s'en apercevoir, dans une grossière contradiction ? Est-il interdit de penser que la synthèse totale n'a dans leur esprit qu'une valeur hypothétique et que le rôle de la méthode génétique est précisément de soumettre cette hypo^ thèse à la vérification de l'expérience ?
Une étude impartiale et approfondie de l'histoire de la philosophie a conduit beaucoup d'esprits à voir dans la métaphysique la source principale des concepts et des hypothèses qui fécondent temporairement la science. La métaphysique est elle-même une synthèse totale, soit de l'expérience, soit du savoir et des règles de l'action. Interdire à la pensée l'espoir de parvenir à une synthèse totale, ce
iO L'IDÉE D'ÉVOLUTION
serait donc stériliser la recherche scientifique et la priver des principes heuristiques sans lesquels Texpérience n'est qu'un tâtonnement dans leç ténèbres. La philosophie critique et la doctrine relativiste de la connaissance qui en est la conclusion auraient dès lors pour mission, non point de condamner toute cosmologie et toute métaphysique, mais de nous en rappeler le caractère hypothétique et Tobligation de les soumettre au contrôle de Texpérience.
Dès lors une loi d'évolution universelle, déduite elle-même du principe de la conservation de l'énergie, aurait sa raison d'être. Elle ne donnerait pas a priori la formule certaine de la conservation et du développement de l'univers, mais a priori elle justifierait l'étude génétique des grands processus entre lesquels se laissent distribuer les phénomènes; elle justifierait même la possibilité de les disposer en série, en allant du simple au complexe, et de trouver dans les processus les plus simples les conditions et les antécédents des plus compliqués.
L'idée d'évolution représenterait sans doute encore l'unité du monde, mais elle ne serait plus qu'un concept heuristique ou, si l'on préfère, une question posée à l'expérience. Cette question ne recevrait qu'une réponse partielle ; car l'esprit humain ne peut se donner Texpérience entière d'un seul coup et identifier le possible avec le réel, le futur avec le passé.
Mais une objection surgit aussitôt :
L'évolution est présentée non pas seulement comme un concept, mais comme une loi, la loi qui assujettit tout processus à passer de l'homogène à Thétérogène. Cette loi serait elle-même l'unification de toutes les lois empiriques que les sciences concrètes trouvent, ou tout au moins recherchent; bref, elle est donnée comme la synthèse de la phénoménologie et non pas seulement comme l'idée directrice de la méthode à laquelle la phénoménologie doit recourir pour passer de la probabilité à la certitude.
INTRODyCTION 11
II y a là une équivoque qui n'a pas échappé à la critique \ La question est de savoir si la méthode est astreiole, en quelque sorte a priori^ à témoigner en faveur d'une certaine conception de Tunivers et si ses résultats cessent d'être dignes de créance toutes les fois qulls infligent un démenti à la théorie.
Cette question en contient une autre : le problème de la loi.
Par opposition aux lois empiriques de la géologie, de la botanique, de la zoologie, de la psychologie, de Thistoire sociale et politique, la loi d'évolution serait une loi rationnelle. Mais quels sont les caractères logiques d'une loi rationnelle? La nécessité du rapport y est-elle comprise?
C'est là une question entièrement éludée par les évolutionnistes. Spencer pose, avant toute synthèse de l'expérience, le principe de la relativité de la connaissance. Il circonscrit le domaine du connaissable à la région des phénomènes. Il semblerait conséquent d attendre de lui la reconnaissance du principe de la contingence des lois naturelles et Télimination de la nécessité. En fait nous ne voyons pas qu'il ait jamais attribué, en termes propres, le caractère de la nécessité à la loi de l'évolution universelle. Mais il procède et raisonne toujours comme si le passage de l'homogène à l'hétérogène était une condition sans laquelle la liaison des phénomènes ne serait pas susceptible d'être pensée.
Si d'ailleurs l'auteur des Premiers principes avait explicitement reconnu la contingence des relations entre les phénomènes, aurait-il aspiré à embrasser, dans une formule unique, tous les résultats passés et futurs de la méthode génétique ? Aurait-il énoncé cette formule comme il l'a fait, au risque de ne pas se distinguer des purs mécanistes ?
i. Témoin les œuvres de M. Emile Boutroux ; La Contingence des lois de la nature (Paris, F. Alcan). — De Vidée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines (Paris, F. Âlcan).
La méthode génétique consiste dans l'étude comparative des processus naturels (telle la comparaison des phases du développement de l'embryon et des transformations que présente la série animale dans la succession des âges géologiques) ; elle ne permet de découvrir que des lois empiriques et contingentes, lois certaines aussi longtemps que Texpériencc les confirme, mais sans valeur aucune dès que Ton sort des limites de Texpérience. La méthode génétique ne doit s'appliquer qu'à des processus définis et circonscrits, et la difficulté est même de les définir et de les circonscrire ; on ne peut, sous peine de lui ôter toute valeur, l'appliquer à l'univers en général. Donc, il n'y a pas lieu de chercher, scientifiquement, une évolution universelle distincte du développement des processus spéciaux. Distinguera-t-on des problèmes scientifiques un problème philosophique, consistant à découvrir les caractères communs à tous les développements naturels? Il faudra laisser la méthode génétique pour une analyse abstraite quantitative et qualitative. Mais outre que cette tentative ne sera possible que le jour oîi la méthode génétique aura été suffisamment appliquée aux principaux processus entre lesquels on peut diviser la nature, quels résultats l'esprit philosophique peut-il en attendre? Une loi rationnelle? En ce cas on abandonne la philosophie pour la science. Mais si l'on n'atteint pas une loi rationnelle, qu'aura-t-on conquis sinon la notion la plus abstraite, la plus simple, la plus nue et la plus inutile, celle du processus indéterminé ?
C'est une loi rationnelle du développement en général que Spencer a tenté de formuler, au risque de confondre les deux domaines de la science et de la philosophie. Il nous reste à savoir si cette loi est pour lui une relation constante entre phénomènes contingents ou un rapport nécessaire.
Le passage de Thomogénéité indéfinie à l'hétérogénéité définie, ou abréviativement, le passage de l'homogène à l'hétérogène, telle serait la formule abstraite de la loi ration-
nelle présidant au développement de tous les processus passés ou actuels, réels ou siraplement possibles. Sans doute Spencer n'a jamais été jusqu'à dire, si nous le comprenons bien, qu'il fût impossible à Tlnconnaissable de se manifester autrement que par des processus soumis à cette loi (sinon la loi d'évolution deviendrait pour lui comme pour Hegel la formule de l'Absolu, et Tlnconnaissable serait connu a'jTo xaO aÙTo). Néanmoins, si la philosophie psychologique de Spencer n'est pas un pur non-sens, l'esprit humain doit se produire conformément à celte loi. Elle prime les lois logiques elles-mêmes et il est bien difficile de ne pas lui attribuer le caractère de la nécessité.
Cette loi nécessaire, à quelle source est-elle puisée? Elle n'est pas demandée à l'expérience seule, car l'expérience ne connaît pas Y homogène. Les données empiriques sont des phénomènes distincts, hétérogènes les uns aux autres par là môme qu'ils tombent sous les prises de la sensibilité consciente. Môme élaborées par Tabstraclion, les données de l'expérience ne peuvent conduire l'esprit à la notion de l'homogénéité pure.
Cet homogène, en effet, sera-t-il la matière ? Mais il serait bien étrange qu'une philosophie relativiste parlât de la matière en soi, de la substance matérielle, plus étrange encore, qu'elle prétendit en devoir la connaissance à l'expérience. L'expérience ne connaît que des corps. Ces corps, ni la chimie ni la minéralogie ne peuvent en épuiser la liste, car le nombre des combinaisons chimiques possibles défie le calcul. En élaborant à l'aide de l'abstraction les données de l'expérience on ne peut arriver qu'à des concepts vagues, tels que ceux du corps simple et du corps composé, du corps brut et du corps vivant, non à la notion d'une matière homogène qui contiendrait en soi, on ne sait comment, la possibilité de tous les processus.
L'énigme prend fin si Ton songe que la notion de l'homogène n'est pas autre que celle de l'espace géométrique.
L'espace que les géomètres se donnent pour objet est homogène et il ne saurait exister deux homogènes, car Tun deviendrait aussitôt hétérogène par rapport à l*aulre. Le passage de Thomogène à Thétérogène, c'est la construction a priori de figures géométriques de plus en plus complexes. La loi rationnelle que Tévolutionniste impose à l'expérience et à la méthode génétique est en réalité une théorie mathématique de Tunivers.
De là résulte une série de conséquences.
La philosophie mathématique devient pour les évolutionnistes comme pour Descartes le fondement de la phénoménologie. Elle seule élabore les concepts qui peuvent entrer dans la constitution de la science expérimentale et isolée d'elle, l'expérience n'est qu'une histoire, une description plus ou moins fidèle de Taccidentel. Mais la philosophie mathématique doit résoudre des problèmes qui, selon les philosophes critiques, mettent la raison aux prises avec ellemême ou tout au moins aux prises avec Timaginalion. Tel est le problème de la continuité. La philosophie mathématique est partagée entre deux solutions. Ou elle considère que le concept mathématique le plus clair, le plus distinct, le plus défini, est le concept du nombre, synthèse de l'unilé et de la pluralité ; ou elle admet Tinfinie divisibilité de la grandeur. Dans le premier cas la loi du nombre est imposée a priori à l'expérience; les phénomènes ne peuvent être étudiés scientifiquement, déterminés les uns par les autres que s'ils forment des collections susceptibles d'être complètement dénombrées ; dans le second cas la grandeur est un tout continu qui ne peut être mesuré qu'approximativement, car l'unité à laquelle la grandeur est comparée n'est jamais qu'une conception arbitraire.
Les deux thèses ont eu d'illustres défenseurs. La première a été merveilleusement exposée par M. Charles Renouvier, mais la seconde avait eu pour avocats Pascal et surtout Leibnitz. Si on laisse de côté l'inutile protestation de Gassendi en faveur de latomisme, les fondateurs ou les rénovateurs de la philosophie mathématique au xvu* siècle sont favorables à la thèse de la continuité. Il faut attendre la publication de la Criiiguede la raison pure pour qu'elle soit ébranlée et pour que la discontinuité puisse être de nouveau considérée comme la loi des phénomènes naturels.
Au contraire, la philosophie mathématique du xix* siècle travaille de plus en plus à éliminer l'infini et le continu. Pour elle, comme pour la philosophie du xv!!"" siècle, Tobjet le plus profond de la philosophie mathématique est de découvrir la correspondance du nombre et de la grandeur*. Mais la solution est de considérer la grandeur, en apparence continue et indéfiniment divisible, comme une collection dénombrable et de retrouver le nombre sous Tétendue, la durée ou la masse*. L'effort de l'esprit mathématique est de créer des concepts numériques dont les propriétés puissent exprimer celle de la grandeur : de 16, le nombre fractionnaire, le nombre négatif, le nombre complexe ou imaginaire'. Mais le concept fondamental est toujours celui du nombre entier, de même que l'arithmétique est toujours l'introduction à l'analyse.
Les philosophes mathématiciens de l'école allemande, — dont le chef, Helmholtz, a été précisément le principal théoricien de la conservation do l'énergie, — ont été plus loin. Ils semblent s'être attachés à ramener la mathématique à la théorie du nombre et à voir dans la théorie du nombre le premier moment de la science empirique du phénomène (car tout processus est d'abord une collection dénombrable).