LE CAKACTÈRE MÉCONTENT ET L'IMAGINATION UTOPIQUE
Nous avons dû rappeler la formule de Sluart Mill : « le progrès est rœuvi*e des caraclères mécontenls ». Nous avons pu ajouter aussi qu*il est dû en partie à Timagination des utopistes. D'ailleurs Tutopie et le mécontentement du réel sont inséparables. Nous nous proposons ici de montrer en quelques mots en quoi leur action concourt à la grande oeuvre du progrès, à la substitution de Tart à Tinstinct et de la société quasi rationnelle à la communauté instinctive.
I. Toute création de l'instinct ou de Tart suppose, au moins temporairement, le mécontentement d'une tendance. Supposons les tendances satisfaites sans effort, Tart ne naîtra pas; l'instinct ne dépassera pas les formes les plus basses. En preuve on peut donner l*arrét du développement social chez la plupart des tribus qui se sont formées dans les régions tropicales et équatoriales, surtout quand la flore du pays met à leur disposition des produits spontanés en grande abondance. Réciproquement la tendance mécontentée donne lieu à quelque invention chez 1 homme ou même chez Tanimal capable de représentations. Spontanément les images se groupent de façon à représenter l'objet capable d'apaiser la tendance irritée. Déjà Thomme affamé ou glacé ne s'endort pas sans rêver de repas copieux ou de paysages ensoleillés.
A la base d'un caractère, d'après tous les éthologistes, il faut chercher une tendance dominante ou tout au moins un faisceau de tendances. L'irritation de cette tendance doit avoir pour effet une construction imaginative qui y donne satisfaction. Si le caractère est mécontenté par le milieu social l'imagination tendra, au moins chez certains hommes, à créer la représentation d'un état social où les tendances mécontentes seront satisfaites. De là l'invention sociale ou l'utopie.
L'utopie est caractérisée par la représentation d'une société sans réalité. Le mode le plus simple et le plus fréquent de sa formation est le renversement de l'image de la société présente, l'antithèse au sens absolu du mot. Les prophètes d'Israël écrivent à un moment où
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rhumanité civilisée gémit des atrocités de la coaquète assjrience: ils se conçoivent par antithèse une humanité unie et pacifiée sons un divin berger. Les écrivains français du xvuF siècle souffrent d*iui despotisme tracassier et sans grandeur : ils conçoivent par antithèse la liberté et Tégalité politique absolues. Les socialistes du xix* siècle assistent à Tessor de la grande industrie capitaliste : ils rêvent de régalité économique dans le communisme.
L'imagination utopique a été étudiée récemment par M. Ribot; il est à souhaiter que les véritables historiens étudient de leur côté l'action exercée par les utopistes sur les progrès réels. Il nous semble que Ton peut dès maintenant distinguer entre les utopistes utilitaires dont les saint-simoniens ont été les représentants les meilleurs et les utopistes moraux. Les premiers suscitent des inventions pratiques. De l'enseignement de Saint-Simon et d'Enfantin sont résultés les Blichel Chevalier, les Pereire, les Lesseps, les perceurs d'isthme, les grands constructeurs de chemins de fer et de paquebots. — Les utopistes moraux introduisent dans la conscience des notions nouvelles ou plutôt ils placent devant la conscience commune le tableau vivant des conséquences totales de l'omission ou de l'accomplissement de certains devoirs jusque-là mal conçus. Ils renouvellent la notion de l'homme moral. Les prophètes d'Israël ont à jamais inquiété ceux qui se complaisent dans une piété sans charité et sans justice. Us ont lié inséparablement l'idée du culte à celle d'un effort vers la paix et vers le perfectionnement de l'humanité. Quant à l'enseignement des utopistes du xi.\<> siècle, il en résultera la notion rajeunie de la solidarité morale ou de l'obligation imposée aux membres sains d'une société de prendre soin des membres corrompus. De l'utopie socialiste résultera sans doute un art nouveau, l'art de l'éducation sociale.
II. Le mécontentement dont le progrès est l'effet est avant tout une révolte contre les règles d'action dont la tradition est le point d'appui. 11 n'y a donc pas de progrès sans l'affaiblissement du sentiment que l'école de Comte a considéré comme la forme supérieure de l'altruisme, la vénération du passé. L'erreur des sociologues de cette école est de n'avoir pas vu que cette vénération des ancêtres, cette soumission au gouvernement des morts, ne se maintient dans les sociétés civilisées qu'à l'aide d'une véritable idéalisation dont l'imagination plastique est l'agent. Le mythe, la légende et l'épopée sont les ressorts de cette dépendance voulue du présent à l'égard du passé. Il en résulte que le travail des caractères mécontents, l'essor de l'imagination utopique doit toujours correspondre à une réaction contre l'idéalisation du passé. La littérature voltairienne est l'exemple le plus connu de cette attitude de l'esprit à l'égard des croyances qui subordonnent les vivants aux morts. On sait combien le voltairianisme était préparé par la littérature des libertins au xvii® siècle. L'onjjsait aussi que les libertins du xvP et du xvii'» siècle étaient rattachés par beau-