HÉTHODES POUR ATTEINDRE LA. PRÉHISTOIRE DES RELIGIONS
peu plus tard, lorsqu'on se metira à briser ou à brûler les objets déposés dans les tombes, parce qu'on croît à la nécessité de détruire, c'est-à-dire de tuer l'objet, afin d'en mettre l'âme à même de suivre l'âme du défunt.
L'âge du renne.
Dans quelques gi-otles, dont les plus anciennes remontent à l'âge du renne, par exemple dans les cavernes de Menton, les os des cadavres étaient teints en rouge avec de l'oligiste ou du cinabre. Aujourd'hui encore, quelques tribus de l'Amérique septentrionale, qui exposent les cadavres sur la cime des arbres, recueillent ensuite les ossements décharnés et les peignent en rouge avant de les enteri-er définitivement. On sign.ile une coutume analogue chez les Mincopis des îles Audaman et les ISiams-Niams do l'Afrique centrale {'|. Il a été donné comme raison de cet usage que le rouge est la couleur des esprits. Ainsi, en Polynésie, il suffisait de peindre un olijel en rouge pour qu'il devînt labou, c'est-à-dire la propriété des puissances surhumaines, donc inviolable et inaccessible. Mais nous pouvons nous demander si, dans les «sages funéraires, l'apposition de la couleur rouge n'avait pas pour but de simuler ])lut6t une infusion de sang, c'est-à-dire une restitution de la vie, conformément à l'idée, si fréquente chez les non-civilisés, que le sang et la vie sont équivalents. Peindre les
( ) CARTAit.BAc, La France prchhtorique. Paris, 1889, p. 292. — iie 9.1DAILIAC, Les découvertes prélmloriqaes et les croyances chrétiennes. l>iiris, 1889, p. 13. — LETOinNEAu, Sociologie, Paris, 1880, 11.211 et 220.
CUAPITRE PREUIER.
éfunt en rouge, ce serait donc lui aciliter le reDouvellement de l'exis-
tume, relevée dans les cavernes de la dès l'âge du renne, et de plus en plus •que de la pierre polie, consistait à s replié sur lui-même, de façon que lent le menton. On a soutenu qu'elle e donner au cadavre l'attitude que le pour dormir au coin du feu, le soir, ;e de chasse ou de guerre (*). Mais ce [•tla véritable attitude du sommeil. Je lus volontiers à l'idée qu'on voulait mort la position de l'enfant dans le . Nombre de populations croient que inaissance, — depuis les Algonquins ichante attention, enterrent les petits sentiers les plus fréquentés par les ibu, jusqu'aux peuples des deux con- )liquent de la sorte les cas de resliale ou d'atavisme. D'ailleurs, celte ivée par le docteur Schliemann dans yccnes, existe encore aujourd'hui aux Jans la Nouvelle-Zélande, en Mélané-
iiucîens Péniviens, on barbouillait un rouge avec 1 sacrifices, les portes et les idoles des temples. LLEKT Béville, Beligions du Mexique et du Pérou. — De même, les Bédouins du Sinaï, pendant une rée annuellement en mémoire de leur prophète lu sang de chameau les montants de la porte du iF.R, K Le culte des saints ehe;£ les musulmans », istoiredeg religions, t. U, 1880, p. 511.) ciolo^ie. Paris, 1880, p. 307.
UÉTUODËS POUR ATTEINDItE LA mÉHISTOlUB DES nELICIONS. 19 '
sie, dans l'Amërique méridionale, chez les Bongos de l'Afrique et parmi les Hottentots. Presque tous les voyageurs l'expliquent par la raison que je viens d'en donner ('). La croyance que la terre est la mère commune des hommes, la matrice qui les a originairement portés, se trouve dans toutes les mythologics un peu développées. Les Aryas des temps védiques, dans les cas où ils enterraient leurs morts sans les incinérer, priaient la terre de les accueillir comme une mère son fils f).
Les hommes de cet âge reculé piatiquaienl-ils seulement le culte des morts? Je ferai observer que ce dernier était à peu près le seul susceptible de laisser des traces matérielles. On peut aisément retrouver les objets déposés dans une tombe ; mais allez donc rechercher les vestiges des sacrilires offerts aux corps célestes ou des danses symboliques exécutées en leur honneur! Nous ne devons pas plus compter sur l'écriture que sur le phonographe pour nous transmettre te texte des prières ou des conjurations qui ont projeté vers le ciel les premières manifestations de la religiosité humaine. Toutefois, nous possédons un certain nombre de gravures qui remontent à l'âge du renne, et il est difficile de ne pas admettre que cet art primitif
(') Pour les Araiicuns, d'Obbicsï, L'homme américain. Pai'is, 1839, t. I, p. 92; pour les Hottentots, Pesciiel, Vôlkerkunde. Leipzig, 1874; pour les Ândamanuis, E.-H. Màn, dans le Journal o( the Aiithro-' poloffical Jnslilule, 1882, p. lU. — Décrivant les momies des :mcicns Péruviens, M. Hulchisuu dit que « ic corps éUit placé dans la nii-mc position que le fœtus pendant la vie utérine ». Prehistoric Perii dans le Journal oflhe Antliropotogical Institute, t. IV, 1875, p, 147,
(■) Rig Yéda, X, 18, u.
20 CIIAPITIIE PUEHtER.
ait eu une portée religieuse. Ce sont le plus souvent des représentations d'animaux, mammouths, rennes, chevaux, serpents, poissons, dessinés sur des fragments d'os ou d'ivoire avec une fidélité d'expression et même un sentiment de la vie qu'où pourrait souhaiter à plus d'un artiste moderne. Chez les nègres, toutes les représentations analogues sont des fétiches, on, du moins, ont un but conjnraloire, et j'avoue ne pas croire beaucoup aux préoccupations purement esthétiques des sauvages. Tout, chez eux, a un but pratique, même l'art et la religion. C'est, du reste, une idée fréquente chez les non-civilisés qu'à travers le portrait on peut agir sur l'original. Enfin, comme l'a écrit M. Andrew Kang avec beaucoup d'à-propos : « Quand on adore un tigre ou un lézard, on est enclin à penser que la prière ou le culte adressés à l'image de l'animal plairont à l'animal lui-même et te rendront propice ('). «
La figure humaine a clé plus i-aremont esquissée et avec moins de bonheur. Cependant, on en connaît plusieurs exemples. M. Êdouanl Dupont a trouvé, dans, le trou Miigrite, non loin de Dinant, l'ébauche d'une figui'ine en bois de renne qui, reproduisant la silhouette de l'homme, peut très bien avoir seivi d'idole. Le même explorateur a recueilli dans une caverne de l.i t esse, sur une plaque de grès, près d'un foyer qui remonte à l'âge du renne, un tibia de mamnmuth auquel on ne peut refuseï- le c;iraclère d'un fétiche, car, à cette époque, le mauimouth était déjA
(') Andrew Lkhq, Ciisîom and myth. Londres, 1884, p. 394.
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MÉTHODES POUR ATTEINDaE l\ PRÉUISTOlnE DES RELIGIONS. 21
une espèce ëleiate dans cette région. M. Dupont fait observer, h ce propos, que partoul les ossements des grandes espèces éteintes jouent un rôle important dans les croyances populaires ('). Les Dacotahs et d'autres Peaux-Rouges recueillent soigneusement les os du mastodonte et les pLtcent dans leurs Imttes pour bénéficier de la vert» inngique qu'ils leur prêtent f|. — Il convient de mentionner également les coquilles perforées, les fossiles, les cristaux, les cailloux de quartz et les cornes de renne déposés à l'intérieur des lombes, parfois même dans la main du mort, objets sans utilité pratique, qui ont pu servir d'ornements, mais qui, dans certains cas, doivent avoir été employés comme talismans ou comme amulettes.
Tous ces vestiges dénotent sans doute des conceptions bien enfantines et bien grossières; néanmoins, ils impliquent aussi que l'homme entrevoyait déjà, au delà de son horizon borné, quelque chose de mystérieux et de puissant; qu'il cherchait à nouer avec les êtres surhumains, dont il se croyait entouré, des relations basées sur un échange de services; enfin, qu'il s'était déjà ouvert à l'esprit de sacrifice, c'està-dire à l'abandon d'un avantage tangible et immédiat en vue d'un bien plus considérable, mais plus éloigné et plus incertain.
(') E.DveosT, L'homme pendant lesàf/e» dfla pierre aux environs de Dînant «wr Meuse. Bnisclles, 187i,'p. 92 et 206.
Cj Edw. B. TïLon, Researi-hex into thc eartij liinlori/ of MunkUul, Londres, 1878, p. 522.
CnAPlTItK P11E\IIER.
Age néolithique. Les mégalithes.
Si nous passons à l'âge de la pierre polie, nous voyons ces manifestations religieuses se développer et se généraliser. Il s'y ajoute même des éléments nouveaux, par exemple le culie des mégaliihes, la trépanation des crânes, la vénération spéciale de la hache, etc.
Je ne m'étendrai pas sur l'emploi encore si controversé des pierres levées et alignées qui se rencontrent un peu partout dans les deux mondes. Ou a prétendu que c'étaient de simples monuments commémoratifs, corame les douze pierres, tirées du Jourdain, que Josué fil ériger au [iremier camiienieut des Israélites après le passage du fleuve, pour servir, explique la Bible, <■• de mémorial éternel » ('). Je ne veux pas contester que certains de ces monuments aient pu jouer le rôle d'aide-mémoire ou même de bornes internationales. Mais, quand je vois à quel point le culte des pierres, particulièrement dt^s pierres levées, est encore général dans l'humanité non civilisée, je suis bien plus poilé à conclure que les mégalithes sont, en général, le legs et le témoignage d'une vraie litholâtrie, soit que ces pierres aient été vénérées en ellesmêmes et pour elles-mêmes, comme nous le voyons chez les aborigènes de l'Inde, de la Malaisie, de la Polynésie, de l'Afrique septentrionale, des deux Amé-
(') JosiiÉ, IV, 5-8 — Il pinit (jut iictiiillement ou récemment encore, chez les Kubyles les repi esentints des clans confédérés, qiinnd ils avHient pris une décision import inle dressaient chacun une haute pierre; si une des tribu<i tioliit I engagement sa pierre était renversée. {CwiTAii.Hvr Ftanccpidiislontiue p ïli 315.)
D „-,,.=. t^Googlc
MÉTHODES POnn ATTEINDRE LA PRÉHISTOIRE DES RELIGIONS. 23
riques('), soit qu'on les ait tenues pour la demeure ou le simulacre de quelque puissance surhumaine, comme les hétyles de toute la race sémitique, et même les blocs infornies Hgurant, chez les Grecs, suivant le témoignage de Pausanias, les plus anciennes images des divinités. Nous verrons plus loin que la vénéralion de la pierre levée a été partout le premier pas vers l'idolâtrie.
L'homme de la pierre polie, de même que son prédécesseur de l'âge paléolithique, déposait ses morts dans des grottes; quand les cavernes naturelles lui faisaient défaut, il en construisait d'artificielles, soit qu'il creusât une excavation dans le roc, soit qu'il disposât quatre pierres en une sorte de rectangle recouvert d'une large dalle et enfoui sous un amoncellement de terre. Telle est l'origine des dolmens, dont on ne conteste plus le but funéraire. Toute la question est de savoir si c'étaient des sépultures du premier ou du second degré; en d'autres termes, si on y déposait directement les morts, ou si, avant de les y introduire, on laissait la décomposition faire son œuvre. Djiis celte dernière hypothèse, qui est la plus probable, les dolmens n'auraient été que des ossuaires, analogues à ceux qu'on rencontre encore dans certains cimetières du continent européen; mais cette préoccupation même d'assurer une demeure en quelque sorte perpétuelle aux éléments incorruptibles du corps n'est qu'une nouvelle preuve de l'importance qu'on attachait aux rites funéraires.
(') Mythotogiedit monde luiiiiral, leçon professée à l'école d"iinllir"polojpe par André Letèvre. Paris, 1889.
S4 CHAPITRE PltEMlEil.
Un délail fréquent, qui n'a pas laissé d'intriguer les archéologues, surtout à l'époque où l'on croyait encore que les dolmens étaient l'œuvre d'un peuple particulier, c'est 1.1 présence, dans une des parois, — généralement celle qui ferme l'entrée, — d'un Irou qui ne dépasse guère le volume d'une tête humaine. Au Caucase et au Malabar, cette disposition leur a même valu plus tard, dans le langage populaire, le Hurnoni de « Maison des Nains ».
Ti'op étroit pour avoir servi de passage aux vivants, ciîl orifice n'a pu davantage être utilisé pour introduire les ossements ou même les offrandes, qu'autrement on retrouverait empilés contre la paroi intérieure. L'explication ta plus raisonnable, c'est qu'on h' destinait à permettre le passage de l'àmo. Pour nombre de peuples sauvages, l'âme continue à habiter près du corps, tout en faisant, de temps à autre, une excursion dans le monde de vivants. Or, ainsi que nous le verrons plus loin, l'àme, chez ces populations, est généralement regardée comme une imitation réduite et en même temps semi-matérielle du corps. Il lui faut donc une ouverture pour qu'elle puisse traverser une cloison. A la mort d'un parent, les Hottentois, les Samoyèdes, les Siamois, les Fidjens, les Peaux- Kouges, font une ouverture dans la hutte pour fournir une issue à l'âme du défunt, quitte à reboucher aussitôt le trou, pour qu'elle ne puisse plus rentrer ('}. Les Iroquois ménageaient une petite ouverture dans
{' ¥îi\tr.K,On ccrtaittbnrialcustoins dans \e Jom-nal f the Àitthropological Institute. Londres, t. X V, p. 70, — UtRBKRT Spenceii, Principies ofsociology, 1. 1, § 94.
MÉTHODES poun atteihdue la préhistoire des religions. 25
chaque tombe et ils expliquaient formellement que c'était pour permettre à l'âme de sortir ou d'entrer à sa guise ('). A Koulfa, dans l'Afrique du Nord, l:t même idée s'était combinée avec le désir de ménnger un passage pour tes offrandes. Après avoir laissé un trou dans le haut du tombeau où l'on déposait le cadavre replié sur lui-même, on mettait, près de cette ouverture, des pagnes et d'autres objets, afin que le défunt lui-même pût venir tes chercher et, au besoin, les transmellre à des morts plus anciens ('}.
La trépanation des crânes.
C'est également par le désir de frayer un chemin à un esprit que s'expliquent te mieux ces curieux faits de trépanation crânienne, observés pour ta première fois, en 1872, par le docteurPrunières, dans des cavernes néolithiques de la France centrale et constatés depuis lors dans les sépultures du même âge, en Danemark, en Bohème, en Italie, en Portugal, dans le nord de l'Afrique ainsi que dans les deux Amériques f ). Quelques-uns de ces crânes avaient été trépanés après la mort. D'autres l'avaient été durant la vie, comme on pouvait le reconnaître au travail de réparation naturelle qui s'en élail suivi. Quant aux rondelles d'os détachées par cette opération, elles
(') A, Réville, Religion des peuples non civilisés. Paris, 1883, 1. (, p. SS2.
(*) CLAPPERTo^, Second voyage dans l'intérieur de l'Afrique. Paris, 1829, t. I, p. 276.
( } Broca, Mémoire sur la trépanation du crâne et les amulettes crâniennes à l'époque néolithique. Paris, 1877.
26 CIIAPITHE PilEMIGtl.
étaient percées d'un trou et portées en collier, usage qui s'est perpétué jusqu'à l'époque gauloise.
Aujourd'hui encore, il parnilrnît que la trépanation est pratiquée cliez les Knbyles, — dans un but d'initiation religieuse, affirme M. de Nadalllac, — dans un but thérapeutique, rapporte M. Itroca. Dans le premier cas, elle pourrait avoir pour objet de permettre à l'âme de se metti'e librement en communication avec les puissances surhumaines, ou encore d'offrir aux dieux un succédané, un substitut, en lieu et place de la personne entière, comme nous en trouvons des exemples chez tous les peuples qui pratiquent des mutilations religieuses, depuis l'ablation d'une phalanjîe jusqu'au sacrifice des cheveux ou des ongles. Dans le second cas, elle aurait évidemment en vue de permettre l'expulsion d'un esprit qui s'est introduit dans le corps et qui y cause des désordres, conformément à la théorie des non civilisés que toute maladie est un fait de possession diabolique ou divine. C'est ainsi que les sauvages des deux mondes appliquent à leurs malades les procédés de massage et de succion; qu'ils leur administrent des boissons purgatives et vomitives; qu'ils leur font même des saignées et des brûlures, dont l'efficacité souvent réelle, quoique toujours empirique, est invariablement attribuée à la sortie de l'esprit perturbateur.
La trépanation des morts est peut-être plus difficile à inierpréter, précisément parce que nous n'en trouvons l'équivalent chez aucun peuple connu. M. Cartailhac, s'appuyant sur une sorte d'embaumement que pratiquent encore les Dayaks, croit qu'elle avait pour
D,i,,,..„L,CÎOOglc
MÈTUOUES POUn ATTPJ^DIte LA PRÉHlSTOinE DES RELIGIONS. 37
objot (le pennciire l'extraction de ta cervelle ('). Mais on peut penser que ce procédé eût laissé d'autres traces; il n'expliquerait pas, en tout cas, la valeur d'amulette qu'on attachait aux rondelles ainsi détachées du crâne. Peut-être l'opération avait-elle précisément pour objet de procurer ces précieux talismans; ou encore s'agissnit-il de fournir à l'âme une issue spéciale par oîi elle pût sortir du corps. II est à remarquer que la trépanation ne s appliquait pas, dans la même sépulture, à tous les défunts indistinctement; que, sur quelques crânes, elle a dû êlre pratiquée à la fois pendant la vie et après la mort; enfin, que parfois les trous ainsi formés ont été rebouchés au moyen de rondelles évidemment empruntées à d'autres tcles. Tous ces faits rentrent assez bien dans l'hypothèse que la trépanation élait réservée — ainsi que, ailleurs, certains rites funéraires elcei'tains modes privilégiés de sépulture — aux individus regardés, à raison de leur rang, de leur savoir ou de leur tempérament, comme en possession d'une nature supérieure ou comme en communication directe avec le monde surhumain.
La coite de la hache.
Nous avons la preuve incontestable qu'à l'époque des cités lacustres et des cryptes artificielles, l'homme pratiquait l'idolâtrie. Dans les cavernes de la Marne, de l'Oise, de l'Kure et du Gard, en France, on a trouvé,
(') France prèhislorique, p. 286.
38 ciiAi'iriti-: premier.
loujours sur la paroi gauche de l'anti-grotte (ce qui implique bien une disposition intentionnelle), l'ébauche d'une Qgure féminine où l'on peut distinguer les yeux, le nez, la bouche, les seins et même le dessin d'un collier ('). Cette grossière sculpture, qui est partout la même, est généralement associée à l'image d'une hache en silex, sorte de maillet à deux têtes, parfois figuré aveo son manche. Il n'est pas surpre nant que l'homme de la pierre ait vénéré l'instrument caractéristique de sa civilisation, l'arme qui assurait sa domination sur la nature et qui représentait le fondement de sa puissance. Aujourd'hui encore, ne voiton pas les Peaux-Rouges, les Polynésiens et même les Hindous offrir des hommages à leurs armes et à leiirs outils? Le culte des silex taillés, et, à plus forte raison, de la hache en pierre, a été à peu près universel dans l'humanité, qui, partout, même après l'avènement des métaux, a continué à mettre ces premiers produits de l'industrie en rapport avec la foudre et en a fait des pierres tombées du ciel. Cependant, dans les sculptures qui nous occupent, on peut se demander s'il ne faut pas rattacher la hache au culte de quelque divinité féminine à qui elle aurait servi d'arme ou de simulacre, comme, dans les tombes de l'âge postérieur, elle devient le symbole de Thor et de Taranis, les divinités du tonnerre chez les Germains et chez les Gaulois (^. Ceci n'implique nullement que les hommes
(I) U°" bT. Baïk, Mémoire sur les grottes de la Marne. Paris, 1872.
(*] tl est intéressant de constater que la hache se retrouve dans la muin du dieu de lu foudre chez les Chuldécns, les Grecs [Zetis Labrandeus] et les Hindous {Çiva).
UËTUODES POUIt ATTEIMORË LA PltÈtlISTOlRE DES RELIGIONS. 29
de I» pierre polie aient adoré la fouJi'e sous les traits d'une femme, et le plus sage serait peut-être de renoncer,dans l'état actuel de nos connaissances, àdéchiffrer davantage ce problème. Toutefois, en tant qu'il m'est permis, sans sortir de mon cadre, de formuler ici une hypothèse, je demanderai si l'on ne pourrait voir dans cette idole fruste et naïve une personnification de la nature ou plutôt de la terre. Kn effet, nous trouvons celle-ci adorée, sous une physionomie féminine, par tous les peuples parvenus à une capacité de généralisation suffisante pour concevoir l'idée d'une puissance analogue. Je me risquerai mémo à supposer que sou association avec une hache pourrait bien avoir trait à quelque mythe de l'union entre le ciel et la terre, oij les formes fécondantes de l'orage auraient été symbolisées par la hache de pierre. La présence de pareilles conceptions chez presque tous les peuples qui ont atteint un certain niveau de développement mythologique est ma seule excuse pour hasarder cetle explication, qui concorde, néanmoins, avec ce que nous savons des idées religieuses chez les occupants de notre sol, au moment où ils entrent en contact avec des sociétés plus avancées (').
(■) On Irouve assez tréiiueminent, sur dus autels gallo-romains, un dieu tenant un long m.tillKl, associé à une di-i-sse qui porte une corne d'abonilnncc. Dans tepremjur, bien qu'il soit parfois latinisé en Dispater ou en Sjlvanus, les archéologues s'accordent à voir Tarants, le dieu de la foudre, l'équivalent celtique du Thor germain ; dans la seconde, une déesse de la terre ou de la nature. (« Le dieu gaulois au maillet », par Eu. Fi.orEST et H. Gaidoz, dans la Revue archéologique de marsavril 18i)0.) — Le m irteau, emblème de l'orage aux ondées vivifiantes, était également, parmi les populations germaniques, le symbole de lu fécondité. En Scandinavie, quand la mariée pénétrait sous le toit
30 CIIAPITHE PUEXIER.
La plupart des rites que je viens de ineiilionner ont éjfaletnent marqué de leur empreinte l'âge du bronze ou du cuivre et on peut les suivre dans le premier âge du fer, avec lequel, presque partout, nous prenons pied dans l'histoire.
De la méthode en archéologie préhistorique.
On trouvera peut-être que l'ensemble de ces renseignements est assez maigre, et que la part de l'hypothèse y est encore bien forte. Mais les faits que nous avons pu y constater suffisent, sinon pour reconstituer toute la religion des hommes préhistoriques, du moins pour établir que leur niveau religieux n'était guère supérieur à celui des peuples actuellement échelonnés entre les commencements de la civilisation et la complète sauvagerie. On aui'a remarqué que pour retrouver les croyances résultant de ces constatations matérielles, j'ai eu recours aux vestiges analogues qui se rencontrent chez les peuples non civilisés de notre temps et qui y reçoivent une explication connue. C'est ain.si que, pour retrouver l'usage de certains engins préhistoriques, on s'est adressé aux populations chez lesquelles a été constaté de nos jours l'emploi d'engins identiques. On n'a même pas hésité à généraliser les conclusions tirées de ces analogies, quand
conjugal, l'usagt! ëlail de jeler un mnrlcaii de fer dans son tablier [Revue des traditions populaires, t. IV, janvier 1889, p. 33\ et un vieux poète allemund du moyen âge, Frnucnlob, cité par M. Karl Blind, tait naîvemenl dire à la vierge Marie, pour expliquer la conception de l'enfant Jésus, que « le foi^eron de là-haut lui a jeté un marteau dans le sein ». {Antiquary. Londres, 188i, t. IX, p. 300.)
HËTBODES PO(Jlt ATTI-I»DUE LA PRËHISTOIHC DES RGLIGIOMS. 31
il s'est agi de reconslituei- l'inJustrie, les occupations, les mœurs des sauvages préhistoriques. Tout ce que je demaade, c'est la permission d'eu faire autant quand il s'agit des croyances ei des insliiuLioiis religieuses.
Le folklore et us applications.
Une autre science aboutit aux mêmes résultais. C'est le folklore, ou plutôt l'étude des traditions que les civilisations antérieures ont, en disparaissant, laissées, comme autant de dépôts sédimentaires, dans les classes inférieures de notre société. Il faut reconnaître que ces classes, particulièrement dans les campagnes, ont beaucoup moins ressenti que le reste de la nation l'action modificatrice du |)rogrès, et, par suite, qu'elles ont beaucoup mieux gardé les habitudes intelleciuelles et sociales autrefois communes à toutes les couches de la population. De là des croyances et des coutumes qui semblent absolument inexplicables, si on les juge d'après les idées généralement acceptées de nos jours dans la science et même dans la religion. Pour comprendre la signification et l'origine du ces survivances, il est nécessaire de les replacer dans le milieu d'où elles sont respectivement sorties. Il y en a un certain nombre qui s'expliquent par les croyances et les rites des religions historiques immédiatement antérieures au christianisme. D'autres témoignent d'un état religieux plus rudimentaire, plus grossier; si elles existaient au sein des religions antiques, elles y formaient déjà de véritables survivances, comme l'a reconnu plus d'un auteur de l'époque. Cherchez-en
CEUI'ITRE PIIEHIER.
liant parmi les matériaux de l'ethnographie conî : il y a neuf chances sur dix pour que non vous les retrouviez chez quelques groupes llisës, sinon chez presque tous, mais encore
étudiées dans ce nouveau milieu, elles m sens rationnel, c'est-à-dire conforme à la enser en vigueur chez les sauvages. En effet, . très bien dit Mannhardt, « les diverses
développement iniellectuel de l'humanité : des représentants vivants sur la terre, et ces derniers forme tm précieux moyen d'incs survivances des états antérieurs consta-
les peuples civilisés, où elles remontent s aux âges de la sauv.igerie primitive « C).
rtains départements de la France, quand les mt habiter une maison nouvellement coii>
commencent par y égorger uu poulet dont ent te sang dans les appartements. C'est, on dans le Poitou, parce qu'on doit faire
mort dans la maison, si on veut qu'elle labitable pour les vivants f). Ainsi présenlume n'a aucun sens; mais il n'en est plus ;i on la met en rapport avec la croyance, à énérale chez les peuples non civilisés parâge de la bâtisse, que l'âme d'une victime ;ous les fondations protège la solidité ou
approches de l'édifice, et si on combine mce avec le principe, non moins répandu, ière de sacrifice, comme nous le verrons
.BT, Waid u)ifl Feld-Kutte. Berlin, 1877, l. i[, p. 23.
les de la conslniclion », dans Mélusiiie du 5 janvier 1888.
MÉTHODES POUR ATTEINDRE LA PnÉHISTOlRE DES RELIGIONS. 33
plus loin, OD peut offrir l'inférieur pour le supérieur, l'animal pour l'hoiuine. En Allemagne, c'est parfois un cercueil vide qu'on mure dans les fondations, alors que, chez les Bulgares, on se borne à faire le simulacre d'y jeter l'ombre d'un passant. Pour trouver l'explication de celte dernière variante, il suffit de se transporter cliez les nombreuses populations qui regardent l'ombre de l'individu comme sa partie spirituelle, son âme, en un mot. Nos propres langues attestent que nos ancêtres admettaient également cette identité. La croyance que les morts n'ont plus d'ombre se rencontre cbez les nègres de l'Afrique centrale, comme dans le poème du Dante; et les Bassoutos s'imaginent qu'un crocodile peut emporter un passant, s'il parvient à saisir son ombre sur le bord de l'eau (').
Il y a deux ans, j'assistais, dans le temple crématoire de Milan, à Tinciaération des restes d'un jeune instituteur. La crémation terminée, comme on allait sceller l'urne, la mère et les sœurs du défunt demandèrent à déposer leur photographie près des cendres encore tièdes. Certes, il y a quelque chose de touchant dans l'usage de placer sur la tombe ou à côté même des morts l'image des êtres qu'ils ont aimés durant la vie. Mais il n'en est pas moins étrange et significatif à la fois, de voir une famille, assez émancipée pour rompre avec la routine traditionnelle de l'enterrement et,enmêmetemps,assezasservieaux traditions du plus
(*) ÂRBOLSSET et DALHAii, Voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap. Paris, 1842, p. 12. — Cf. Journal oflhc Anthropotogieal ïmtitute, t. X, p. 313, et XVI, p. 541.