‹ L'idée d'évolution dans la nature et l'histoireChapitre 84 sur 95 · Michelet, Origines du droit français, eh. li, lui · texte numérisé non relu

Michelet, Origines du droit français, eh. li, lui

est, psychologiquement, d'autant plus distinct de Tenfant que Tattcntion volontaire est chez lui plus développée. Cette correspondance entre le développement historique et le développement individuel n'a rien de factice. La plus haute forme de Tattention volontaire est la réflexion et la forme la plus parfaite de la réflexion, celle qui s'exerce non sur des sentiments ou des images, mais sur des idées abstraites. Ces formes mentales sont celles que la régression atteint les premières. Leur absence chez l'adulte caractérise, soit l'idiotie, soit l'imbécillité : l'idiot ne peut réfléchir; la réflexion de l'imbécile ne peut se porter que sur des sentiments ou des images*. Or la croyance réfléchie ne saurait se distinguer de la croyance spontanée là où la réflexion ne peut s'exercer sur des idées abstraites. Le passage de l'attention spontanée à l'attention volontaire est le premier pas vers le doute et l'examen; mais sur cette route, beaucoup s'arrêtent à mi-chemin. La réflexion sur les idées abstraites est une attitude pénible; elle implique un effort au fond peu commun; elle peut être fort rare en fait là où elle est déjà possible.

La correspondance entre les âges de l'individu et les phases historiques est d'autant moins conjecturale que l'on peut apercevoir l'identité du changement dans les deux cas. De même que le passage de l'attention spontanée à la croyance volontaire, le passage de la croyance immédiate à la croyance réfléchie se ramène à une décroissance de l'apathie intellectuelle. La faiblesse d'esprit qui caractérise l'idiot et l'imbécile consiste dans la prédominance, plus ou moins absolue, des besoins et des sentiments sur les idées. Chez l'enfant normal, il existe bien un état semblable, mais la mécanique des images tend à y remédier. Cependant, tant que l'idée abstraite et le raisonnement abstrait n'ont pas apparu, toute combinaison d'images est one, du moment qu'elle occupe le champ de la conscience. C'est avec l'image générique, l'idée abstraite et le raisonnement abstrait qu'apparaissent des réducteurs assee forts pour expulser du champ de la conscience les combinaisons d'images fantastiques. Or tout ce que nous enseigne l'histoire des croyances nous montre en cet ordre une analogie entre le passé de l'humanité et l'enfance de l'individu. Plus loin on remonte dans le passé, plus on voit l'hallucination reçue comme l'expression du phénomène réel, non seulement par celui qui l'éprouve, mais par ceux à qui elle est racontée. La notion contraire d'un ordre général invariable ne prévaut que lentement à mesure que l'on se rapproche de l'ère présente. Un tel changement historique implique sans nul doute des modifications psychologiques. Il fallait des esprits scientifiques, c'est-à-dire à la fois douteurs et généralisateurs, non seulement pour former les sciences, mais encore pour les accueillir. Il fallait donc que l'apathie mentale eût décru.

1. Paul Sellier, Psychol, deVidiot et de Vimbécile, p. 79. (Paris, F. Alcan.)

Aujourd'hui Tobseryateur est surpris des dififérences du niveau intellectuel chez les races humaines. Laissons de côté le sauvage proprement dit, figurant de comédie, utilité théâtrale, à laquelle le théoricien impose le rôle qui répond le mieux au besoin du système, féroce sans limite pour un Lombroso, altruiste sans mesure pour un Lévis-Morgan et un Engels ^. Considérons cependant le demi-civilisé des États de l'Afrique sus-équatoriale, le nègre de la Guinée, de la Sénégambie et du Soudan. Aux yeux des différents observateurs, la paresse d'esprit est sa note distinctive. « L'infériorité intellectuelle du nègre en comparaison de l'Européen se traduit avant tout par une grande incapacité d'attention soutenue. Le nègre réfléchit difficilement et, comme l'a fort bien fait remarquer Bérenger-Féraud, il manque essentiellement d'esprit de comparaison^. » Selon A. de Quatrefages, le nègre adulte est un être « dont l'intelligence est restée par une sorte d'arrêt de développement au point où nous l'observons chez les adolescents de race blanche. Le nègre conserve toute sa vie la légèreté, la versatilité et l'étourderie de l'enfant 3. » — a Sa paresse est proverbiale, mais à vrai dire son apathie procède plus encore d'une paresse d'esprit que d'une paresse du corps ainsi que Ta fait remarquer Raffenet ^. » — « L'abstraction est absolument en dehors de ses facultés de compréhension : point de mots abstraits dans son langage ; seules, les choses tangibles ont le don de le saisir. Quant à généraliser, quant à tirer de l'ensemble des phénomènes un système quelconque, il ne faut pas le lui demander. Traduire autrement que par des à-peu-près les mots que nous employons pour exprimer les idées de croyance, d'espérance, de vertu, de conviction, lui est absolument impossible ». — « H semble, dit Sanderval, que les noirs n'aient pas de vie dans le cerveau. Ainsi je ne puis pas dire au prince : « Tu es plus mal logé que mes poules. » Il faut pour être compris que je dise : J'ai des poules; j'ai une maison pour mes poules. La maison de mes poules est meilleure que la tienne *. »

Les mêmes observateurs, qui nous peignent cette apathie mentale des peuplades nègres, nous les montrent recourant à la divination comme les anciens Grecs et pratiquant l'ordalie comme les anciens Germains. Sur ce point, les ethnographes les plus différents, parlant des populations les plus diverses, se trouvent d'accord. Ce qu'observent les voyageurs contemporains, ceux du xyii® siècle le constataient déjà, a Lorsqu'on veut, dit Loyer, savoir la vérité de

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