CHAPITRE XIII
Nous n'aurions pas épuisé la question posée à la psychologie sociale par Thistoire delà civilisation, des mœurs et du droit si nous nous abstenions d'examiner le problème de la régression. Ailleurs nous avons montré à quel point Tétude critique de la loi de régression intéresse la discussion de Tévolutionnisme universel. En sociologie la question devient beaucoup plus complexe encore qu'en biologie puisqu'à certains égards le progrès parait accompagné de la dissolution des liens sociaux instinctifs.
Toutefois si nous ne sommes pas complètement trompés au cours de la discussion qui vient de prendre fin, si nous avons réussi à prouver que l'activité rationnelle, loin de dissoudre les créations sociales de Tinstinct les parachève, le problème se trouve déjà simplifié. Nous devons seulement chercher si la loi de régression s'applique aux sociétés et si elle peut être considérée comme un aspect d'une loi de dissolution universelle.
On peut dire que le problème de la régression sociale a été posé bien avant qu'il fût question d'évolution et de régression biologique. On le trouve examiné dans la première grande œuvre que la philosophie de l'histoire ait produite dans les temps modernes ; nous voulons parler de la Scienza nuova^.
i. Rappelons que le Hicorso délie cose humane ne figure pas dans la preoiière édition des Pri7icips d'una scienza nuora qui contient cependant l'essentiel des vues de l'auteur sur l'histoire universelle. Il l'a ajouté à la i" partie de l'édition de 1744.
On sait quelle solution Vico donne au problème. La théorie du ricorso a été adoptée sans grande critique par la plupart de ceux qui ont spéculé sur l'histoire universelle. On la retrouverait soit dans la théorie saint-simonienne qui énonce une loi d'alternance des époques critiques et organiques ; on la retrouverait plus encore dans la prévision de Karl Marx relative à un retour de la civilisation moderne vers le communisme des hordes sauvages.
Or si Ton a beaucoup discuté sur le sens, la portée et la validité de la théorie de Vico, si Ton a beaucoup écrit pour ou contre la possibilité des ricorsi. Ton a moins songé à étudier les régressions que nous offrent l'histoire et l'ethnographie. Cependant cette étude serait un prélude indispensable à la discussion de la théorie \
Les travaux sociologiques contemporains peuvent nous apprendre quelque chose sur ce point.
Nous croyons nécessaire de distinguer entre les régressions simples et les régressions compliquées de survivances car ces dernières seules ont pu donner lieu de croire à un retour de l'humanité civilisée aux types sociaux primitifs.
C'est une question trop négligée par les sociologues que de savoir si une régression n'a pas pour résultat final d'offrir à une institution ou à une croyance survivante au milieu dans lequel elle puisse se conserver et prendre un nouveau développement. Toutefois nous croyons devoir admettre provisoirement au moins la possibilité de mouvements sociaux régressifs temporaires dont le résultat n'est pas la résurrection d'un type primitif.
Rappelons que la loi de régression détermine Tordre invariable dans lequel se fait la disparition des résultats acquis au cours d'un développement. Il y a régression au sens précis du mot quand le progrès disparaît dans l'ordre inverse de l'acquisition. Ainsi entendue la régression est un phéno-
i. Notons cependant la critique avisée de M. de Greef. Le transformisme social, II* partie (Paris, F. Alcan).
mène très général que rhistoîre a bien souvent Toccasion de constater. D'après un examen sommaire confirmé par l'histoire de TEurope occidentale depuis la fin du moyen âge, la régression sociale se produit dans Tordre suivant : 1' droit public (droit constitutionnel, puis droit pénal) ; 2** droit privé (droit contractuel, droit de propriété, droit domestique) ; 3" culture intellectuelle en allant des classes laborieuses aux classes aisées, des classes rurales aux classes urbaines ; 4** organisation économique, en allant du crédit à l'échange, de réchange à la production industrielle et de celle-ci à la production agricole; 5** sentiments sociaux, en allant des plus généraux aux plus spéciaux. Ces phénomènes se laissent observer presque uniformément dans les grandes régressions qui depuis le xvi** siècle ont éprouvé deux fois la France (guerre de Cent ans et guerres de religion) , TAllemagne (guerre de Trente ans), l'Espagne et l'Italie (régime inquisitorial).
Si graves qu'elles aient pu être, si éclatant démenti qu'elles aient infligé à la théorie optimiste du progrès continu, ces régressions ont été passagères. Même dans l'Espagne et l'Italie méridionale oîi les effets de la régression ont été plus durables, aggravés par le milieu physique, un type social inférieur n'a pas reparu. En France, en Allemagne les tendances progressives violemment comprimées ont repris leur empire à dater du \\f siècle. Les régressions ont laissé des traces dans les mœurs, dans la criminalité, mais elles n'ont pas affecté gravement le type social.
Les régressions mêlées de survivances se présentent à l'observation : l" des historiens de l'Europe au moyen âge, notamment du iv® au x® siècle ; 2** des historiens de l'Afrique du Nord, de l'Asie Occidentale et de l'Inde depuis la grande époque des conquêtes arabes, turques et mongoles. Peutêtre faut-il y joindre les sociétés hispano-américaines depuis la guerre de l'Indépendance.
Dans ces trois cas nous voyons des populations barbares
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se mêler à la vie et auJc luttes de populations parvenues précédemment à une culture et à un état social très supérieur. II en résulte qu'une discipline sociale qui dans Tensemble de Thumanité n'était qu'une survivance du passé est réintroduite dans la vie d'une société organisée auparavant sur un type beaucoup plus élevé. Citons-en plusieurs exemples remarquables. Dans TAnatolie contemporaine errent depuis le X* siècle de l'ère chrétienne des hordes de bergers turkmènes qu'aucun gouvernement n'a pu amener à l'état sédentaire. L'ancienne Assyrie, l'ancienne Chaldée sont livrées à des pasteurs kurdes ou bédouins. Or aucun document historique ne laisse à penser qu'il en fût ainsi au temps des rois de Lydie ou des Sars ninivites. Les Langobards avaient réintroduit l'institution de la composition en matière d'homicide dans le nord de Tllalie alors que depuis longtemps l'autorité romaine y avait établi un système régulier de juridiction pénale.
Il est très probable que l'Inde, au moment où les Anglais l'arrachèrent au brigandage des Afghans, des Mahrates et des Pindaris, présentait le spectacle d'un ordre social fort inférieur à celui que nous laissent entrevoir les inscriptions boudhiques contemporaines de Tchandragupta et de Piyadâsî. Les clans barbares de l'Inde centrale mêlés à des tribus d'origine étrangère et à des hordes aborigènes avaient émergé et vivaient en parasites au détriment des artisans et des culti- <^
vateurs^ L'Afrique du Nord, telle que la trouva la conquête française, partagée entre la milice turque de TOdjak, les petites >
républiques municipales des montagnards berbers et les tribus arabes qui erraient dans le Tell et sur les plateaux ne t^
rappelait guère les splendeurs de l'Afrique romaine dont l'ar- ^^^
chéologie contemporaine reconstitue l'intense civilisation. — H
Dans tous ces cas la régression n'est rien que l'occasion ;;É
offerte h l'épanouissement des états sociaux qui ont précédé t^
i. Voir sur ce point Lyail. Asiatic Studies, ch. vu et viii traduction 'Vi^
française (Thorin éditeur). ' '
288 LE PROBLKMt: PSYCHOLOGIQUE ET SOCIOLOGIQUE
la civilisation véritable, des états sociaux où il y a discipline sociale sans culture.
Or c'est dans cette classe de régressions qu'il faut faire rentrer le seul grand fait que Vico ait pu citer à Tappui de sa théorie des ricorsi. Nous voulons parler de l'analogie que le philosophe italien constate entre la société féodale à ses débuts et la société grecque des temps héroïques. L'auteur de la Scienza nuova signale la réapparition du duel judiciaire, des ordalies ainsi qu'une nouvelle absorption de la société civile par la société religieuse. Ce n'est pas assez pour être en droit d'affirmer la nécessité d'un retour périodique des sociétés humaines à leur stade initial d'organisation et de culture. La réintégration des institutions de Tâge héroïque dans la société gréco-romaine qui les avait dépassées depuis si longtemps n'était rien moins qu'un phénomène spontané puisque ces institutions et Tétat intellectuel qui y correspondaient étaient réintroduits dans le monde civilisé par dos conquérants barbares qui n'en avaient jamais connu d'autres. A vrai dire les premiers siëcles du moyen âge nous présentent un phénomène qui n'a rien d'exceptionnel. L'Egypte ancienne après l'invasion des Hycsos avait subi la même épreuve que le monde romain; la même catastrophe s'est renouvelée dans l'Afrique du nord au \f siècle avec l'invasion des Hillal et des Soleïm, tribus nomades dévastatrices venues du désert arabe. La Perse Syrie, l'Anatolie devinrent vers le même temps la proie des hordes turques. Enfin l'Inde fut du x* au xviii'' siècle le champ d'exercice des armées turques, afghanes, mongoles descendues de l'Asie centrale. Le problème posé, mais non résolu par Vico n'est autre que la possibilité de cette répétition des retours offensifs des sociétés barbares. La seule valeur de l'hypothèse des ricorsi est qu'elle élimine radicalement l'illusion d'un progrès rectiligne des sociétés humaines sous l'action de la culture intellectuelle. Si un tel progrès était possible, l'on comprend fort bien que l'initiative des
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mesures civilisatrices dût appartenir à quelques peuples naturellement privilégiés sur lesquels retarderaient d'autres peuples, mais Ton ne comprendrait pas que les grands cata* cl^^smes de la civilisation pussent se produire. Car l'attrait de la culture intellectuelle et esthétique, de l'ordre juridique et de la prospérité matérielle sur les âmes barbares est la règle»
Le barbare a rarement la baine de la civilisation. C'est ce qu'a établi une enquête historique sur les rapports des ancieoa Turcs avec les Chinois, des Germains avec Rome. On a èowù été amené à conclure que les sociétés barbares n'empiètent sur le domaine des sociétés civilisées qu'aux âges où se produit parmi celles-ci une sorte de fléchissement. On sait comment Fustel de Goulanges a expliqué et l'invasion barbare et la transformation civile et politique qui y a feit suite. D'après lui il y aurait eu infiltration et non conquête. La société romaine aurait en quelque sorte introduit les barbares chez elle pour assurer le recrutement de ses armées et pour combler le vide de sa population. L'influence des mœurs et des conceptions barbares aurait grandi lentement à mesure que l'organisation de l'état romain fléchissait sous les coups que lui portait une nouvelle organisation du domaine rnral et du patronage aristocratique et par l'effet de la «Kffuskm des conceptions morales du christianisme qui rendaient égaux le barbare et le romain*. L'invasion germanique serait non la cause mais Teffet d'un progrès moral et économique coïncidant avec une régression politique ; plus tard, réagissant sur sa cause, elle aurait accéléré la régression.
Cet élargissement de la sphère laissée à la vie barbare à la suite d'une crise intérieure de l'État n'a rien d'invMusemblable car elle parait s'être répétée presque de nos jours dans rAmérique espagnole. Dans un remarquable ouvrage consacré récemment à la Genèse du crime au Mexique une
1. Fustel de Goulanges, Xe« itistilutions politiques de V Ancienne France, notammeat VAtleu et le dûtnaine rmviL — Lee origines du système féodal,
Richard. — L'évolution. 19
double régression de la société coloniale hispano-américaine vers la barbarie indienne est bien mise en lumière*. D'un côté les tribus restées sauvages étendent leur territoire au détriment des anciens colons ; de lautre la férocité des anciens Aztèques se réveille et la moralité conjugale péniblement acquise fait place au dérèglement sexuel de l'ancien clan indien. Or cette régression vers la sauvagerie n'est pas due à ce que les Indiens deviennent subitement plus forts ou que les Colons se sentent pris d'une recrudescence de haine pour la culture et la discipline sociale introduites par les Espagnols. Elle est consécutive aune crise révolutionnaire qui pendant cinquante ans fait disparaître successivement toutes les formes de la discipline sociale qui avait cimenté Tunion des deux parties de la société coloniale, autorité politique et administrative, autorité religieuse, discipline militaire.
Ces régressions dont profitent les populations barbares, qui parfois même élargissent le champ du nomadisme, comme dans la Perse, l'Anatolie et l'Afrique du Nord ou celui de la pure sauvagerie comme dans l'Amérique espagnole sont donc les conséquences indirectes de crises intérieures affectant la discipline sociale des peuples civilisés. Le problème toutefois n'est pas résolu. Il est seulement précisé. Les crises internes seraient-elles dues à un retour spontané que la société rationnelle en voie de devenir exécuterait vers la communauté instinctive? Là est pour la psychologie sociale la question capitale.
Sans préjuger des travaux ultérieurs de la psychologie comparée, nous croyons pouvoir, en nous appuyant sur l'étude d'un seul grand fait, y donner une solution franchement négative.
Le plus saillant des progrès que les sociétés cultivées ont effectué a consisté dans la distinction du lien social et du lien religieux. A mesure que la société a été moins instinc-
i. Julio Guerrero. Genesis ciel Crimen en Mexico. Livr. III, IV et V. Paris-Mexico, Vaux, Ch. Bouret, 1901.
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tive et plus rationnelle, la religion a été plus intérieure et moins coercitive. En d'autres termes la conscience religieuse a été plus personnelle et moins collective. Comme Ta montré M. Emile Durkheim, ce progrès est clairement écrit dans Thistoire même du droit pénal.
Il en résulte que si la régression spontanée consistait dans un retour vers la finalité instinctive des communautés primitives, elle devrait avoir pour symptôme une crise religieuse consistant en une confusion nouvelle du lien social et du lien religieux, en une absorption de la conscience religieuse individuelle dans la conscience collective. Les faits historiques ne nous montrent rien de semblable.
Une donnée Historique peut être érigée en loi : Toutes les grandes régressions connues ont accompagné ou suivi une transformation religieuse. Ceci est aussi vrai des régressions simples que des régressions accompagnées de survivances. L'invasion germanique a suivi la transformation de Tempire romain en état chrétien et a été favorisée par les luttes du catholicisme et de Tarianisme. Les invasions arabes, turques, mongoles dans l'Afrique du Nord, la Syrie, TAnatolie, la Perse et Tlnde ont été les conséquences de l'expansion de rislam. La régression de TÉtat français au xvi** siècle, celle de TEspagne et de TAllemagne au xvii® a procédé directement des luttes religieuses issues de la Réforme. D'autre part si la Révolution française est vraiment une religion, la religion de la dignité humaine, la régression des sociétés sud-américaines est due au conQit brusquement engagé entre cette religion et le catholicisme romain qui jusque-là avait été Tâme de la société coloniale.
Mais les régressions politiques et morales consécutives aux crises religieuses sont-elles elles-mêmes des régressions religieuses?
Nous ne le pensons pas. En de telles matières il faut se préserver des jugements sommaires et des appréciations unilatérales.
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Nous admettons volontiers, qu'au prix de convulsions longues et terribles, la société hispano-américaine réalisait un progrès, au moins négatif, en s'affranchissant du régime colonial politique, économique et théocratique qui avait pesé sur elle. Nous admettons, quelles que soient nos préférences religieuses, que la Réforme a imprimé aux esprits et aux consciences une secousse dont la science, la critique, la morale, le droit ont tiré avantage même chez les peuples qui sont restés fidèles à TÉglise romaine. Nous accordons tous, que le christianisme, en élargissant la formule de Taltruisme, en substituant un seul gouvernement providentiel à la multitude des divinités poliades ou régionales, a dilaté les intelligences et les cœurs et préparé une meilleure délimitation du domaine politique et du domaine religieux. Pourquoi donc refuserions-nous de reconnaître que Tlsliun, en introduisant la morale et la théologie du Koran chez nombre de peuplades restées polythéistes ou fétichistes, en substituant un livre à l'influence de sacerdoces étroits ou intolérants, voire de simples sorciers, a réalisé un progrès comparable sinon égal ?
Bien loin que nous soyons ici en présence de régressions religieuses, nous ne voyons pas comment la substitution de sociétés quasi rationnelles aux communautés instinctives aurait été possible sans ces révolutions religieuses. Sans doute si la tolérance était Tunique étalon du progrès moral, l'avènement des religions monothéistes devrait être jugé comme il Ta été par le voltairianisme superficiel du xvin'' siècle. Mais selon le mot de Garlyle, Thomme n'est pas uniquement au monde pour ce tolérer ». Le monothéisme a enseigné aux hommes l'attachement passionné à des convictions personnelles. Il lui a fallu autre chose qu'une soumission extérieure à des rites collectifs. Le Dieu ja.oux du juif, du chrétien, du musulman a exigé la conscience ; il l'a voulue tout entière. Par là même il Ta remplie d'un sentiment profond qui ne l'a pas seulement ennoblie, mais révélée à elle-même. L'iadi-
vidu en effet a été opposé à la race, au clan, à la famille, à la nation. A la patrie et à la religion ont correspondu des idées et des sentiments distincts.
Dans les temps modernes le mouvement s'est accéléré, gagnant en force. La valeur de la conscience personnelle date, on peut le dire, de la Réforme qui a conçu le salut comme dépendant exclusivement de la foi individuelle. Or il fallait que la conscience personnelle eût été dégagée ainsi delà conscience collective pour que la religion de Thumanité pût sacrer la personnalité raisonnable.
Donc les grandes crises religieuses qui, en secouant comme des tempêtes les états civilisés ont déterminé les régressions ne sont pas des ricor&i; elles n'ont pas ramené les communautés humaines vers la vie instinctive. Si irrationnelles qu'aient été d'ordinaire leurs formules théologiques elles n'ont pas servi moins que la science à substituer des liens sociaux rationnels à une discipline dérivée de la finalité instinctive.
Que sont donc les régressions? ou pour mieux dire quels effets la loi de régression détermine-t-elle dans le devenir des sociétés humaines ? La régression n'est pas la dissolution de la discipline sociale. Elle n'est pas non plus la substitution dune nouvelle finalité instinctive à celte finalité réfléchie qui caractérise la culture. Les régressions ont souvent amené un état d'anarchie politique car elles atteignent en premier lieu la notion de l'État et la conscience du droit. Mais l'anarchie politique et juridique fait place le plus souvent, sinon toujours, à une discipline sociale beaucoup plus lourde que n'est jamais le droit public le plus sévère et le plus eoercitif. C'est un axiome de la sagesse vulgaire que l'épreuve de l'anarchie dispose les esprits à l'acceptation du despotisme, en d'autres termes que les hommes se trouvent plus libres sous l'autorité d'un état fort et indiscuté que sous le joug de clubs révolutionnaires ou de partis violents en compétition pour le pouvoir. Cela nous prouve que la
secte établit une discipline plus impérieuse et plus coercitivc que celle de TÉtat et du droit légal. Mais elle est toujours dépassée dans celte voie par la société de malfaiteurs. Comme le note un historien anglais, TÉtat-Brigand a joué un grand rôle dans Thistoire de TOrient, surtout dans l'Inde. Mais si Ton étudiait dans le détail Thistoire de Tltalie méridionale entre la restauration et le risorgimento, on trouverait que les associations malfaisantes dont le Camorra a été le type n'ont eu, au point de vue du rôle politique, que peu à envier aux Mahraltes, aux Pindaris, aux Thugs, etc. Bref le brigand collectif se transforme en gendarme et dans l'intérêt de son parasitisme restaure, avec une main de fer, un semblant d'ordre.
A plus forte raison des formes normales de la discipline reprennent-elles dans les périodes de régression la place laissée vide par le recul de TÉlat et du droit. On sait combien les périodes régressives sont favorables à l'expansion des sociétés religieuses et à leur intrusion dans le domaine spirituel. Tant que TÉglise chrétienne fut en face de l'empire romain, elle se souvint du précepte et de l'exemple de Jésus refusant de porter des jugements sur les affaires temporelles des hommes (Luc. Xll, 14). Mais le résultat le plus clair de la régression juridique qui suivit l'invasion barbare et la constitution du régime féodal fut la formation du droit canonique d'abord par les conciles, puis par les papes. Les guerres de religion avaient eu pour effet de rendre à l'Église un pouvoir civil qu'elle n'avait plus connu depuis Philippe le Bel et certains historiens ne sont pas éloignés de penser que les crises révolutionnaires imprimées à l'État français au xix° siècle ont rendu au clergé l'influence morale et politique que l'esprit du xvni° siècle lui avait enlevée *.
La discipline domestique est aussi de celles qui se renfor-
1 . Cf. Debidour. Histoire lies rapports de VÉglise et de VÊtat en France (1789-1870), (Paris, F. Alcan).
cent quand rétrogradent l'État et Tordre juridique. Une famille très forte se manifeste en général par deux conséquences, Tesclavage el la vendetta. La famille patriarcale est inévitablement esclavagiste puisqu'elle tend à confondre Tautorité domestique avec le droit de propriété. C'est dans les colonies du Nouveau-Monde et surtout dans TAmérique saxonne que cette évolution rétrograde s'est accomplie. On sait par les travaux de Le Play et de Demolins combien la famille anglaise était restée forle, voisine du type patriarcal. Transportée dans l'Amérique du Nord, à peine subordonnée à un État très faible et à des Églises très libres, elle évolua dans le sens rétrograde et appela son complément nécessaire l'esclave ; de plus, obligée dans les solitudes de l'ouest de pourvoir sans TÉtat à sa sécurité, elle restaura sous le nom de loi de lynch lancien droit familial de représailles. Il était ainsi prouvé que la discipline domestique peut suppléer dans une certaine mesure à l'insuffisance d'une discipline politique et juridique en partie dissoute.
La régression n'amène pas non plus la substitution d'une finalité instinctive à la finalité réfléchie. De deux choses Tune, ou nous voyons la culture résister à la régression du droit, ou nous la voyons disparaître sans qu'aucun instinct en prenne la place. Au xvi* siècle, en France, les convulsions des guerres religieuses n'ont point anéanti l'art, la littérature, la science. L'action foudroyante qu'exerça la Satire Ménippée montre à quel point, en dépit du fanatisme déchaîné de toute part, l'influence de la culture rationnelle était restée grande sur les Français formés par la Renaissance. La restauration de la culture fut plus lente dans TAllemagne du Nord après la guerre de Trente Ans; le concours d'un pouvoir absolu y fut plus longtemps nécessaire ; le succès en fut complet cependant. On sait au contraire quelle peinture Volney nous a fait de visu de l'Egypte et de la Syrie à la fin du xvni* siècle, C'est le tableau d'une régression totale de la culture. Janissaires, Mamelouks, Druses, Bédouins, etc.,
d«6 LE raOBtKME PfiTCHOLOGiQUE ET SOCIOLOGIQUE*
disputent le sabre au poing uue précaire subsistance à des paysans elairsemés. Plus d'écoles ! plus de constructions et rien qui atteste la tendance à reconstituer d'instinct une ei^ilisation inférieure, h revenir par exemple au type de l'aoeieiHie Assyrie ! Telle était aussi TAfrique du Nord quand la colonisation française vint l'arracher au brigandage turc et il la famine ; tel est encore le Maroc. Fez, la première ville d'Occident où se soit élevée une université, la ville d'où Averroès initiait les Occidentaux & la libre interprétation d'Arisiote est aujourd'hui le centre d'un État où les forces de la bari>arie triomphent peut-être plus complètement qu'en aucun point du monde. La culture en a disparu sans qu'aucun instinct créateur l'ait remplacée.
La régression sociologique est donc la disparition des attributions supérieures de Thomme social, de Thomme qui transforme la solidarité eu agent du développement de la culture rationnelle et de la conscience. Elle atteint d'abord la conscience de l'unité humaine, puis la conscience du droit, enfin la conscience domestique. En dernier lieu la culture intellectuelle est elle-même mise en péril. La finalité sociale réfléchie disparaît donc au profit des formes inférieures de la vie commune. L'altruisme élevé qui voit dans la volonté et la conscience personnelles des fins s'efface, mais peu à peu des formes absorbantes de l'égoïsme collectif se restaurent.
Il faut donc admettre que la régression est une réadaptation à une forme inférieure de l'existence humaine. La philosophie sociale comme la philosophie biologique nous conduit h conclure que la notion de régression est téléologique et non mécanique.
Elle n'en a que plus d'importance dans les sciences morales. Laloi de régression, si contingente qu'elle soit, nous montre que le progrès n'est pas une loi nécessaire. Il n'est point l'effet d'une adaptation passive, involontaire, aux conditions physiologiques, économiques et mentales de l'exis-
tence. Chaque homme et chaque nation sont sollicités en deux sens et peuvent choisir entre deux formes de l'adaptation. La régression s'offre à eux comme une voie aussi facile à suivre que le progrès, car si le progrès promet plus de bonheur que la régression et un bonheur plus élevé, il exige aussi plus d'efforts volontaires.