RÉGRESSION SOCIALE ET RÉGRESSION BIOLOGIQUE
une régression de la culture amenée par rinfiltration lente, mais régulière de populations restées à un stade inférieur. Pour ne pas laisser les campagnes en friche, il faut en effet combler les vides laissés par l'émigration des ruraux vers les villes. C'est ainsi qu'il y a une poussée des Asiatiques vers la Russie, des Slaves vers l'Allemagne, des Irlandais en Angleterre, etc. *
Le sens de cette théorie, appuyée par un choix ingénieux des faits, est que le progrès crée automatiquement les conditions de sa disparition. Nous nous réservons de voir si elle est fondée. Mais serait-elle bien appuyée sur l'expérience, l'évolutionnisme spencérien ne pourrait y faire appel puisque ce système tend à expliquer le progrès biologique et le progrès social par la concurrence. La dégénérescence physiologique peut-elle déterminer directement la régression des sociétés? Cette question est obscure; elle resterait même inaccessible à toute investigation méthodique si l'on idendî6ait le progrès social avec prépondérance de la civilisation urbaine et si Ton entendait la dégénérescence au sens strict comme Téloignement du type primitif. Il est évident qu'alors rhomme dégénérerait par le fait même qu'il s'éloignerait du type humain préhistorique et par suite, de la vie sauvage. Le citadin le plus sain de corps et d'esprit, le plus altruiste, le plus maître de lui, serait néanmoins un dégénéré.
Mais nous avons dit en traitant de la régression biologique que la dégénérescence peut être entendue en un sens scientifique plus défini ; on peut y voir l'ensemble des manifestations de la loi physiologique de régression. Dès lors le problème qui nous occupe peut être clairement posé : la dégénérescence dissout-elle, non pas la civilisation, au sens concret du mot, mais la culture et la discipline sur lesquelles repose une société approximalivement rationnelle? Les dégénérés sont-ils réfraclaires à ces formes supérieures des
1. Ces faits sont bien mis en lumière par Hahn : Die Wirtschaflder Welt am Ausgange des XIX Jahrhunderts (Heidelbe^g-^Vinte^ i899).
liens sociaux sans lesquels la société rationnelle est impossible ?
Comme on le voit, c'est à la criminologie qu'il faut aller demander la solution. C'est par cette manifestation négative de la vie sociale appelée le crime que la dégénérescence peut indirectement frapper les formes supérieures de la culture. De là Textréme importance de la contribution apportée à la psychologie soeiale par ta sociologie criminelle.
La correspondance entre la dégénérescence et la criminalité est-elle une vérité scientifique établie? Alimena Ta niée au nom de la statistique morale*. Des aliénistes ont conclu dans le même sens. Il n'y aurait de correspondance bien établie qu'entre la neurasthénie et une forme très douce, une forme quasi innocente de la criminalité, le vagabondage.
Dans le grand ouvrage qu'ils ont consacré au vagabondage et qui est une des meilleures contributions de la science italienne à la criminologie, Florian et Cavaglieri ont cru pouvoir démontrer que le vagabond parasite est le plus souvent un homme d'attention faible et de volonté instable. Faiblesse physique, défaut d'attention, absence du pouvoir directeur de la volonté, manque de discipline intellectuelle et morale, fréquence de Tinfantilisme et de la misère physiologique, tels sont les traits qui distinguent le vagabond*. Or le vagabondage est devenu anormal seulement à mesure que s'est constituée l'humanité civilisée. Les témoignages de la palethnologie, confirmés par ceux de l'ethnographie comparée établissent que les petites hordes qui vivent de la pèche et de la chasse sont perpétuellement errantes, elles nous présentent le spécimen parfait du vagabondage normal. A bien des égards il en est encore ainsi des tribus pastorales, mais au stade agricole, notamment après la constitution de la pro-
1. Alimena. / liînile et i modificatore delV impulabxlita, t. L
2. / vagabondi, 2 voL Turin, Bocca. 1897, Voir V Année sociologique, 1898, p. 437, et 190 L p. 456.