Victor Brochard. Les sceptiques grecs. (Paris, F. Alcan
croyance, la foî, ropinion et la science étaient confondues dans la croyance collective, c'est-à-dire dans l'adhésion du sentiment commun au mythe et à la légende oîi Ton cherchait à la fois Texplication du réel et l'expression de l'idéal. A dater de la révolution qui marque le point de départ de la philosophie, la science se distingue de Topinion et de la foi. La science repose dès lors sur lapplication d'un critère rationnel réfléchi et partant individuel. L'opinion et la foi, encore unies inséparablement, restent des états collectifs : elles reposent soit sur Timpossibilité psychologique de douter, soit sur la volonté de ne pas douter : Or Ton sait que dès lors la science est le levier du progrès et que les états collectifs sont la grande pierre d'achoppement à une véritable éducation scientifique de l'esprit humain.
L'histoire des croyances religieuses confirme entièrement l'histoire de lascienceetde la logique. Au début, dans l'âge du mythe et de la légende, la religion, identique à la croyance collective, est tout à la fois science du réel, foi à l'idéal, opinion sur la conduite humaine. En Occident tout au moins, à dater des philosophes grecs et des savants d'Alexandrie, la science se sépare de la croyance collective. L'effort de la théologie médiévale pour l'absorber de nouveau ne réussit qu'à en compliquer l'enseignement au profit d'un corps de théologiens, car la science grecque n'a été incorporée au dogme chrétien que pour la fragilité de celui-ci. Désormais la religion s'identifie de plus en plus avec la foi. C'est le christianisme qui par la bouche de l'apôtre Paul proclame cette grande révolution.
Mais la foi est-elle une croyance individuelle ou une croyance collective ? Voilà la question désormais posée à la conscience et à la raison humaine. Au moyen âge prévaut la solution collectiviste : d'oîi le catholicisme romain. Mais avec la Réforme, la possibilité d'une solution contraire apparaît. La chrétienté réformée a encore des églises, mais elles n'expriment pas une foi collective faisant réellement autorité
pour la conscience individuelle ; ce sont des réunions libres, des associations spirituelles de consciences dont chacune a sa vie intérieure, sa note propre et qui, dans Tunion, cherchent seulement à manifester un altruisme respectueux de rindividualité*.
Les effets moraux de la Réforme n'ont pu se manifeslor que dans la suite des siècles. Constatons que c'est à dater de ce moment que la méthode a acquis peu à peu tout son empire sur l'esprit humain*. On conçoit mal Descartes et Bacon précédant Luther ou l'autorité philosophique d'Aristote renversée avant celle delà théologie infaillibiliste et de la papauté. La science agit trop faiblement sur le sentiment et l'imagination humaine pour mettre fin à elle seule à l'autorité de la croyance collective, pour prévaloir contre la puissance d*iIlusion qu'elle renferme ^
Bref à sa maturité l'esprit humain progresse moins par l'invention, par l'activité de l'imagination créatrice que par la conscience de l'erreur, cosmologique, religieuse et morale. La logique est alors son véritable instrument et le grand obstacle qui arrête le développement c'est non la logique sociale mais les lois psychologiques de la croyance collective car elles interdisent toute conscience de l'erreur.
La croyance collective ne peut en effet être convaincue d'erreur par le groupe qui la professe et dont elle est le lien. La notion de l'erreur et le doute qui en résulte ne peuvent surgir que dans la conscience individuelle. Tout groupe, foule, église, parti, secte, nation, qui affirme son unité dans une croyance collective est infaillible pour lui-même, La
1. Ce point a été bien mis en lumière par Edouard Laboulaye : La liberté religieuse, p. 98 et suivantes (2« édition d8o9, Charpentier).
2. La clairvoyance d'un adversaire Ta bien aperçu. Nous voulons parler du jugement de Joseph de Maistre sur Bacon.
3. La science n'a produit ses effets éducatifs que chez les populations touchées par la Réforme. La France ne fait pas exception car depuis i'Edit de Nantes jusqu'à ISîiO le catholicisme, modifié par le gallicanisme janséniste, y a toujours eu une allure distincte du catholicisme espagnol, et italien.
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prétention à rinfaillibilité est ici en rapport avec la perfection de Torganisalion. Aussi est-elle surtout le fait de la hiérarchie sacerdotale.
Si le doute est à la racine de la reclterche expérimentale, si la conscience de Terreur est la condition du souci de la preuve scientifique et le ressort des recherches positives, on voit donc oîi réside le véritable facteur de l'arrêt du développement social. Il ne faut le chercher nulle part ailleurs que dans cette suggestibilité qui fait de l'homme un automate intellectuel, le rend imitateur des ancêtres et l'enserre dans les « chaînes d'or » de la tradition.
III. Les arrêts du développement social ne sont donc pas les effets d'une adaptation à des milieux qui imposeraient à un type social une forme inférieure de l'existence. On ne peut concevoir que de deux façons ces adaptations à un milieu défavorable au progrès : ou bien l'on a en vue l'adaptation d'un groupe humain à un milieu géographique déterminé, ou Ton pense à un milieu social auquel les institutions, les règles d'action sont tenues de s'adapter comme des organismes à un milieu physique.
Dans le premier cas l'idée d'adaptation a un sens clair, mais les faits sociaux n'obéissent pas à la loi qu'elle énonce; dans le second, l'idée est équivoque et n'est introduite dans la discussion que pour les besoins de la cause.
Nous pensons que la notion du milieu social doit être admise mais à une condition, c'est que l'adaptation au milieu social ne soit pas considérée comme Teffet d'une loi bioloque, sinon il y aurait tautologie. C'est en effet la vie en société qui donne naissance à un milieu mental, moral, économique auquel l'activité de l'individu est tenue de se conformer sous peine de subir des sanctions directes ou indirectes. Mais ce milieu social est essentiellement historique : il résulte à la fois de Taclion du passé sur le présent et de la réaction de Taclivité des hommes du présent sur les traditions héritées du passé. Mais si l'on peut parler de Tadap-
talion d'une institution au milieu historique, on ne peut sans logomachie parler de l'adaptation de la société ellemême à ce milieu K
La doctrine évolutionniste ne peut donc pas rendre compte des obstacles opposés au développement social. Dans les explications qu'elle apporte, les facteurs de l'arrêt de développement sont perpétuellement confondus avec les facteurs mômes du lien social. L'action du milieu, l'unisson psychologique, la guerre, le travail en coopération et l'échange sont considérés tour à tour, selon la race et le moment, comme des causes de la croissance sociale et des obstacles à son fonctionnement progressif. De telles explications portent de véritables défis à l'esprit scientifique et la critique philosophique y aperçoit les conséquences inévitables de cette décevante idée de la métamorphose continue que l'esprit scientifique a dû préalablement exorciser ailleurs avant de pouvoir poser clairement les problèmes.
Mais si l'idée d'évolution est écartée, l'idée de l'approximation graduelle doit lui être substituée, sans quoi la succession historique des faits sociaux ne serait plus qu'une donnée empirique. L'analyse de l'arrêt de développement nous montre d'ailleurs & quel point l'idée d approximation graduelle y est correspondante.
L'arrêt de développement n'est en effet qu'un obstacle opposé au perfeclionnement des institutions qui constituent le discipline sociale et des liens sur lesquels ces institutions reposent. Or l'obstacle n'est jamais un fatum invincible. Il est en effet ou externe et de nature géographique ou interne et de nature psychologique. L'activité humaine a raison
1. Certains sociologues, Loria entre autres, distinguent entre le milieu économique et la discipline sociale. L'une ne serait jamais que la conséquence de l'autre. Or le milieu économique dépendrait lui-môuïe de la nature et de l'étendue des terres arables. Cette hypothèse est spécieuse et fragile car elle conduit l'auteur à conclure que la discipline sociale, c'està-dire les mœurs, le droit, la religion, le gouvernement est tout entière inventée pour garantir la sécurité des propriétaires, anachronisme suggéré à Tauteur par le spectacle de l'hypocrisie contemporaine.
282 LE PROBLf:ME PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
des obstacles que lui suscite un milieu physique en conquérant un milieu plus étendu. C est ainsi, que selon la vue ingénieuse de Metchnikoff, à l'âge des civilisations fluviales OU asiatiques, a succédé Tàge des civilisations maritimes et à Tàge de la civilisation méditerranéenne ou gréco -romaine Tâge de la civilisation océanique ou moderne. Le milieu n'agit sur la civilisation qu'en décourageant Thomme ou en encourageant soit Tinertie du vouloir, soit l'indiscipline de Timagination.
L'obstacle physique se ramène donc à l'obstacle psychologique qui est à la fois émotionnel et intellectuel. Le perfectionnement des sociétés humaines est arrêté à la fois par l'égoïsme collectif et par la suggestibilité des individus et des foules. Mais les sentiments sympathiques ne donneraient pas lieu à des formes collectives de l'égoïsme si l'imagination populaire n'était pas au plus haut point suggestible, si les foules ne pensaient pas par symboles et si l'individu ne recevait pas ses symboles tout faits de la tradition. Il en résulte que le progrès social a pour effet la substitution de l'altruisme rationnel à l'égoïsme collectif, en sorte que les membres de la société se reconnaissent collectivement obligés envers le droit individuel. On a vu que cette transformation de l'altruisme n'est possible que si l'activité rationnelle a entièrement modifié les croyances dont l'automatisme mental avait été le fondement et la suggestion la condition.
Le développement social est donc qualitatif; c'est un perfectionnement. Ce perfectionnement ne peut être que graduel et approximatif car il consiste à vaincre des obstacles qui ne sont pas seulement extérieurs mais intérieurs à l'homme. Le progrès est donc la réalisation approximative d'un homme collectif raisonnable, et par suite l'approximation d'une société rationnelle.
Définir le progrès comme l'approximation d'une sociétélimite où la volonté collective ne sera plus que l'harmonie et le concours des volontés raisonnables, donner à ce pro-
grès pour condition la lutte contre les facteurs externes et internes de Tarrôt de développement, ce n'est pas revenir aux conceptions discréditées de l'ancienne politique rationaliste. C'est en retenir seulement la vérité partielle qui y avait conquis l'adhésion des esprits. Cette part de vérité c'est que le lien social n'est pas dissous par l'activité rationnelle, mais qu'il est ramené à sa véritable fin qui est de garantir l'existence, le développement et la culture de Têtre pensant. Nous professons avec les écoles naturalistes et historiques que la société ne saurait jamais être construite à priori par la raison et imposée aux faits par un acte de la volonté. Nous affirmons contre elle que la raison, loin de dissoudre l'altruisme, le dégage de l'égoïsme collectif et donne aux hommes de nouveaux motifs de vivre en société en leur découvrant de nouvelles fins, les fins morales, c'està-dire avant lout les fins humaines *. Une conception scientifique de la société rationnelle y fait d'ailleurs entrer la notion de sa genèse, qui est la communauté instinctive, la notion des obstacles qu'elle rencontre dans la nature humaine toujours ramenée sous les jougs des forces inconscientes dès que la volonté faiblit en elle, la notion de la persistance et de la survivance des œuvres créées par les tendances instinctives, le langage, la religion rituelle , le droit vindicatif, le gouvernement de l'égoïsme collectif. Mais la science sociale devenue conquérante, comme ses sœurs les sciences de la nature, joint à ces notions positives celle d'un art social ou plutôt d'un groupe d'arts sociaux permettant d'approcher la limite que la raison nous propose comme fin. Tels seraient l'art de l'éducation et l'art de la coopération si aisément associables l'un à l'autre. La psychologie sociale réconcilie ainsi en les distinguant la méthode génétique et la méthode des limites dont l'évolutionaisme confondait sans cesse l'usage et le domaine.
\. Cf. Wiindt. Elhik.m, Cap. TI.