‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 71 sur 95 · Ethique à Nicomaquet liv. V · texte numérisé non relu

Ethique à Nicomaquet liv. V

de nier l*évidence, que Tensemble des arts, des techniques repose sur la science, ou pour mieux dire, sur la conception de Tordre cosmique que la science manifeste. Mais Ton professe aussi que l'action morale est radicalement distincte de Tart, Timpératif de Fhabileté de l'impératif de moralité. Les esprits les moins asservis aux rancunes théologiques enseignent que l'action morale a ses conditions propres, que l'ordre moral révélé par la conscience est supérieur à Tordre cosmique et en est indépendant et que les règles techniques ne peuvent être que des procédés auxiliaires destinés à servir d'instrument à la réalisation de Tordre moral.

La thèse de Tamoralité de la science est donc la négation de son applicabilité à la direction de la conduite humaine. Néanmoins, il semble qu'il y ait quelque chose de paradoxal à soutenir que Tordre moral du monde est indépendant de Tordre cosmique. Kant, au nom duquel on associe volontiers le patronage de cette doctrine, ne Ta pas vraiment professée, ou pour dire mieux, a professé dans la Critique du jugement la doctrine opposée. Le moins qu'on puisse dire est en effet que si Tordre moral est distinct de Tordre cosmique, il en émerge; mais la raison est portée plutôt à ratifier la thèse stoïcienne qui fait Tordre moral immanent au Cosmos. Et Cœlwn^ et virtus!

Reportons-nous à Torigine de la thèse que nous examinons 1 ici : nous retrouvons encore la prépondérance de la connais-

'■■\ sance statique sur la connaissance dynamique. Evidemment,

^r la théorie statique du monde, dont le spinozisrae est la for-

mule achevée, est amorale. On ne délibère pas sur les conséquences de lois nécessaires, dit YEthique à Nicomague. Or la cosmologie statique ou mathématique aspire à formuler I*" des lois nécessaires que l'analyse ramène à une seule et

rattache aux propriétés d'une substance éternelle. — Evidemment, aussi longtemps que la science de Tunivers est restée statique, les règles de l'action ont dû être appuyées

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OU sur la croyance subjective, au risque de subordonner la morale au mysticisme, ou sur des sciences de la pratique, sciences réputées étrangères à la certitude et n'étudiant qu'un ordre mêlé d'accident et de contingence. — La doctrine morale du spinozisme ne fait pas exception, car Spinoza n'aurait pu conclure ni à la politique du iv*" livre de Y Ethique ni à Téthique religieuse duv**, s'il était resté fidèle à sa théorie de l'unité de substance et de l'absolue nécessité.

Mais aujourd'hui, il n'est plus permis de dénoncer l'amoralité de la cosmologie statique pour conclure à Tamoralité de l'ordre progressif dévoilé par la phénoménologie génétique. Au-dessus du processus organique apparaît le processus vital ; au-dessus des êtres vivants le processus psychosocial. Les phénomènes sociaux achèvent et couronnent le monde sans cesser d'en faire partie; de la nature, qui est déjà une histoire, on passe sans hiatus à l'histoire humaine où se prolonge la nature.

De plus, cette phénoménologie élimine l'idée de nécessité et se contente d'énoncer des' relations constantes entre phénomènes contingents sans jamais identifier le conditionné et ses conditions. Peut-on tenir le même langage qu'au temps oîi la réduction de la qualité à la quantité était le seul type d'explication admissible, temps oîi cependant Leibnitz voyait la morale partout à côté de la géométrie?

L'école évolulionniste, on le sait, ne l'a point pensé, et ce sera sa grande originalité, dirons-nous son grand mérite ? Elle a enseigné que les règles de la conduite se déduisent du principe des conditions d'existence, c'est-à-dire des lois physiologiques, modifiées par les lois sociologiques : de là elle a tiré les règles de la morale personnelle, celles de la morale domestique et civique, celles de la justice et plus timidement celles de la bienfaisance. Elle a môme été jusqu'à distinguer une morale absolue et une morale relative, la première se déduisant des lois générales de la vie humaine, la seconde des conditions d'existence imposées aux nations.

Toutefois Ton a pu mettre en doute l'unité logique de la morale et de la cosmologie des évolutionnistes. L'utilitarisme rationnel, déduit des lois de Tadaptation, implique un optimisme relatif. De là, pour le philosophe évolutionniste, une position à la fois faible et périlleuse. Fait-il œuvre de cosmologiste? Il regarde la vie comme un état transitoire de la matière en mouvement, comme une combinaison instable destinée à être reconquise et désagrégée par les lois de la dissolution universelle? Fait-il œuvre de moraliste? Le développement de la vie devient la grande loi de l'univers : il semble que les lois de la force inconsciente tendent réellemenl à créer des êtres vivants, à les conserver, à les développer, à assurer leurs relations normales et à les rendre heureux.

Le problème de Tordre moral du monde n'est donc pas clairement posé, et toute la doctrine morale en est affectée. La morale est conçue comme l'ensemble des règles qui adaptent l'homme à ses conditions d'existence et par suite à la vie sociale. Il semblerait que celte adaptation dût être directe, consciente et par suite, réduire au minimum ou même remplacer définitivement la concurrence vitale et la sélection naturelle. Mais Ton ne saurait rien imaginer de plus obscur que la pensée de Spencer et de son école sur ce point. Le rôle de la morale et du droit est de faire disparaître la société militaire et de rendre inutiles les formes guerrières de la concurrence vitale. Mais toute règle sociale qui tend à modérer la lutte des intérêts, à apaiser la concurrence économique est dénoncée comme nuisible à la sélection. Spencer ne cache pas cependant les analogies de la lutte guerrière et de la lutte économique ; et, quoique de son propre aveu, il ne puisse point rattacher à l'évolution les règles de la bienfaisance positive et négative, il ne laisse pas de les recommander, car elles contribueront à former un type humain plus élevé et sociable que le type actuel*. Mais

* Cf. Le rôle moral de la bienfaisance (trad. fr. Guillaumin).

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si la sélection reste môme pour les humains la forme décisive de l'adaptation, les règles morales ne doivent-elles pas être dénoncées, ainsi qu elles Font été par Nietzsche, comme des obstacles à Tavènement d'un type surhumain?

Donc l'école évolutionniste laisse encore des arguments et des armes aux mains de ceux qui persistent à soutenir que toute conception scientifique du monde est inévitablement amorale. La raison en est facile à comprendre. L'école évolutionniste ne formule qu'en apparence la théorie dynamique du cosmos : en réalité elle subordonne les sciences dynamiques aux sciences statiques. Mais les emprunts qu'elle a faits aux études génétiques sur la vie, de la conscience et de Tordre social, emprunts d'une incontestable valeur, suffisent à montrer qu une véritable cosmogonie mettrait fin au préjugé qui oppose l'ordre moral à l'ordre cosmique et nie la compétence pratique du savoir méthodique.

La moralité est Tensemble des modifications que subit la conscience personnelle chez le membre actif de la société humaine, arrivée à la phase rationnelle ; la morale est l'ensemble des règles dont l'observance rend possibles ces modifications : c'est pourquoi la morale pratique se confond avec une théorie de l'éducation. Les modifications que la conscience personnelle doit subir sont d'autant plus grandes que Tenfant doit entrer dans une société plus développée et plus parfaite. De là, la notion du péché, la seule notion peut-être que la philosophie scientifique et critique puisse garder de la théologie, à la condition de l'interpréter comme la fait Kant.

Dire que l'ordre cosmique révélé par la phénoménologie génétique est amoral revient à dire que la société n'en fait pas partie. C'est donc oublier les relations de la nature et de l'histoire. Si l'histoire nous montre le triomphe de la réflexion sur l'instinct, elle nous montre également que les créations sociales de Tinslinct sont conservées, réformées et achevées par Tactivité rationnelle. Mais Tinstinct fait apparaître un

Ricu.VHD. — L'éTolutioa. v 2â

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ordre social au sein même de la vie, car sans la société animale^ sans la loi de symbiose, Tadaptation directe serait rendue impossible aux organismes complexes.

L'ordre progressif de Tunivers rend possible l'apparition successive de la spontadéité vivante, de la société inslinc- Live, de la société consciente. Les relations qu'il soutient avec Tordre moral sont identiques à celles qu'il soutient avec la conscience. L'ordre du monde est un ordre conscient, parce que le phénomène en général ne se laisse pas isoler de la conscience qui en est laspect subjectif S parce que la conscience est le type de la spontanéité, de la succession, du développement, enfin parce que l'unité môme de la série cosmique complique une liaison consciente qui s'ébauche dans l'animalcule, sinon dans la granulation protoplasmique, s\ichève dans les représentants élevés de Thumanité et s'organise dans la culture; laquelle donne l'autonomie personnelle du caractère comme base à Tordre social conscient.

En fondant Tordre moral sur Tordre progressif de Tunivers et en donnant la spontanéité vivante et consciente comme type aux phénomènes qui constituent Tordre cosmique nous faisons disparaître la dernière objection, celle qui se tire du déterminisme scientifique.

L'applicabilité de la méthode génétique à l'étude de Torî^anisation vivante et à celle de la conscience sociale est la meilleure preuve à donner de l'irréductibilité de la science expérimentale aux mathématiques. Le mécanisme repose cependant sur Tillusion de cette réductibilité. Or la conception de Tévolution qui explique le dedans par le dehors, la conscience et la vie par Tadaptation au milieu, n'est pas autre chose qu'une forme particulièrement savante du mécanisme. Nous sommes donc conduits à ce raisonnement disjonctif : ou bien nous nierons la valeur de la méthode génétique au riï^que de sacrifier jusqu'à l'idée d'un développement de Tuni-

* Cf. Boirac : L'idée du phénomène (Paris. F Alcau). Fouillée, Vévoluttûfinismedes idées forces. latroductiou (Paris. F. Aican).

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vers ou bien nous considérerons le mécanisme comme une explication purement statique de l'univers, explication destinée à mettre grossièrement l'expérience d'accord avec le calcul, destinée également à être abandonnée dès que Ton considère les phénomènes au point de vue dynamique.

Nier la valeur de la méthode génétique, c'est mettre en cause l'expérience elle-même. Dès lors la cosmologie mécanique serait l'explication du possible et non plus celle de l'univers réel. Il faut donc adopter la seconde solution et conclure que l'univers procède d'un développement interne et spontané.

Mais dès lors le déterminisme scientifique n'est-il pas en péril?

D'après l'opinion la plus communément adoptée, le déterminisme scientifique repose tout entier sur l'idée que tous les phénomènes sont réductibles à la quantité ou contiennent un élément mesurable. C'est même pourquoi les savants ont si facilement admis la disposition à considérer la conscience comme un épiphénomène. Donc, opposer l'ordre cosmique au mécanisme, n'est-ce pas au fond prendre la conscience de l'acte volontaire comme le type même du développement? Or, puisque l'acte volontaire est libre pour la conscience qui ignore ses relations avec l'ensemble, l'affirmation de Tindéterminisme n'est-elle pas le premier et le dernier mot d'une théorie de l'ordre universel qui prétend éliminer le mécanisme ?

Cette question ne peut être éludée. A notre avis, au lieu d'y opposer une fin de non-recevoir, il faut mieux chercher si l'antithèse classique de la liberté et de la science expérimentale ne serait pas un vieux legs de la philosophie précritique tandis que la liberté de l'agent moral et le déterminisme de la nature seraient deux faces d'un seul et même développement spontané.

L'ambition de la philosophie, comme l'ont admirablement montré Bacon, Leibnitz et Kant, est moins de faire la synthèse

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;p totale du savoir que la synthèse de rexpérience, connais-

^^ . sance relative, et des règles de Taction. Mais comme Tavait

).» ! montré l'auteur de YEthique à Nicomaque, l'action et la

% croyance à la nécessité s'excluent. On ne délibère que sur

; le possible. L action repose donc sur la distinction du pos-

,; sible et du réel et partant sur la négation de la nécessité.

Or la croyance à la liberté n'est pas autre chose que la ^ croyance à la possibilité de deux actes différents ou opposés.

' Mais la possibilité a bien des degrés. Ce qui est possible

abstraitement n'est pas toujours concrètement réalisable. fk C'est l'expérience qui mesure le réalisable. Ce qui est possible

I' . logiquement peut n'être pas possible empiriquement. Môme

[''' ce qui se présente à Timagination pratique comme une fin

d'action réalisable peut manquer des principales conditions de l'existence. Le possible, pour emprunter un terme commode à la langue de Leibnitz, n'est pas toujours compossible au réel.

Il ne faut donc point se hâter d'identifier la liberté morale avec l'indéterminisme scientifique, avec la négation de tout déterminisme historique. Chacun de nous est à la fois un caractère personnel et un moment de l'histoire. Être libre, chacun peut éclairer sa conscience, Taffranchir de l'erreur et réformer graduellement son caractère. Chacun peut renforcer en soi le motif moral et intervenir dans la solidarité pour en faire un instrument des fins morales. Mais l'individu ne peut se flatter de transformer la civilisation et de renouveler l'histoire. Encore moins peut-il penser et agir comme si la solidarité morale de l'histoire et comme si la civilisation n'existaient pas.^

Nous avons rejeté ce déterminisme mécanique qui affirme à priori comme une vérité nécessaire la proportion de la cause et de l'effet^ Nous pensons avoir montré qu'il y a là

1. Cf. Vacherot. La science et la conscience, III» partie. (L*bistoire) et Charles Renouvier, Essais de critique générale, l" édition, t. II. ± Wundt. Ethik, III.

une conception de l'univers que viennent démentir les lois de l'adaptation. Mais sous peine de rejeter la condition môme de toute expérience, nous devons affirmer d'autant plus énergiquement avec Wundt, le déterminisme historique et génétique*.

Mieux nous connaissons la série des faits psychologiques et sociaux, mieux nous voyons que, même dans le domaine moral et religieux, aucun fait ne se produit sans des conditions antécédentes.

Sans doute, ce n'est pas une loi d'adaptation aux conditions physiques ou économiques de Texistence qui régit le développement des faits sociaux. Ce sont les lois de la connaissance et du sentiment, ou si Ton veut les lois de la croyance et du désir qui régissent Thisloire. Plus la conscience pénètre les phénomènes psycho- sociaux, aux dépens de l'instinct, plus le déterminisme historique se distingue du mécanisme physique ; moins la connaissance du passé autorise la prévision de l'avenir. Si l'expérience du passé agit sur nos jugements, alourdie de son poids d'erreurs, si nous en sentons la force combinée avec celles de l'hérédité organique et des facteurs physiques de la coexistence sociale, nous apprenons cependant de l'histoire que nous pouvons réviser cette expérience, en éliminer graduellement la part d'erreurs que le passé y a mêlées, que nous pouvons aussi affaiblir par notre art l'influence des facteurs physiques et organiques sur notre activité. Nous apprenons de l'histoire qu'à la condition seulement d'éliminer Terreur et de vaincre la nature extérieure , la contribution au progrès humain et social devient possible, car les facteurs de régression ou d'arrêts sont tout puissants, si l'homme ne sait pas mettre en œuvre ses facultés critiques ainsi que son industrie et en tirer le maximum d'effets.

Loin d'être un prolongement de la physique ou même de

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