Ribot. Essai sur Vimarjination créalnce, pp. 169, 173 sq
2. Voir sur ce point Léon Cahun. lulroduclion à l'histoire de l'Asie.
agissent sar la conscience individuelle eoflime sur la conscience sociale.
Les facteurs secondaires se développent dans l'association elle-même et réagissent ensuite sur son activité ainsi que sur réducation de ses nouveaux membres.
Les facteurs psychologiques primaires de Tarrêt de développement nous paraissent devoir être ramenés à deux : la suggeslibilité et la tendance du sentiment sympathique à se transformer en égoïsme collectif.
Les facteurs secondaires ou proprement sociologiques sont la guerre et Taclion des lois économiques.
On sait que Técole évolutionniste anglaise a ramené tous les obstacles que rencontre le développement de la civilisation occidentale à un seul, la persistance de l'esprit militaire hérité des civilisations primitives. La guerre aurait été un agent du progrès à Tâge préhistorique ou protohistorique ; par une métamorphose inexplicable, après avoir déterminé la formation des sociétés supérieures, elle en aurait arrêté plus tard le développement. Pour la vaincre. Spencer compte sur la concurrence économique.
Mais des sociologues mieux informés viennent montrer que les guerres modernes procèdent de plus en plus des luttes d'intérêts et du dérèglement des forces économiques *. D'ailleurs, que sont, pour l'école évolutionniste anglaise, la guerre et la concurrence commerciale sinon deux formes jumelles de la lutte pour la vie ? Si donc l'une d'elles est une cause d'arrêt, la conception darwiniste du progrès devrait tout entière être mise en doute.
Nous concluons de ces difficultés que la guerre et la concurrence ne détermineraient pas Tarrêt du développement social si elles n'étaient pas les conséquences de facteurs psychologiques plus profonds et qui agissent tantôt par leur intermédiaire, tantôt directement.
1 . Voir surtout Achille Loria, Les bases économiques de la constitution sociale, traductioa française. (Paris, F. Alcan).
La guerre et la concurrence ont pu être considérées avec raison comme des agents indirects, la première du progrès politique, la seconde du progrès économique. Il n'est pas nécessaire de remonter à un âge préhistorique pour en découvrir des preuves. Depuis le xvi"* siècle jusqu'au xix% la guerre a constamment donné l'avantage aux nations qui avaient su organiser chez eux le crédit et l'éducation scientifiques. Les victoires de l'Europe protestante sur l'Europe catholique dans la lutte pour la possession des mers et du Nouveau Monde, les victoires de la démocratie française sur l'Europe monarchique, celles du Piémont sur l'Italie méridionale, en sont les preuves.
La guerre a ainsi contribué à éliminer constamment au cours de l'histoire moderne les vieilles formes politiques héritées du moyen âge, l'aristocratie polonaise, le saint empire romain, l'absolutisme espagnol et autrichien, l'empire ottoman, le pouvoir temporel des papes, la monarchie bourbonienne, etc. De même sans la concurrence économique, on ne voit pas comment auraient pu disparaître les restes du régime corporatif municipal, ceux de la vieille économie rurale fondée sur le servage, ou encore le régime colonial esclavagiste. C'est l'expérience de ces effets de la lutte, bien plus que le témoignage de la paléontologie ou de la palethnographie qui a rendu l'opinion favorable d'abord à l'optimisme des économistes libéraux, puis aux vues plus générales du darwinisme. « Jtistitia in bello succumberc nequit », écrivait déjà Dante dans le de Monarchid.
Toutefois les mêmes évolutionnistes qui avalent célébré le concours de la lutte au progrès politique et économique ont montré facilement que la guerre détermine un arrêt de développement des sociétés supérieures. On connaît V Individu contre l'Etat de Spencer. C'est qu'ici le problème moral est substitué au problème politique.
Considère-l-on la discipline politique comme un bien ? la guerre est un agent du progrès, car elle a contraint les
hommes à Taccepter. Juge-t-on au contraire que le bien c'est laulonomie de la conscience, la dignité du caractère, Tobligalion contractuelle librement acceptée? Le militarisme qui substitue & cette discipline volontaire un régime de coopération forcée devient un obstacle au progrès. Cependant la guerre n'est pas toujours une épreuve mauvaise pour le caractère et la conscience. Même en détournant les hommes du souci du bien-être, elle les habitue à se créer des biens supérieurs. On s'est demandé parfois non sans angoisse ce que deviendrait la conscience humaine si la poursuite de la richesse remplaçait définitivement Tamour de la gloire et si le spectacle des rois de l'acier et du pétrole séduisait un jour rimagination des foules plus que le souvenir des héros et des grands capitaines.
Cependant Spencer a fort bien démontré que la guerre arrête le développement de la morale sociale, non pas en nous dissuadant de poursuivre le bien-être et en nous faisant accepter l'ordre politique, mais bien en nous habituant à voir avec indifférence la personne humaine sacrifiée aux fins collectives *. L'état de guerre nous ramène violemment à celte forme de l'altruisme qui prévaut dans les communautés animales et où le dévouement exigible de l'individu aux fins communes est une condition absolue de l'existence sociale. Elle nous empêche donc d'atteindre cet altruisme supérieur qui oblige la communauté à traiter l'individu, ses droits, sa culture comme des fins.
Bref, la guerre est une leçon permanente d'égoïsme collectif et même redevenu pacifique, l'Etat guerrier conserve des maximes qui l'autorisent à mépriser publiquement le droit individuel.
Mais le même raisonnement peut être applique à la concurrence commerciale. Si nous nous attachons exclusivement aux problèmes de la production et de l'échange, l'optimisme
1. Notamment dans V Individu contre VEiat, Post-scriptuni. (Paris, F. Alcan}.
Richard. — L'évolution.
des économistes anglais et français est justifié. La concurrence a été un incomparable agent du progrès. Tout change si nous posons le problème moral. Alors nous ne pouvons nier que le régime de l'absolue concurrence sous lequel vit présentement le monde civilisé, rend impossible, inapplicable, non seulement la charité mais Téquité, mais la morale domestique, mais la morale individuelle. Scindant la société en deux moitiés dont Tune vit de revenus sans grand travail, pendant que Tautre est vouée à des alternatives de surmenage et de chômage, elle condamne les travailleurs à Tenvie haineuse et dispose les jouisseurs à considérer la misère comme une loi inéluctable avec une froide insensibilité. Obligeant l'industrie à chercher des débouchés à tout prix, elle fait de la tromperie sur la qualité la règle de la production, de la fraude, la règle du commerce, de Tescroquerie, la règle du crédit. Elle fait pis : habituant les hommes à ridée que tout est h vendre, elle encourage la prostitution plutôt que le mariage, l'exploitation de Tenfant plutôt que l'éducation. Enfin, rendant odieuse à tous les faibles d'esprit une vie si mal défendue contre les risques, elle propage l'alcoolisme chez les hommes incultes et le suicide chez les hommes cultivés. Bref ce qu'est la guerre à la morale sociale publique, la concurrence économique l'est à la morale personnelle et à la morale sociale privée.
Il est certain cependant que la concurrence peut habituer les hommes à l'effort, à la prévoyance, à la conscience de la responsabilité. La volonté personnelle est placée plus haut dans l'estime commune là oîi la concurrence est laissée libre que là oîi elle est empiriquement comprimée. L'aspect brillant a même longtemps ébloui les yeux au point de les rendre aveugles aux aspects repoussants du dérèglement économique, aspects que sans les enquêtes de la statistique morale et de la psychiatrie nous ne connaîtrions pas encore. La concurrence ne serait en somme que la mise en pratique de la liberté des contrats si elle n'était pas dénaturée par
le dérèglement des forces, dans la consommation comme dans la production. Or ce dérèglement est avant tout Tœuvre de la mode qui n'est elle-même que Tinstabilité des besoins artificiels. La concurrence ne produirait pas ses effets ruineux dans une société où les besoins seraient stables et pourraient être prévus par les producteurs. C'est donc à la mode, comme Ta montré M. Tarde, qu'il faut imputer les effets immoraux de la concurrence. Or la mode, c'est l'imitation, c'est-à-dire un effet de la suggestibilité *.
L'égoïsme collectif et la suggestibilité, tels sont donc les deux grands facteurs de l'arrêt du développement social.
L'égoïsme collectif semble être, des deux, le plus efficace et le plus redoutable. Nous pensons cependant qu'il le cède à la suggestibilité, car il a en elle la condition de sa formation.
L'égoïsme collectif, dont l'esprit de parti et l'esprit de classe, parfois aussi l'esprit de famille, l'esprit confessionnel, Tesprit national nous offrent les spécimens, repose sur une aliénation inconsciente de la volonté individuelle ; il ne se forme pas si l'individu n'oublie pas ses propres fins et ne leur substitue les fins collectives. Mais comment cette aliénation estelle obtenue? L'étude des églises, des armées, des corporations est fort instructive à cet égard. Littéralement l'esprit collectif pénètre dans la conscience individuelle, l'obsède et y étouffe le sentiment du moi. Or comment se fait cette pénétration ? Invoquer l'habitude, l'action exercée sur l'adolescence et l'enfance, c'est rester sur le seuil delà question. Si la conscience de l'enfant est particulièrement pénétrable à l'influence de l'esprit collectif, c'est parce que l'imagination de l'enfant est à im très haut degré suggestible. Mais beaucoup d'hommes restent enfants toute leur vie à cet égard. C'est donc la docilité des individus à la suggestion qui fait le fondement de l'esprit collectif. Aussi la volonté collective
1. Tarde. La criminalité et les phénomènes économiques. (Archives d'anthropologie criminelle, t. XVM, n» 96. — La cnminalité comparée (passim). — Les lois de iimitation, ch. in et vu, La Psychologie économique n'avait pas encore paru quand cet ouvrage a été écrit.
agit-elle toujours sur l'individu, non par des idées, mais par des symboles. L'armée a le drapeau et l'uniforme qui symbolisent non pas seulement son existence totale, mais celle de Tarme, du corps, du régiment qui ont précédé le soldat d'aujourd'hui et encadreront encore bien des générations après lui. L'Église, au moins celle qui prétend absorber la conscience individuelle, a les rites et les cérémonies. Aussi d'instinct ceux qui veulent renverser la discipline militaire discréditeront-ils le culte du drapeau et Ton voit TÉglise qui veut concilier son existence sociale avec le respect du libre examen personnel réduire au minimum les rites et les cérémonies extérieures.
La suggestibilité de Timagination humaine, tel est donc le véritable, le grand facteur de Tarrêt du développement. Comme Malebranche Tavait montré en quelques lignes d'une admirable précision*, comme M. Tarde la abondamment prouvé, de la suggestibilité procède l'imitation des ancêtres*. De là le règne des morts sur les vivants dans lequel Comte voyait, non sans raison, le lien social à l'état statique (bien qu'il commit la grave erreur d'en faire le fondement de Tordre progressif) ^ Cet impérieux gouvernement des morts, qui règle l'activité des vivants depuis le régime alimentaire jusqu'aux méthodes de l'enseignement, depuis la façon de combattre jusqu'à celle déjuger les procès, ce gouvernement a fait les civilisations immobiles de l'Inde et de la Chine. Il a mis l'Idéal dans le passé de l'Humanité ; il a paralysé la raison au profit de la Mémoire. De l'art progressif par excellence, l'éducation, il a fait l'art d'immobiliser les intelligences et les consciences dans l'étude des mêmes livres et la répétition des mêmes formules. 11 a créé des habitudes solidaires affermies par l'hérédité et replacé ainsi l'humanité sous l'action d'un équivalent de l'instinct.