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TROISIEME PARTIE

LA CONSCIEHCE ET L*EXPLICATIOV GÉHÉTIQtJE

L'idée d'évolution ne peut pas, sans contradiction, conduire la philosophie à la formule d'une loi unique qui serait la synthèse totale de la connaissance empirique. Une telle loi en effet devrait être déduite d'une théorie mécanique : elle impliquerait donc la réduction préalable de tous les phénomènes aux lois de la quantité. Mais les états de conscience sans lesquels nul phénomène n'est objet de connaissance, sont purement qualitatifs, donc scientifiquement inexplicables. Ils sont ainsi exclus de la synthèse. Or éliminer la conscience, n*est-ce pas éliminer la vie et avec Tune et l'autre les vrais spécimens de tout développement dans l'univers?

Comparée aux résultats de la philosophie critique, aux enseignements de la science et de la philosophie positive, lu théorie de l'évolution universelle est une régression; c'est une violation des conditions de la phénoménologie; c'est un effort qui ne peut donner que deux résultats. L'un serait de restaurer le mécanisme universel, c'est-à-dire la subordination étroite du savoir dynamique au savoir statique. L'autre tendrait à renouveler la confusion d'idées qui prévalait chez les anciens physiologues de l'Ionie avant la fondation de la science mathématique et de lu philosophie logique.

Nous Tavons dit : on ne saurait équitablement accuser Técole évolutionniste de revenir aux vieilles conceptions grecques sur le devenir et la métamorphose universels. L'idée de loi et de causalité avait été trop fortement élaborée par la logique et par la science statique pour qu'une telle régression fût possible. Aussi est-ce vers le mécanisme que Técole a penché. Son eflbrta tenduàfaire en sorte que la phénoménologie génétique ne portât pas atteinte à la conception des lois naturelles sur laquelle reposent les sciences statiques; or le mécanisme n'est que funification et la synthèse de ces sciences.

C'est pourquoi les lois de révolution simple et de la dissolution universelle ont été présentées comme des corollaires de la grande loi de l'équilibre cosmique, la loi de la conservation de l'énergie. L'esprit de l'évolutionnisme est Teffort pour prouver queutons les changements qui s'accomplissent dans l'univers ne sont que des apparences et qu'en fait toute la phénoménologie se ramène à cette équation x = mv^.

La loi d'évolution n'ajoute donc rien à la loi de conservation de l'énergie, si ce n'est la prétention d'en faire: 1** une loi absolue alors qu'elle est seulement une loi approchée ; 2** le postulat d'une cosmogonie qui ne peut être que le dogme bouddhique de l'illusion universelle.

Or que nous montre l'étude critique de la phénoménologie et de ses méthodes? C'est que toutes les lois dynamiques sont contingentes à l'égard de la loi delà conservation de l'énergie et que sans exception, toutes ces lois impliquent que cette conclusion suprême de la physique mécanique, loin d'être la formule de la cosmologie, n'a qu'une valeur approchée.

Cependant le concept de l'évolution ne peut-il être distingué de la formule, que Spencer a donnée ? Ne peut-on pas y voir un simple concept heuristique propre à guider

1. Voir celte question débattue par M. Emile Boulroux. Contingence des Lois de la nature, ch. iv et v. — Vidée de loi naturelle dans la science et la philosophie modernes, ch. iv, v, vi, vir.

toutes les recherches expérimentales, comparatives et historiques et à en rendre possible Tunification?

Quand les idées manquent, un mot en tient la place, dit Méphistophélès à Faust. Mais qu'importe un mot nouveau là où les idées claires ne manquent pas ? Quel sens nouveau le terme d'évolution vient-il ajouter aux idées précises de causalité naturelle et de relation de succession, idées épurées et définies par la critique?

Les mots que la logique n'a pas élaborés ne doivent pas prendre place dans le vocabulaire de la science et de la philosophie si Ton ne veut pas qu'ils y introduisent un monde d'équivoques et d'erreurs. Le mot évolution est du nombre. Quoi qu'on fasse, il entraîne k sa suite les idées de métamorphose universelle, de progrès à l'infini et de continuité absolue, trois idées dont une seule suffit à égarer et à ruiner toute étude méthodique des phénomènes.

Gomme l'avait montré Bacon, la phénoménologie ne peut se former sans l'idée du processus latent. Mais il importe au plus haut point que cette idée soit définie et ne se confonde ni avec celle de la métamorphose, ni avec celle du progrès à l'infini ni même avec celle de la continuité, prise au sens que les géomètres donnent à ce terme.

L'analogie confuse des sociétés et des organismes nous a montré quelle perturbation Tidée de métamorphose peut produire dans une recherche génétique. Les trop nombreux sociologues qui croyaient trouver dans l'évolutionnisme la formule d'une cosmogonie positive n'avaient plus pour objet la genèse des sociétés définies : ils voulaient découvrir le secret de la métamorphose du règne organique en un règne social. Dès lors l'analogie suffisait et la sociologie consistait à chercher les phénomènes sociaux auxquels sans trop d'impropriété pouvaient s'appliquer les termes d'organes, d'appareils, de tissus, de cellules, de fonction de nutrition, de reproduction, de relation. Réciproquement on transportait en biologie une partie du vocabulaire de la science poli-

RicHARD. — L'évolution. 21

tique ou économique et Ton y parlait de concurrence et de colonisation. L'étude génétique des formes vivantes et des formes sociales exige au contraire la distinction attentive des deux processus. Sans doute le sociologue ne doit pas ignorer la biologie ; il doit connaître les méthodes de la paléontologie et de Tembryologie ; mais avant tout il doit déGnir le phénomène social et le définir, c'est le distinguer de toute autre classe de phénomènes. Faire cette distinction, appliquer la notion des genres, c'est précisément, comme l'avait écrit Gœthe, écarter l'idée de la métamorphose.

L'idée du progrès à l'infini ne peut, elle aussi, qu'obscurcir notre façon de concevoir un processus naturel. Qu'au delà du processus social d'autres soient possibles, Timagination peut le concevoir, mais peu importe à Tétude des processus définis. En revanche, introduite dans l'étude des processus naturels, l'idée du progrès à Tinfini ôte à la méthode scientifique tout point d'application. La phénoménologie a pour objet le réel, le donné et non pas le possible. Sans doute la science doit autoriser la prévision et la prévision est une connaissance anticipée de faits qui, n'étant pas accomplis, ne sont encore que des possibilités. Mais la prévision scientifique consiste à projeter dans l'avenir l'action des lois extraites de l'observation du passé ; elle suppose écartée, non seulement l'idée du progrès à l'infini, mais, on peut le dire, l'idée de progrès elle-même. Essaie-t-on par exemple de prévoir les états sociaux futurs? On affirmera que les institutions sociales continueront à exprimer le rapport de la nature humaine au milieu extérieur et que si elles subissent des variations, ces variations auront comme condition, tout comme dans le passé, des différences de quantité, d'intensité et de complexité. Mais l'hypothèse d'une nature humaine entièrement nouvelle, chez laquelle par exemple, la conscience personnelle serait annulée ou cesserait d'agir sur les émotions, les besoins, les croyances, cette hypothèse bouleverserait absolument la prévision.

Le progrès qualitatif ne peut être confondu avec Taccroissement. L'accroissement futur d'une société ou d'un organisme est un fait qui peut être déduit de la connaissance exacte du passé; mais le progrès qualitatif est toujours entièrement contingent. La dégénérescence organique et la décadence sociale sont toujours également possibles dès que la vie a atteint un certain niveau. Autant la notion du progrès peut-être féconde pour l'action, autant elle risque d'obscurcir la conception scientifique du processus. Quant à la notion d'accroissement, elle exclut radicalement celle de l'infini.

La notion du processus implique celle du degré. Mais la notion de degré implique à son tour celle d'échelle et d'intensité. Une intensité qui croit à l'infini est scientifiquement un non sens. Les sciences expérimentales se sont débarrassées d'une telle erreur, si jamais elles l'ont accueillie; la morphologie actuelle n'examinerait pas sérieusement le problème d'une transmutation indéfinie des espèces; elle reconnaît que l'action de l'homme exclut la possibilité d'une transformation indéfinie des faunes. Seules les sciences sociales et politiques accueillent encore l'idée du progrès à l'infini, flatteuse pour l'orgueil humain, ruineuse de toute constitution méthodique.

L'idée de continuité est au premier abord plus légitime et il semble malaisé de la bannir de la biologie et de la sociologie. Les embryologistes parlent couramment de la continuité de la matière vivante et les sociologues invoquent la continuité historique. Voici cependant une option inévitable : ou l'on donne à ce mot le même sens que les géomètres ou l'on entend seulement désigner l'unité d'un grand processus naturel. Dans le premier cas, on transgresse les conditions logiques de la phénoménologie, car, si le principe de continuité est valable en géométrie (question litigieuse), en revanche il est inapplicable aux phénomènes. Une série de phénomènes est empirique et une série empirique est dis-

conlinue. C'est seulement entre phénomènes discontinus que Ton peut énoncer une relation de causalité.

A vrai dire, le savant empirique emploie ce terme en un tout autre sens. La continuité est pour lui Tattribut d'une série dans laquelle il n'observe pas de lacunes. Non datur saltus: non datur hiatus ^ non datur vacuum formanmt; telles sont pour lui les formules de la continuité. Le biologiste qui parle de la continuité de la matière vivante reconnaît cependant la vie propre de chaque cellule. L'historien qui parle de la continuité historique n'entend pas nier la distinction des phases de la civilisation ou même l'action bien réelle des génies et des caractères personnels. Mais ils entendent dire que seules les causes biologiques ont agi dans la série des faits biologiques, les causes sociologiques dans la série sociologique et que les accidents sont ou niables ou négligeables, vu l'insignifiance du résultat. La continuité, c'est donc l'intégrité de la série, l'unité du processus. L'emploi d'un terme aussi équivoque, même s'il est expliqué, n'en est pas moins regrettable.

Bref, le concept verbal d'évolution a pour résultat unique de confondre les concepts fondamentaux de la phénoménologie, les concepts de causalité, de série, de processus latent avec des notions métaphysiques confuses, la métamorphose universelle, le progrès à l'infini, la continuité absolue. C'est un énergique stimulant de l'imagination diffluente, laquelle est plus propre à neutraliser l'imagination scientifique qu'à l'aider. Dénoncer cette confusion est le premier office de la critique.

Nous avons écarté jusqu'ici toute espèce de discussion métaphysique qui n'intéresse pas directement la critique. Mais le problème de l'évolution touche à l'explicabilité des choses ainsi qu'à l'applicabilité des connaissances. Or la phi-

losophîe générale est-elle autre chose qu'une théorie de l'explication et une élude des rapports généraux du savoir et de l'action?

L'évolutionnisme est, ou veut être une synthèse du savoir. Mais celte synthèse ne peut être purement objective; elle doit exprimer Tunilé de la logique et celle de la science qui rapplique, et en outre Tunilé du savoir et celle de Taction qui met la connaissance en œuvre. Aussi voyons-nous la philosophie évolutionniste débuter en énonçant la correspondance de la conscience et de la force et s'achever par une théorie de l'optimisme servant de fondement à une science de la conduite.

A notre avis, le système évolutionniste a dû son grand succès, moins à sa valeur scienlifique qu'à la satisfaction donnée par lui k l'esprit métaphysique. On trouvait dans Tœuvre de Spencer une doctrine sur les limites et la certitude de la connaissance et l'affirmation d'un rapport unissant les règles de la conduite aux lois universelles des phénomènes. On était porté par là-mème à oublier les contradictions inhérentes à la cosmologie hâtive dont cette œuvre tentait de jeler des fondements.

Or notre critique de Tévolutionnisme nous conduit-elle à une conclusion purement négative soit sur les rapports de la nature et de la conscience, soit sur les liens de l'action et du savoir?

Nous avons conclu à la possibilité d'une cosmogonie ou théorie dynamique du monde, fondée sur l'application d'une méthode déterminée, la méthode génétique, qui reconstitue l'unité des processus en formant des séries régulières de phénomènes homogènes. Nous avons opposé ce savoir dynamique ou génétique aux prétentions de l'évolutionnisme. En effet, la cosmogonie telle que nous l'entendons ne consiste pas en une double loi d'évolution et de dissolution universelles ; elle est contenue dans une série de sciences complémentaires, susceptibles d'être ordonnées de la plus générale

à la plus complexe. Chacune de ces sciences énonce un système de lois empiriques, ou de relations constantes, mais vraies seulement dans les limites de Texpérience, puisqu'elles unissent des phénomènes contigents. La cosmogonie est ainsi une pure phénoménologie.

Elle met fin à la vieille antithèse de la science et de l'histoire, qui se ramène à Tantithèse de la nécessité et de Taccident. Vere scireper causas scire. Mais la cause, c'est l'antécédent, et la condition est toujours distincte du conditionné. Justiciable de Texpérience, la science ne connaît rien par cause et nécessité. Néanmoins la phénoménologie est autre chose qu'une simple description de Taccidentel. L'accidentel et le nécessaire forment une couple de notions inséparables car qui nie ou pose Tun nie ou pose l'autre. La nécessité est en effet le seul critère de Taccidentel. S'il y avait des lois nécessaires, l'accident serait le phénomène dont elles ne pourraient rendre compte. Par là-même tout événement, tout devenir serait accidentel. Mais si nulle loi n'est nécessaire, nul phénomène n'est sans antécédent, car concevoir le phénomène, c'est le replacer dans la série, sinon il échappe à la pensée. La phénoménologie est une histoire naturelle, mais où chaque moment, conditionné par le précédent conditionne le suivant. Rien n'empêche de concevoir la possibilité d'un devenir du monde qui serait tout autre, mais, qu'on nous passe cette comparaison familière, le monde réel des phénomènes étant donné, ses parties sont entre elles comme les pièces d'un jeu de patience; il devient impossible en fait de les séparer ou d'en intervertir Tordre.

Cette cosmogonie est-elle compatible d'abord avec un ordre du monde, en second lieu avec un ordre moral du monde ? Ces deux questions contiennent tout le problème philosophique; elles ne peuvent être isolées; la seconde ne peut être résolue ou examinée avant la première. Un monde où régnerait le surnaturel, au sens vulgaire du mot, un monde où surgiraient capricieusement des êtres intelligents

mais où rintelligence ne rencontrerait que des énigme?, un monde où se joueraient des volontés plus capricieuses que les forces les plus aveugles, un tel monde ne pourrait présenter un ordre moral. C'est cette vérité qu'avait établi fortementla philosophie grecque, depuis Platon jusqu'aux stoïciens et que les subtilités de la scolastique n'ont pu infirmer.

L'ordre moral du monde a donc pour base, nous ii hésitons pas à le dire, une conception de C explicabilité sdentifique des phénomènes : écartons le terme de déterminisme s'il doit recevoir une interprétation équivoque. Cependant si la notion du déterminisme n'est que la notion de la succession régulière, du rapport entre antécédents, conditions et conséquents conditionnés, cette notion est la première pierre de Tordre moral du monde. C'est là seulement où la notion du déterminisme scientiflque a pénétré dans les esprils, que la conscience morale a été émancipée des tradition^^ sauvages et des instincts collectifs. En vain on veut que huli-ilectique témoigne en sens contraire; elle n'est pas jugod'un tel débat. La sociologie démontre au contraire que les religions éthiques n'ont porté leurs fruits moraux qu'au sein des sociétés les plus modernes, et ont dépéri là où avait persisté la conception mythique du monde.

La notion de la loi, voilà la base de l'ordre cosmologîque dont l'ordre moral ne peut être que la fleur. Le problème posé à la cosmogonie critique, à la phénoménologie génétique est donc double.

Comment passer de la notion de la loi empirique et contingente à celle de l'unité des phénomènes?

Comment passer de la connaissance des lois à la connaissance des règles d'action.

La méthode historîco-évolutive ne conduit qu'à la conquête des lois empiriques : telles sont en embryologie les

lois de Y hérédité embryonnaire^ de la fixité des connexions^ de Padaptationembryonnaire^ de fomission^ du déplacement, etc. Le groupe des lois qui rend compte d'un seul et môme processus constitue une science. Mais l'explication du monde peut-elle consister ainsi en une multitude de lois? La diversité des lois ne contrarie-t-elle pas les exigences logiques de Tentendement autant que la diversité des phénomènes et Texplication n'est-elle pas avant tout une satisfaction donnée au besoin d'unité?

Le problème de l'explication des lois surgit donc ici.

Mais qu'est-ce qu'expliquer une loi? est-ce Tabsorber dans une loi plus générale? Est-ce la surbordonner à une conception unitaire du monde?

La solution qui a semblé la plus simple est évidemment la première; expliquer une loi empirique, ne serait-ce pas la traiter comme un phénomène, puisqu'après tout elle n'est que la formule descriptive d'une relation entre couple de phénomènes? Mais le type de l'explication n'est-elle pas la réduction du phénomène à ses éléments quantitatifs ou mesurables? Donc, expliquer une loi empirique, ce sera la réduire à une loi plus générale, l'absorber dans une loi rationnelle. C'est ainsi que les lois empiriques de la chimie minérale et organique se laissent ramener aux lois des proportions définies et finalement aux lois de la thermochimie. C'est ainsi que les lois descriptives de la cosmographie sont réduites aux lois rationnelles de la mécanique céleste.

Mais la réduction n'est qu'une illusion de l'esprit. Réduire, dans l'étude d'un phénomène, la qualité à la quantité, c'est en négliger les éléments qualitatifs ou sensibles pour les éléments mesurables. Mais un phénomène est une donnée réelle de l'expérience parce qu'il est sensible. En négliger Taspect qualitatif, c'est renoncer à l'expliquer comme tel; à plus forte raison, réduire une loi empirique à une loi rationnelle, est-ce nier la certitude et la valeur de cette loi.

Nous l'avons dit : l'étude statique du monde, l'étude des

rapports de coexistence, abstraction faite de la genèse et du développement cosmiques, a dû précéder Tétude dynamique ou génétique, parce que seule elle correspondait à Tenfance des méthodes. Socrate, repoussant la physique ancienne, ne voit la certitude que dans les sciences qui dénombrent, qui mesurent et qui pèsent : tout le reste est révocable en doute ; et en effet, ici, la méthode est tout entière à créer. Descaries est encore dans le même état d'esprit que Socrate, bien quïl conçût déjà, après Bruno, la possibilité et Turgence d'une cosmogonie positive. C'est qu'il dédaigne le témoignage, l'observation directe, la méthode comparative et que l'expérirnentation elle-même lui semble être un procédé douteux, dans la mesure oîi il requiert le concours des sens.

Une vieille tradition, lentement formée, nous a donc accoutumés à attribuer à la connaissance statique une dignité et une certitude encore contestées à la connaissance dynamique. Ses procédés d'explication, si imparfaits qu'ils soient au fond, semblent être les procédés vrais.

Néanmoins le point de vue génétique s'est introduit dans deux sciences dont nous avons montré l'importance pour la cosmogonie : la géologie et la biologie. Or il se trouve que par la nature même de leur objet, elles échappent à la réduction mathématique. Le mécanisme cartésien, effort pour conserver en cosmogonie les méthodes et les idées directrices de la cosmologie statique, a donc été mis en échec et ne trouve guère de défenseurs, non seulement parmi les biologistes, mais encore parmi les géomètres. Pourquoi en conserverait-on l'idée génératrice, nous voulons dire la théorie de l'explication dont il procède?

Comte Ta montré dans un de ses premiers écrits : Le problème cosmologique est compliqué ici par le problème de la certitude, chacun obscurcissant l'autre. On place la certitude dans l'intuition etle raisonnement mathématiques parcequ'on la confond avec l'exactitude ; on fait cette confusion parce que l'idéal de la recherche scientiGque semble être la mensuration

des phénomènes. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que Ton est exclusivement soucieux de connaître entre les phénomènes des rapports de grandeur? Et pourquoi ce souci exclusif? Parce que Ton borne Thorizon de la science à la cosmologie statique, à Tétude des rapports de coexistence.

Rétablissez au contraire les titres de la cosmogonie à la confiance de Tintelligence; la difficulté disparaît, La cosmogonie consiste à connaître des rapports de succession, donc elle n'est qu'une phénoménologie, mais une phénoménologie ne peut devoir sa certitude qu'à la comparaison d'observations faites directement ou indirectement et par témoignages. La mensuration des phénomènes conserve encore une haute Valeur. Les variations correspondantes de l'intensité de deux phénomènes prouvent en effet, lorsqu'elles se correspondent, qu'il y a entre eux relation du conditionné k la condition : or on ne peut comparer l'intensité de deux phénomènes sans la symboliser par une grandeur mesurable. Mais symboliser n'est pas réduire. La phénoménologie peut s'aider du symbolisme mathématique sans demandera la mathématique universelle rien qui ressemble à une explication.

On n'expliquera donc pas les lois empiriques en les absorbant dans des lois rationnelles; en d'autres termes l'unité de la phénoménologie ne sera pas cherchée dans la mécanique universelle.

En résulte-t-il que la cosmogonie ne devra pas être, selon le mot de d'Alembert, « une grande vérité » ?

Dans le mécanisme universel, théorie statique de l'univers, l'école idéaliste voit une explication du supérieur par l'inférieur et elle y oppose cette formule, qui a eu une certaine fortune : explication de l'inférieur par le supérieur. En d'autres termes l'unité de l'univers doit être cherchée, non pas dans l'homogénéité des éléments les plus simples de la réalité, mais dans l'harmonie et la finalité de l'ensemble, par suite dans une pensée, immanente ou transcendante, sans laquelle cette harmonie ne serait pas possible.

La formule : explication de Tinférieur par le supérieur n'a pas échappé à la critique. Ne préte-on pas ainsi le flanc à Targument sceptique de l'ignorance, car Tesprit humain n'est-il pas rendu plus propre, soit par sa constitution interne, soit par ses relations aveclanature, au maniement de l'analyse qu'à l'usage de la synthèse? S'il faut expliquer la partie par le tout, l'esprit n'est-il pas enfermé dans un éternel mystère?

Eludons cette difficulté : N'est-il pas acquis que l'inférieur n'est que le nom du simple et le supérieur le nom du complexe? Mais comment expliquerait-on le simple par le complexe? Le simple n'est-il pas l'élément du complexe et par suite la condition de son existence? De plus le simple "n'est-il pas représenté par des notions plus claires que le complexe ? Quoi qu'on fasse, la confusion et l'équivoque logique ne s'introduisent-ellcs pas dans nos idées à mesure que nous les compliquons? C'est de l'appui de ces vérités que le mécanisme a toujours tiré sa force.

Cependant l'idéaliste se retranche dans une position inexpugnable quand il fait remarquer que la décomposition analytique d'un tout, organisme, système solaire ou univers, ne permet point de rendre compte de l'unité de ses parties. En d'autres termes, si le complexe n'explique point le simple, inversement les propriétés du simple, abstraitement considérées, ne donnent pas du complexe une explication satisfaisante. C'est pourquoi les lois statiques sont insuffisantes et l'étude génétique des processus, indispensable.

Donc Texplication n'est ni dans la réduction du complexe au simple, du supérieure l'inférieur, du tout à la somme des partages ; ni dans la dépendance du simple ou de l'élément à l'égard du complexe ou de l'ensemble ; elle est dans la notion d'une action réciproque de l'élément et de la combinaison,

La phénoménologie génétique peut établir l'unité relative de chacun des grands processus, l'inorganique, l'organique, le superorganique. Dans chaque cas, on constate la réaction de

S3â LA CONSCIENCE ET L'EXPLICATION GÉNÉTIQUE

l ensemble sur les parties; on la constate dans la combinaison chimique, dans la vie de la cellule, dans celle de l'organisme complexe, dans l'activité sociale. De moins en moins la combinaison peut être identifiée avec la simple résultante.

Le problème philosophique consiste donc à chercher si quelque unité supérieure des processus ne pourrait pas être découverte. La phénoménologie scientifique nous oblige déjà à conclure que les trois processus forment une série historique, l'inorganique ayant précédé et conditionné dans la durée le processus organique qui à son tour a conditionné le processus superorganique ou psycho-social. Mais il reste à savoir si la série n'est pas en outre un système : si dans la vie de lunivers Tinorganique n'est pas lié indissolublement à Porganisation vivante et l'organisation vivante à la conscience.

Si cette unité peut être constatée, l'explication relative de l'univers cesse d'être chimérique. Dans chaque processus inférieur, le processus supérieur a été possible et par conséquent potentiel. Il est donc légitime d'admettre une tendance du supérieur vers Tinférieur, cette spontanéité virtuelle sans laquelle Tavènement des organismes les plus simples est rationnellement inconcevable. D'un autre côté, dès qu'a existé le processus supérieur, il a réagi sur le processus inférieur. Durant la série des âges géologiques les organismes ont épuré l'atmosphère, transformé les roches, créé les éléments de terrains nouveaux, etc.; puis l'activité humaine a modifié les conditions de l'existence de toutes les espèces animales et végétales en agissant indirectement sur les unes par l'intermédiaire des autres.

L'esprit peut donc s'élever à la notion d'un ordre universel : t( Le progrès est le développement de l'ordre ». Cette formule qui a résumé la politique des disciples de Comte est celle de la cosmogonie philosophique. La notion de l'ordre n'est pas purement statique; en d'autres termes elle ne peut se confondre avec la notion mathématique de l'équilibre ;

LA GONSGlKNCt: ET L'EXPLICATION GÉNÉTIQUE 333

réciproquement, la conception dynamique du monde n'est pas celle d'une Evolution au sens vulgaire du mot, d une métamorphose indéfinie et sans direction. L'ordre est un développement soumis à des lois de coexistence. C'est cette notion, correctif de celle de la finalité, et non celle de l'évolution qui a guidé la méthode génétique dans ses recherches et Ta conduite aux résultats déjà obtenus.

Mais cet ordre du monde est-il un ordre moral? On fait couramment à la science le reproche d'être amorale, non seulement parce qu'elle ne peut révéler aucun idéal d'action, mais encore parce que, reposant sur le principe du déterminisme, elle ne peut formuler une règle de conduite qui ne soit inapplicable. Étrangère par définition à la liberté et à la finalité, la science ne pourrait donc nous faire connaître un ordre moral du monde, lequel ne peut être qu'un objet de foi.

Posons la question avec plus de précision. Les croyances sur lesquelles s'appuie la conduite de l'homme social peuvent-elles reposer sur la connaissance que nous avons de Tordre naturel? Peuvent-elles s'en déduire ?

On pourrait sans doute énoncer le problème en termes opposés et chercher si les croyances qui président à la pratique pourraient avoir quelque valeur si elles n'avaient pas pour point d'appui, pour noyau, une notion de l'ordre du monde éprouvée par les méthodes scientifiques, mais c'est ici qu'on se heurterait à l'objection tirée de la liberté et de la finalité.

Aristote avait distingué l'Art et r Action; et cette distinction semble présider encore à la philosophie pratique contemporaine ^ L'on admet volontiers, dans l'impossibilîtô

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