‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 83 sur 95 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

maladie, un accident par le feu, ou la mort d'un parent, doit être condamné à payer la dette et une amende ^ »

L'ordalie n'est donc pas une preuve judiciaire, au sens où nous entendons ce mot. C'est le moyen de mettre fin à un procès en l'absence de preuves. L'accusateur qui, ne l'oublions pas, est un particulier, poursuivant en son nom propre ou au nom d'une famille, l'accusateur affirme; l'accusé nie. Le juge recevra- t-il la plainte du premier? Oui, s'il croit voir la faveur divine étendue sur lui. Les deux parties seront donc appelées à. subir une épreuve. Toutes deux devront manier un fer rouge ou plonger la main dans une eau bouillante. Le plaideur dont la main restera intacte gagnera sa cause; si l'accusateur succombe, il subira la peine qu'il réclamait pour l'accusé.

Si cette épreuve n'était imposée qu'à l'accusé; une procédure aussi monstreuse défierait toute explication. Mais il est visible qu'elle est dirigée contre l'accusateur. Nulle accusation ne sera crue sur la parole de l'accusateur si elle n'est appuyée d'un miracle. Le résultat est évidemment de faire redouter la solution judiciaire et de lui faire préférer la vengeance, ou tout au moins le duel, lorsqu'entre les deux procédures l'option est permise.

Néanmoins l'ordalie resterait peu intelligible si on ne pouvait la rapprocher d'une autre manifestation intellectuelle beaucoup plus générale et, malgré ses obscurités, beaucoup mieux connue. Nous voulons parler de la divination.

L'ordalie et la divination ont un trait commun. Toutes deux reposent sur la croyance à une révélation permanente de Dieu à l'homme ; toutes deux supposent que l'homme peut interroger Dieu et l'amener à répondre. L'homme des cités antiques qui consulte l'oracle ou l'haruspice pour connaître xà aSi^^a, l'issue inconnue d'un acte qu'il veut entreprendre, vit dans le même ordre d'idées que le Germain du moyen âge qui pense découvrir le jugement direct de la divinité dans les effets de l'eau bouillante ou du fer rouge. Ni l'un ni l'autre n'hésitent à penser que Dieu est une intelligence personnelle, voisine de l'homme, capable d'être intéressée aux affaires particulières de chacun. La différence est que la divination antique consulte la divinité sur des objets futiles, l'issue d'un voyage, d'une candidature, tandis que la divination judiciaire du moyen âge recourt à elle pour un objet plus élevé, mieux en harmonie avec ses attributs moraux ; elle la consulte sur la justice ou l'injustice d'une accusation criminelle.

A cette analogie en répond une autre qui en est en quelque sorte la contre-partie. L'ordalie et la divination excluent l'idée d'un cours naturel de l'univers, l'idée de la moindre action. La divination sup-

1. Lois de Manou, traduction Loiseleur-Deslongchamps, liv. VIII, 108.

pose que la divinité peut révéler des contingences futures par des manifestations particulières; Tordalie suppose qu'une décision divine pourra empêcher une même cause donnée, Teau bouillante ou le fer rouge, de produire en des cas identiques, sur la main de Taccusateur et sur la main de Taccusé, les mêmes efifets.

Peut-être jugera-t-on que nous exagérons les ressemblances et que nous méconnaissons des dififérences profondes. En effet, Thomme de rantiquité croit à des dieux enchaînés par le destin; ce qu'il leur demande, c'est la révélation de Favenir. Le Germain chrétien du moyen âge croit à un Dieu libre; ce qu'il lui demande, c'est de révéler un événement passé resté caché. Cette différence est inconte stable. Encore ne faut-il pas en exagérer, l'esprit ou les conséquences. Le dieu antique peut au moins retarder le destin :

Non dabitur regnis, esto, prohibere latinis Atque immota manet fatis Lavioia conjux At trahere atque moras tantis licet addere rébus.

La divination antique ne consiste donc pas seulement à demander à un dieu de faire connaître les destins qui l'enchaînent, mais encore ses intentions propres. Quant à l'ordalie, rappelons qu'elle exista ailleurs que chez les Germains. Les Germains odinistes* la prati« quaient comme les Germains chrétiens. C'est des premiers que les seconds l'avaient reçue. De leur côté, les Israélites aussi croyaient à un Dieu libre. Cependant ils pratiquaient l'ordalie. Chez eux l'accusé se justifiait en buvant l'eau amère*.

D'ailleurs, le fait futur sur lequel la divination consulte le dieu antique et le fait caché sur lequel est consulté le Dieu des ordalies, se ressemblent en ce que tous deux sont jugés impénétrables à l'investigation de la raison humaine. Allons plus loin : ce que l'ordalie, comme la divination, demande à la divinité, c'est de faire connaître ses propres caprices. La majorité des historiens nous disent que l'ordalie reposait sur une croyance morale, sur la conviction que Dieu ne peut abandonner l'innocence dans une épreuve solennelle. C'est là une explication rétrospective qui attribue nos idées morales sur la responsabilité et la justice à des sociétés qui semblent y avoir été assez étrangères. L'ordalie n'est-elle pas contemporaine du temps où Grégoire de Tours faisait suivre le récit des fratricides de Clovis de cette phrase mémorable : « C'est ainsi que tout lui réussissait parce qu'il marchait les mains pures dans les voies du Seigneur »? En réalité l'idée sur laquelle repose l'ordalie est que l'homme ne doit pas tirer vengeance de celui à qui Dieu a donné une marque visible de sa faveur. Ce que l'ordalie demande à la divinité, ce n'est pas de

i. Nombres, oh. v.

rendre un jugement impartial, c*est de faire connaître la partie qu'elle favorise.

Si Tordalie n*est qu'un mode particulier de la divination, il nous est plus aisé d'en comprendre les rapports avec Tidée de preuve. Gr&ce aux admirables travaux de M. Bouché-Leclerc, la divination est un sujet bien connu. D'ailleurs, pour en comprendre la nature, il ne nous est pas nécessaire de descendre dans les détails de son organisation, comme doit le faire l'érudition historique. L'histoire de la philosophie grecque nous suffit*. La lutte contre la divination lui donne sa physionomie propre, si distincte de )a philosophie m odeme. La préoccupation de la divination s'y imprime à chaque page. Or la philosophie grecque est la première grande manifestation des exigences logiques, du besoin de preuves et de vérité démontrée.

C'est donc le souci de la preuve qui a détruit la confiance de l'esprit humain en la divination et accompli la plus mémorable des révolutions intellectuelles. Partant si l'ordalie n'est que la divination appliquée à la procédure, la conclusion est aisée à tirer : c'est que la procédure ne pouvait être fondée que par le développement

i. On a dit que la philosophie grecque repose tout entière sur le postulat d'une harmonie entre les lois de la pensée et celles de la réalité. Ceci est vrai en général. Cependant nous constatons, en suivant le développement de la philosophie grecque, un effort visible pour démontrer ce postulat. Plus un système est gros de conséquences futures, plus il cherche à démontrer l'harmonie de la pensée et de son objet. Tel est, par exemple, au plus haut degré, le caractère de Taristotélisme.

Or, plus un système grec a affirmé sans critique l'harmonie de la pensée et de la nature, plus nous le voyons favorable à la divination. Tel est le cas du stoïcisme, de cette théologie poétique que l'antiquité admira en proportion même de sa faiblesse. Les Astronomiques de Manilius nous montrent le stoïcisme préconisant l'astrologie. Si certains stoïciens repoussaient les oracles, d'autres recommandaient les formes les plus basses de la divination. La raison en doit être cherchée précisément dans la plus élevée de leurs conceptions, celle du lien de toutes les parties de l'univers.

Le platonisme rejette la divination inductive, celle qui se tire des présages et des phénomènes extérieurs, mais il admet la divination intuitive, la valeur des pressentiments de Tàme, le prophétis me en un mot : conséquence de sa théorie de la connaissance, car si le monde sensible n'est que l'image imparfaite de Tordre divin, en revanche T&me est capable de saisir le réel et le divin par intuition.

Cependant, de tous les philosophes grecs qui ont admis la divination, Socrate est celui qui montre le mieux le rapport qui unit cette croyance à l'impossibilité de trouver des preuves. Deux domaines sont offerts à l'esprit : dans l'un, on peut prouver la vérité par le calcul, la mesure, la pesée; dans l'autre, les conséquences échappent a toute prévision certaine, il serait ridicule de consulter les dieux sur le premier, déraisonnable de ne pas les consulter sur le second. Socrate croit à la divination en raison même de son impuissance à concevoir une induction vérifiée, une physique expérimentale.

des conceptions qui servent de base à la science et des exigences logiques dont les méthodes scientifiques sont les manifestations les plus hautes.

L'état d*esprit qui rend possible une conception des choses telle que celle qui sert d'appui à Tordalie favorise la persistance de l'état de guerre et retarde la substitution de la discussion à la violence. Au moyen âge, nous disent les historiens, on n'accepte pas l'épreuve toutes les fois que Ton peut recourir au duel. « Ceux qui s'y soumettaient, c'étaient ordinairement les femmes, les pauvres, les serfs... Les guerriers dédaignaient les épreuves. Ils voulaient que Ton crût ou leur parole, ou leur épée. Ils juraient par leurs armes et s'en servaient pour se faire croire *• »

L'état de droit n'est donc fondé que le jour où la procédure civile et criminelle se subordonne aux règles logiques de la preuve : il a donc pour antécédent et pour condition un développement intellectuel déterminé. L'humanité juridique est l'humanité adulte; une différence analogue à celle qui distingue l'homme fait de l'enfant la sépare des premières sociétés historiques.

Cette différence est celle de la croyance réfléchie et de la croyance spontanée. Là où le doute est un état fugitif et exceptionnel, exigeant des intelligences un effort considérable et une souffrance proportionnelle à l'effort, le véritable examen judiciaire est impossible. [^ psychologie du doute est encore bien obscure; nous savons cependant que le doute n'est pas une attitude que l'intelligence prenne facilement. L'enfant ne doute pas; l'illettré doute peu. Les logiciens à tendance métaphysique peuvent voir dans le doute un fruit de la liberté d'indifférence; ils peuvent donner les préceptes les plus beaux sur l'usage qu'il convient d'en faire; mais la rapidité avec laquelle eux-mêmes reviennent du doute, le plus radical en appa> rence, aux habitudes d'esprit de leur enfance, prouve assez qu'ils s'imaginaient seulement douter, et que, même chez eux, c'est la croyance affirmative ou négative qui est facile et spontanée. Le doute est un fruit de la maturité de l'humanité; il est peut-être sa meilleure récompense; il est sûrement la mesure de son élévation intellectuelle.

Dans le développement de l'humanité la croyance réfléchie, fruit du doute, est à la croyance spontanée, ce que dans le développement individuel l'attention volontaire est à l'attention spontanée. L'adulte

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