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RÉGRESSION SOCIALE ET RÉGRESSION BIOLOGIQUE

» résoudre cette question, nous sommes conduits, en com- » parant Teffet exercé par ces deux sortes de crises sur la » ci'iminalité sectaire et sur la criminalité parasitaire, à » reconnaître la présence d'un caractère commun. Dans les » deux cas il y a à la fois dissolution d'une discipline sociale )) et régression de certains sentiments moraux. La loi de » régression, en effet, se lit clairement énoncée dans les )> tables de criminalité. Les biens juridiques les plus sou- » vent lésés ne sont pas seulement ceux dont il est le plus » dilGcile d'assurer la défense, tels que ceux qui reposent » sur le crédit et la bonne foi et sur lesquels se porte par » conséquent la faible énergie des parasites. Si Ton attente à » la propriété mobilière et aux contrats plus qu'à la propriété » foncière, à la propriété et aux droits réels plus qu'aux )> droits personnels, à la pudeur et à la réputation plus qu'à » la vie, ce n'est pas seulement parce que les hommes » défendent leur vie plus énergiqueracnt que tout autre bien » et participent aux droits personnels plus communément » qu'aux droits réels, c'est encore parce que la fidélité aux » contrats, le respect de la propriété, de la pudeur et de la » réputation sont des sentiments que l'espèce a tardivement » acquise »

Les crises sociales dont la criminalité est en quelque sorte l'indice et la rançon paraissent liées au mouvement progressif de l'humanité; elles rappellent l'effort du grand fleuve contre les rochers qui arrêtent son passage. Mais la régression criminelle, si ample qu'elle puisse être, est partielle, non générale. Collective à l'origine, elle devient individuelle. Il n'y a pas de crime en effet sans une réaction personnelle de la volonté. Le crime n'est donc jamais une manifestation purement instinctive. S'il est la grande épreuve de la société qui tend à la discipline rationnelle, il

Richard. — L'évolution. 20

1. Nous avons emprunté ce passage à peu près textuellement & un mémoire publié par nous dans ï Année sociologique en 1901 sous ce titre : ^ 3i Les crises sociales et les conditions de la crimijiali té (Félix Àlcan. éditeur). /.

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n'atteste pas qu'elle soit travaillée par une tendance h revenir au type des communautés animales.

Ces conclusions sont radicalement en contradiction avec la doctrine que Lombroso, ses disciples et ses collaborateurs ont cru povoir tirer d'un examen comparatif des données de l'anthropologie criminelle et de la psychiatrie. Nous ne sommes pas de ceux qui feignent de dédaigner le monument scientifique élevé par l'école de Turin, et dont» après sa démolition, mainte pierre entrera dans la science de l'avenir. Mais l'hypothèse lombrosienne, qui tend en somme à identifier la régression criminelle, la dégénérescence épileptique et l'atavisme a été étayée sur trois thèses ruineuses qui nous semblent entièrement discréditées par l'examen sociologique.

La première est Topposilion, l'antithèse radicale du criminel politique et du criminel de droit commun; le premier incarnerait la passion désintéressée du progrès et le second serait le représentant le plus obstiné du misonéisme^

La seconde professe l'existence d'une sorte d'équivalence entre le crime et la prostitution. Si la femme, qui représente plus que l'homme le type mental et émotionnel de Thumanité primitive, attente moins fréquemment que lui à la discipline juridique, c'est qu'elle a sa forme de régression propre, la prostitution, transgression de la discipline morale et domestique ^

Vient enfin une thèse plus paradoxale encore qui identifie l'homme de génie et le dégénéré épileptique. La supériorité intellectuelle qui en fait l'agent le plus puissant du progrès serait compensée par une véritable régression du caractère et des sentiments moraux ^

1. Lombroso et Laschi. Le cHme politique et les révolutions^ t. I, ch. i*', Irad. fr. (Paris, F. Alcan), 1892.

2. Lombroso et Ferrero. La femme cnminelle et la prostituée ^ (Irad. /r. (Paris, F. Alcan), 1896.

3. Lombroso. L'homme de génie, trad. franc., Georgas Carré éditeur.

RÉGRESeiON BOCIALB ET RÉGRESBION RIOLOGIQUE 307

8i ces trois thèses étaient établies, l'œuvre de la psychologie sociale serait bien malaisée et celle de la sociologie criminelle plus malaisée encore. On ne pourrait pas rattacher la grande criminalité aux crises de la conscience civique et juridique, puisqu'il n'y aurait aucune solidarité morale entre l'œuvre du criminel politique et celle du malfaiteur. Le crime privé serait, comme la prostitution, une tentative de restauration d*une forme inférieure de la vie morale. Enûn rhomme de génie identifierait dans son organisme et son activité la régression non moins que le progrès.

Mais aucune de ces trois hypothèses ne soutient Texamen de celui qui la soumet à une critique sérieuse. La plus aisée à discuter est celle qui prétend opposer comme des faits moraux contradictoires le crime politique et le crime privé. C'est une théorie trop étroitement liée à l'histoire politique de l'Italie moderne. Nous l'avons examinée plus haut. Nous n'y reviendrons pas.

La prostitution n'est ni un équivalent du crime, ni une régression vers les formes primitives de l'union sexuelle. La statistique morale dément Tidée que la prostitution conférerait à celles qui l'exerce une immunité contre le délit. Elle montre que la prostituée est, dans toute la force du terme, un parasite social, et que, comme complice ou auteur principal, elle associe souvent le vol à son métier. La prostitution a certainement pour condition une régression de la pudeur, mais elle est en réalité une imitation déréglée du commerce, un abus de l'échange, une manifestation individualiste. Elle n'a aucun rapport avec le commerce sexuel très réglé que l'on a observé chez certaines tribus sauvages et qualifié à tort de promiscuité ^

Enfin une psychiatrie bien informée contredit absolument la fallacieuse analogie du génie et de Tépilepsie larvée. P. Flechsig émet Tidée fort vraisemblable que le cerveau de

i. Cf. Durkbeim. La prohibition de V inceste et ses origines. Année sociologique, 1897-98 (Paris. F. Alcan).

rhomme de génie diffère du cerveau de rhomme moyen non par une irritabilité plus grande de Técorce, mais par une organisation supérieure et plus puissante*.

La psychiatrie et la criminologie lombrosîennes nous proposent d'admettre, non pas que le progrès humain est sans cesse traversé par les régressions, constatation trop facile à faire, mais qu'il est conditionné par une loi de régression éthico-sociale. Le progrès humain naîtrait dans les crises épileptiques du génie. Le progrès social serait l'œuvre de criminels politiques sans lesquels la résistance des misonéistes ne pourrait être vaincue. Or à notre avis, bien que ce soit le progrès humain plutôt que le progrès social qui obéisse à la raison, on ne peut séparer à ce point l'un de Tautre. Si le progrès humain, au sens strict, est l'œuvre du génie intellectuel, le progrès social est surtout l'œuvre du génie moral dont Wimdt et M. Ribotont si bien mis l'existence en pleine lumière. — Le génie moral, qui est bien souvent le compagnon de l'imagination utopique, agit sur la société en suscitant dans la conscience moyenne un grand et fécond mécontentement. Mais les mécontents qui assurent le progrès ne sont pas des criminels politiques; ils sont le plus souvent leurs victimes. L'antithèse évangélique de Barabbas et de Jésus est pour Thistorien celle du criminel politique et du génie moral.

La régression sociologique est une destruction des attributions supérieures de l'homme social. Quand elle est générale et qu'aucun effort moral ne la contient, il y a, comme nous l'avons vu, une réadaptation à des formes sociales inférieures. L'égoïsme collectif se substitue de plus en plus à l'altruisme rationnel. Quand la régression est partielle, l'on voit apparaître, selon son extension et son intensité, les diverses formes de la criminalité. Il en résulte que la régression sociale peut être artificiellement rapprochée

d. P. Flechsig. Eludes sur le cerveau, l, Les frontières de la folie traduction Lévi (Vigot frères, éditeurs), 1898.

LA LOI DE RÉGRESSION EN PSYCHOLOGIE SOCIALE Zm

de la psychonévrose, de la dégénérescence psychique, ou même du parasitisme. Mais pour l'analyse scientifique, la différence reste grande. Le dégénéré, le fou est impropre à toutesles formes de la symbiose, tandis que chez le crimineL ce sont des formes supérieures, humaines de la symbiose qui disparaissent. Les criminels et les parasites tendent à l'association ; ils rendent hommage à leur façon à la loi de la symbiose et parfois reproduisent certaines formes inférieures de l'état et de la société domestique, sociétés sans morale et dont la crainte est Tunique ressort.

L'application de la méthode génétique au problème de la vie et de Torganisation nous avait conduit à conclure que la complication graduelle des organismes implique la spontanéité vivante et que celle-ci suppose elle-même la conscience à quelque degré. Mais il restait à savoir si les degrés d'intensité que présente la conscience correspondent à des formes différentes de la vie ou sont au contraire des phénomènes négligeables.

L'étude du processus biologique devait dès lors faire place aune autre étude. Les sciences biologiques ne peuvent éluder Tétude de Tinstinct puisque Tinstinct est pour les individus et les races une condition de l'existence ; mais elles sont ainsi conduites à considérer Tinstinct comme la forme normale et définie de la conscience et à faire abstraction delà conscience claire, réfléchie, personnelle et formelle. Il est donc nécessaire de constituer une autre science qui élucide le rapport de Tinstinct à la conscience réfléchie et de reconnaître un processus nouveau, le processus superorganique.

De là résulte la légitimité de la psychologie.

Mais la psychologie ne peut résoudre le problème du rapport de rinstinct avec la raison en s'enfermant dans la sphère de la conscience et de l'activité individuelles. Ou cette psychologie est subjective, ou elle est objective. Subjective, elle est condamnée à l'usage exclusif de la méthode introspective. Or le psychologue subjectif ne peut connaître que la conscience réfléchie. Il ignore la présence de l'instinct chez l'homme, se refuse à le retrouver même dans les racines de

GONGLUglON 3H

la vie émotionnelle* Beaucoup plus que les théoriciens de la fixité des espèces, il creuse un hiatus entre Thomme et l'animal, au risque de scinder l'histoire et la cosmologie et d^opposer Tune à Tautro la morale et la cosmologie scien^ tifique.

Objective, la psychologie peut encore hésiter entre ûent voies I ou c'est une psychologie génétique, appuyée sur l'observation comparative des espèces^ des races, des âges, dei sexes et des cas morbides, ou c'est une psychophysiqua expérimentale. L'une et l'autre ne peuvent manquer de mettre en relief l'activité inconsciente ou subconeciente de l'esprit ; mais s'agit-il d'estimer à sa vraie valeur la conscieûde réfléchie et l'activité rationnelle? on les voit livrées à toutes les incertitudes de l'esprit de système. Ou bien elles obéissent auii tendances analytiques des sciences statiques, ou bleâ elles se laissent guider par l'esprit synthétique de la philosophie. Dans le premier cas les psychologues n'hésitent point à sacrifier la conscience réfléchie à l'activité inconsciente et instinctive, les plus modérés estimant que la réflexion n'a qu'une existence formelle et que l'irritabilité des cellules cérébrales est l'unique phénomène objectif; dans le second cas, le psychologue va parfois jusqu'à concevoir des forces conscientes, libres, soustraites aux lois physiques et mathématiques etne reculepas toujours devant Tappel au spiritisme.

Ou bien la négation de l'instinct au profit de la réflexion, au risque de se voir en contradiction avec les données les plus certaines de l'observation, ou l'absorption delà réflexion dans l'instinct et dans l'inconscient, telles sont les deux conclusions extrêmes entre lesquelles oscille toute psychologie strictement individuelle.

Le problème reste donc sans solution, car le psychologue subjectif y oppose une fin de non-recevoir et le psychologue objectif oublie souvent la distinction capitale du conditionné et de la condition pour ériger un rapport de succession et de causalité en rapport d'identité.

Il faut donc sortir de la conscience et de Torganisme individuels et par suite constituer une psychologie sociale.

La psychologie sociale permet de comparer avec précision l'activité des espèces animales à celle de l'espèce humaine ; c'est en effet dans les associations formées par les animaux que le passage des manifestations instinctives aux manifestations intelligentes se laisse observer le plus facilement. Le perfectionnement de l'association est lui-même la manifestation la mieux définie de l'intelligence animale. La psychologie sociale rend également possible une comparaison des diverses races humaines, car le degré de la civilisation réalisée est la meilleure mesure de leur intelligence et le degré de la civilisation est chose sociale, correspondant à la complexité de l'association. Enfin dans les limites d'une même race la psychologie sociale permet de comparer la personnalité sociale définie à la foule et d'opposer ainsi deux états de la conscience humaine. Ces comparaisons permettent de suivre dans la vie de l'humanité les transformations de l'instinct, sa spécification, sa dissolution. Elles écartent à l'avance toute solution unilatérale, car s'il est impossible au sociologue de mettre en doute l'existence de grands instincts collectifs, il ne peut nier en revanche ni le rapport de la culture avec la complexité des liens sociaux ni le rapport de l'attention réfléchie et de l'activité rationnelle avec la culture.

Or cette psychologie sociale doit être génétique et par suite appliquer une méthode comparative et historique. En effet elle ne peut être ni déductive ni proprement expérimentale. Le sociologue ne doit pas s'interdire l'usage du raisonnement s'il veut débrouiller l'écheveau des faits mais il n'en résulte pas que sa méthode soit la déduction. D'un côté en effet ses raisonnements doivent toujours être soumis au contrôle de l'expérience, de l'autre le psychologue ne peut demander à aucune autre science ses postulats et ses majeures.

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La méthode déductive écartée, Ton sait quelles objections peuvent être opposées à la méthode expérimentale. Il ne saurait être question d'expérimentation directe car le savant ne peut ni faire surgir, ni faire disparaître, ni même faire varier un fait social dans des conditions qui donneraient à l'épreuve une réelle valeur scientifique. L'expérimentation indirecte, Tétude des révolutions, des crises morales et économiques, de la criminalité et du suicide est précieuse, indispensable, mais encore insuffisante. Elle permet bien d'induire qu'à côté de la conscience claire qui présidée T activité individuelle coexistent des tendances sociales en grande partie instinctives, mais le rapport de l'activité personnelle, réfléchie à la tendance sociale inconsciente n'est pas défini par là et ne peut l'être.

Reste une seule méthode. Elle consiste à suivre pas à pas la formation des types sociaux en la comparant sans cesse à la formation de la conscience personnelle. De même que la psychologie personnelle doit, sous peine de faire œuvre vaine, comparer l'enfant à l'animal d'une part, à l'adulte normal ou anormal de l'autre, de même la psychologie sociale devra étudier historiquement la formation et la dissolution des liens sociaux ainsi que leur rapport avec la culture et la discipline sociale.

En ce sens, mais en ce sens seulement, cette psychologie est une histoire universelle ou philosophie de l'histoire. Elle ne peut se contenter de la comparaison des races actuellement vivantes, si inégales qu'elles puissent être au point de vue psychique et politique. Le passé des races supérieures est beaucoup plus instructif et il ne peut être connu sans l'aide de la critique historique. Mais la critique des documents n'est qu'un procédé auxiliaire de la méthode génétique ou méthode de filiation. Le sociologue, comme le statisticien, néglige les faits dits accidentels parce que, ces faits s'annulant réciproquement, leur action sur la société est comme s'ils n'étaient pas. Il ne compare que des

cas généraux; il ne rattache les uns aux autres par un rapport de filiation que des types sociaux et la critique histo* rique lui sert seulement à donner un fondement certain à la connaissance de ces types. Jamais Thistorien descriptif n'oserait rapprocher Tlnde et l'Europe médiévale, la Chine moderne et l'Egypte ancienne : mais faire de tels rapprochements est dans Tœuvre du sociologue la partie la plûf aisée.

Or Tapplication d'une telle méthode aux problèmes de la psychologie sociale reçoit-elle quelque lumière de ridée d'évolution ou du passage de l'homogène à Thétérogène?

Si l'idée d'évolution pouvait être ramenée & Tidée de suc-* cession régulière, de série ou de processus, il n'est pas douteux qu'elle deviendrait le fil conducteur de la méthode historique. Le sociologue doit former de longues séries de phénomènes pour pouvoir les comparer terme à terme. Mais ainsi entendue, l'idée d'évolution est toute formelle el ne devance pas les conclusions de la science.

Si ridée d'évolution représente le passage de Thomogèfle à l'hétérogène, il n'en est plus ainsi : elle a sans doute la valeur d'une hypothèse directrice, mais plus propre à égarer la recherche sociologique qu'à l'éclairer.

L'idée d'évolution implique en effet les idées de métamorphose et de continuité. De ces idées, il n'en est pas une qui ne puisse égarer le sociologue- Rien ne prouve en effet que le rapport de la société supérieure à la société simple soit assimilable à la métamorphose d'un insecte ou à celle d'une nébuleuse. L'idée de continuité conduit les sociologues à nier le sens, l'importance et la valeur des révolutions et des crises. Or c'est peut être en étudiant les révolutions qu on voit le mieux le rapport de l'instinct eol^ lectif h l'idéation rationnelle.

Le terme d'évolution a pour effet de combiner ces deux idées en une seule et de multiplier ainsi la puissance d'illu* sion contenue en chacune d'elles. Le résultat inévitable était

Tassimilation des sociétés aux corps vivants. L'évolution sociale n'est plus alors que le prolongement des variations d'organismes astreints à s'associer pour s'adapter aux conditions de Texistence. On oublie ainsi les problèmes de la psychologie sociale au risque d'absorber définitivement la psychologie dans la biologie, le superorganique dans l'organique.

L'idée directrice de la psychologie sociale, loin d'Atre celle de l'évolution universelle ou de Tidentité des processus, doit être celle de leur distinction.

La recherche génétique conclut donc ft l'abandon de Thypothèse, trop facilement adoptée par les évolutionnistes, sur la nature et le rôle de la conscience personnelle. Le progrès est l'œuvre des caractères et des esprits mécontents du monde qui leur est donné mais il n'y aurait pas de mécontentement fécond en progrès sans l'élaboration et l'élucidation des idées qui dirigent l'activité volontaire et lui fournissent des motifs pour réagir. Les besoins organiques peuvent être mécontents sans que rien en résulte sauf ces convulsions populaires qui, telles que les Jacqueries, n'ont d'autre effet que de modérer temporairement le parasitisme. Si le mécontentement des besoins suffit, comme les historiens le constatent, à déterminer des crises progressives, c'est que dans toute société peuvent se former des besoins ou des tendances nouvelles auxquels Tordre social existant refuse satisfaction (^). Ces besoins n'existaient pas dans une communauté toute spontanée et instinctive comme les animaux en forment. Donc l'origine en doit être cherchée dans la forme d'activité qui distingue l'homme des êtres instinctifs, c'est-à-dire dans l'aptitude à élaborer des concepts.

L'éveil des besoins sociaux supérieurs, des besoins dont l'irritation détermine le progrès, est l'œuvre de l'activité

1. Voir Tappendice H. Le caractère mécontent et Vimagination utopique.

mentale réfléchie. De là riraportance de Thistoire, abstraite et concrète, des idées morales et juridiques.

Le progrès, dans Tordre intellectuel, est un passage de ritiiplicUe à Texplicite, du sentiment à Tidée, de l'idée concrète ou du récept au concept. Mais la possibilité de ce progrès doit être cherchée dans la spontanéité de Tintelligcnce. I/idée pure, réfléchie ou rationnelle, est tout autre chose que le sentiment obscur qui Ta d'abord représentée clans la conscience.

Ce progrès, facilement observable chez l'individu, se répèle exactement de même dans Tespèce.

Or à mesure que les idées morales passent du sentiment à la conscience réfléchie, de llnstinct à la lumière, pour parler le langage de Leibnitz, le conflit devient plus violent entre les besoins sociaux qu'elles excitent ou généralisent et les conditions naturelles ou historiques de l'ordre social présent. C'est ce qu'on a nommé, en termes un peu emphatiques mais commodes, le conflit de l'idéal moral et de la fatalité sociale. Tels sont les conflits entre le droit personnel el les conditions domestiques de la perpétuité de l'espèce, entre le droit public et les forces politiques aveugles (race, lerriioîrej etc.), entre la justice sociale et les lois économiques.

Les révolutions sont des phénomènes qui distinguent profondément l'évolution sociale consciente de l'évolution quasiinconsciente des organismes, phénomènes gênants pour un évolutionnisme unilatéral, mais que l'histoire ne peut feindre d'oublier pour assurer le succès d'un système.

Dès lors peut-on parler d'un rapport de continuité entre le processus organique et le processus psycho-social ? Ne serable-l-il pas que le psychologue doive se préserver des habitudes d'esprit du biologiste bien loin d'en répéter les formules?

Biendistinguée de la biologie, l'étude du processus psychosocial n'en éclaire que mieux la cosmogonie générale. Plus

CONCLUSION 3t1

encore que la comparaison du monde organique eL du monde inorganique, celle de la société conscient); vi de la vie organisée prouve que Tordre du monde esl progressif et que l'esprit scientifique peut atteindre plus et mieux que des lois statiques. L'équilibre mécanique est le syrnboli' lu plus simple de Tordre, mais il n'en est pas le fond. I/ordrc implique le développement dont la vie organisée u^L la inanifestation la plus générale et la plus grandiose. L'ardrii naturel impose k son tour aux êtres vivants non la conipétition universelle, mais la vie en société au sein de laquelle Tinstinct se décompose pour faire place à la cojinaissîince rationnelle et à la conscience réfléchie. Loin de di:?sûiidrt^ Tordre et la vie, la conscience réfléchie Tachève : larl reprend avec une puissance supérieure les œuvre:^ de liuî^tinct et les conduit à des fins volontairement post e^^. clairement entrevues. Ainsi les processus se succèdent et se complètent comme les étages d'un bel et solide édilue ^aii^ que le supérieur résulte de la dissolution de TinlVrieur ainsi que Taffirme un savant pessimisme. Ainsi les séries ronvergentes des phénomènes laissent entrevoir Tordre el lurdi** naturel devient, par Tentremise de la société ratiuiHielU'. Tordre moral.

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