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L AVENIR DU CULTE D APRÈS SO» PASSÉ

tant que manifestation spéciale des rapports entre l'homme et Dieu? Il ne manque pas, même parmi les théistes, d'esprits généreux qui, par une réaction natu* relie contre les abus du formalisme religieux, prédisent l'extinction inévitable, sinon prochaine, de toute pratique religieuse. Les fondateurs du mouvement éthique ont même essayé d'établir le lien de leur communion sur la seule identité des aspirations humanitaires et progressives, u Nous pensons, écrit un des interprètes les plus autorisés de ce système en Angleterre, M. Stanton Coit, qu'en faisant du dévouement au bien général, le lien et le seul lien de l'union religieuse, nous finirons par amener les hommes à écarter toute autre base dans l'organisation des Ëglises et qu'aussitôt nous verrons se constituer en associations analogues pour la diffusion de la vertu, ceux qui restent aujourd'hui en dehors de toute organisation ecclésiastique et même se mettent en opposition avec le dogmatisme des cultes ('}. » Et il ajoute ces paroles enthousiastes : a L'idée de former des sociétés vouées au progrès moral vaut en grandeur et en importance la conception, formulée par le Christ, d'un royaume de Dieu sur terre; elle se produit aujourd'hui avec toute la fraîcheur et l'attraction d'une nouvelle révélation sociale, pour laquelle, à la vérité, les cœurs et les intelligences ont été préparés par les développements séculaires du christianisme. »

[') The Ethical Movement defined, dans les Religioux Systems of the World. London, 1890, p. 558, 539. — Voy. aussi rintércssant volume (le discours, traduits de l'anglais par M. Hoffmann, professeur à l'Université de Gand, sous le titre de : La religion bâtée sur la ntûrale. Gand, 1S91.

Assurément, de pareilles associations peuvent rendre i signalés aux idées de tolérance pratique et lent humanitaire. Mais, si considérable que nîr leur action sur les sentiments et sur les ne pense pas qu'elles arrivent à satisfaire •oins dont le culte est l'organe. Ce ne sont mt — comme on Ta prétendu dans un accès ristocratique et masculin — les femmes, , les classes inférieures, ou les esprits lés par les affaires quotidiennes pour s'iniute culture, qui éprouvent le besoin d'être

par la religion au delà des bornes étroites tence frivole et matérielle. 11 manque )se à rhomme, même le plus cultivé, s'il ne noyen de satisfaire ses aspirations vers absolu dans un appel aux ressources de la la musique, de la peinture, de toutes les ns de l'art qui interviennent dans le culte iliser les côtés esthétiques de l'idéal, nême que le progrès religieux s'achève par in masse dans des associations religieuses,

d'une pièce avec une théologie conforme ces de la science et un culte réduit à itations purement rationnelles. Quand on l'attraction qu'exercent les vieilles formes,

porté à croire que ce progrès se dévelopt par l'émancipation graduelle de la pensée

communions existantes, du moins parmi te prêtent à la modiûcation graduelle des

dans la plupart des Églises, trois catégories

l'avenir du culte d'après son passé. 303

d'adeptes : ceux qui acceptent les dogmes et les cérémonies dans l'esprit où ils leur ont élë transmis; — ceux qui les subissent par force d'habitude, par respect humain, par désir d'imprimer une sanction divine aux actes les plus solennels de la vie. ou simplement par préoccupation de donner un exemple à leur entourage; — enfin ceux qui approfondissent les questions religieuses et que tourmente, même en matière ecclésiastique, la soif du mieux. Cette dernière catégorie aurait depuis longtemps libéralisé la religion, si trop souvent elle n'avait été éliminée, au fur et à mesure de sa formation, par les procès en hérésie, par l'intolérance ambiante, ou même simplement par l'obligation de souscrire à des formules dogmatiques. Actuellement, dans un grand nombre de communions, la liberté de penser jouit d'une tolérance tacite : que cette tolérance devienne un droit formellement reconnu, et rien n'empêchera leurs adhérents de concilier le respect des anciennes formes avec ie développement des idées nouvelles. Bien plus, la vénération qu'ils éprouveront pour ces antiques symboles sera d'autant plus sincère et plus unanime qu'ils y verront désormais, non des entraves au libre examen, mais des souvenirs historiquiiïS, vénérables à raison de leur antiquité même, dignes surtout d'être conservés pour le lien ainsi maintenu entre les aspirations du présent et les croyauces, les sentiments, les enthousiasmes, peut-être les périls et les souffrances des générations passées. Le symbolisme aboutit ici au syncrétisme.

CUÀPITKE VI.

L'avenir des Églises.

Rien n'empêche même de concevoir un éiat de choses où les principales religions du monde actuel — le christianisme, le bouddhisme, le brahmanisme, le judaïsme, le confucianisme, l'islamisme — se regarderaient simplement l'une l'autre comme des rites divers au sein d'une seule Église, en étendant à la différence de leurs systèmes religieux cette belle parole d'un prélat russe : « Nos cloisons confessionnelles ne montent pas jusqu'au ciel. » Sans doute, un pareil idéal de paix et d'union religieuses semble encore loin de nous. Mais on voit grandir, parmi les esprits éclairés des divers cultes, la pensée que toutes les religions sont bonnes si elles nous aident à vivre honnêtement et même qu'elles sont toutes vraies, dans la mesure où elles nous font sentir la présence d'un pouvoir supérieur travaillant, suivant des lois, au bien de l'univers. La croyance à la continuité du progrès religieux implique, du reste, que nulle Eglise ne possède la vérité absolue et que chacune a le droit de la chercher avec les lumières de la conscience et de ta raison. Qu'on greffe cette idée sur la conviction de notre impuissance à nous représenter la réalité suprême, autrement que par des symboles, et on arrivera forcément à la conclusion que tous les rites ont une valeur purement relative, dont la seule mesure est dans les services rendus à la culture humaine.

11 s'est passé, sous ce rapport, à Londres, un fait récent qui mérite d'être cité. La South Place Eihical Society a organisé des conférences où des hommes,

LAVE:.N1II du culte UAlMtËS SON PASSÉ. 30B

apparteiianl aux sectes lesplusdiverses,oiit été invités à exposer successivement les principaux éléments de leur l'eligion respective. Je sais bien que leur langage a dû se ressentir du milieu ambiant, mais enfin n'est-il pas curienx et signiflcatif que tous, juifs, parais, positivistes, aussi bien que baptistes, méthodistes, indépendants, anglicans ou unitaires, se soient accordés à proclamer l'existence d'une grande Église supérieure à toutes les dénominations : ta communion de tous ceux qui font leur devoir et travaillent à l'avancement du genre humain. « Les baptistes, concluait à cette occasion le Rév. John Cliflbrd, président de la Baptist Union, forment seulement une partie utile du christianisme britannique, en tant qu'ils représentent une des étapes de l'esprit humain dans le développement logique de la vie religieuse. Les services rendus à l'humanité, tel est le critérium suprême de la valeur des Églises ('). »

(') Religions Systemt ofthe World, p. 428. — Je reçois ù l'instant la. circulaire d'un comitc (|0i s'est constitué pour organiser à Chicago, en 1895, k cAlé des Conventions particulières que les sectes ne manqueront pas de tenir pendant l'exposition universelle, un Congre» central de» religions, u Convaincus, y est-il dit, que « Dieu ne distingue pas entre les personnes, mais qu'il accepte dans chaque nation quiconque le eraint et pratique la justice », nous invitons afieetueiisenient tes représentants de tous les cultes à nous prêter leur concours, pour faire ressortir, pendant l'exposition de 1893, l'harmonie et l'unité religieuses de l'humanilé {the religions harmonies and unities of hamanity) ainsi que les facteurs moraux et spirituels du progrès humain. » Ce qui fait la portée de ce langage, c'est que la circulaire est signée par seize ministres appartenant à toutes tes confessions religieuses des États-Unis — depuis un archevêque catholique (MgrP.-Â.Feehan] et un évéque anglican (le ti-ès rév. W. E. Mac Larenj, jusqu'à un pasteur de l'unitarisme avancé (le rév. Jenkin Lloyd Jones) et un rabbin juif (rabbi E. G. Uirsch], réunis sous la présidence d'un presbj-térien (le rév. J. H. Barrows].

:Ki,-,,.c.L,Cioi")glc

;)06 CBAPITAK VI.

Je suis convaincu que ce poinl de vue gagnera des adhérents de plus en plus nombreux, surtout au sein des Églises protestantes. Quant aux sectes qui voudront s'en tenir à la lettre de leurs formules traditionnelles, elles continueront à voir s'ëclaircir leurs rangs par la défection des esprits qui veulent marcher avec le siècle. Ceux-ci, à leur tour, Ûniront-ils par mettre en commun leur conception plus large de la Divinité et de son action dans l'univers? Ou bien iront-ils simplement grossir le chiffre des indifférents qui se désintéressent des questions religieuses, souvent sans les remplacer par aucune préoccupation d'ordre élevé et général? Le problème mérite d'autant plus d'être examiné qu'il se pose également pour les masses, chaque jour plus étrangères au mouvement religieux, dans les grandes villes, ainsi que dans les centres industriels de l'Europe. Il y a là un facteur qu'on ne peut pas négliger, quand on recherche, non pas les destinées de tel ou tel culte, mais l'avenir même de la religion au sein de la société prochaine.

La religion «t les masaea.

Nos classes ouvrières ne sont pas seulement indifférentes à la religion, le plus souvent elles lui sont hostiles, parce qu'elles lui reprochent de n'avoir rien tenté pour améliorer leur condition; de contracter alliance avec les puissants et les riches; enfin, de détourner, vers les solutions de la vie future, l'attention qui eût dû se porter sur les réformes de la vie présente. Cette hostilité s'est surtout accentuée

l'avenir du culte d'après son passé. ao7

depuis que le socialisme est venu offrir aux foules ua idéal où l'amélioratioa matérielle de leur sort se combine avec la satisfaction donnée aux senti mems d'harmonie et de justice. Il est certain que les Eglises ont fort à faire pour se disculper des reproches qui leur sont ainsi adressés, et ce ne sera pas trop de la participation aux agitations sociales qui tend à se produire actuellement dans toutes les communions chrétiennes, pour remettre en lumière cette vérité trop méconnue que religion est synonyme de socialisme, si par là on veut désigner la tendance à remplacer l'intérêt individuel par l'intérêt social, comme but de nos actes. D'autre part, je n'hésite pas à ajouter que le socialisme sera religieux ou qu'il ne sera pas, c'est-à-dire que, pour aboutir à des résultats durables, il lui faudra emprunter à la religion ses meilleurs éléments d'abnégation et d'altruisme, avec l'idée d'un Pouvoir surhumain qui travaille au progrès matériel et moral de l'humanité.

La science pure arrive à constater la présence d'une force tendant à développer la vie sur la terre. Elle reste muette quand ou lui demande si cette progression de la vie doit aboutir à une augmentation de bien-être pour les individus. Il semblerait même qu'avec sa grande loi du combat pour l'existence, elle décourage plutôt l'espérance d'un bonheur général et d'une harmonie universelle, qui est la clef de voûte de l'idéal socialiste.

Sans doute, on peut concevoir, au sein de Thumanité, une société des races supérieures qui, réussissant à s'isoler du combat général entre tes êtres ou plutôt

308 ClIAPITHE VI.

s'unissaQt afin de poursuivre ce combat contre le reste de la nature, en viendrait, par une répartition savante des forces sociales, combinée avec une limitation systématique du chiiïi'edes naissances, à bannir de son sein les fléaux de la guerre et de la misère. Mais, tout d'abord, pour réaliser cette utopie, qui n'est pas sans grandeur, sur quel levier les socialistes autoritaires ou collectivistes, peuvent-ils compter? Ce n'est pas assurément sur le concours des intérêts individuels, puisqu'ils en proclament Timpuissance et en réclament l'abdication. Est-ce sur le sentiment du devoir? Mais, outre qu'ils enlèvent à ce sentiment sa base religieuse, la plupart ont fait généralement alliance avec les explications matérialistes de l'univers qui, logiquement, tendent à supprimer, avec la liberté et la responsabilité humaines, te fondement de l'obligation morale et, par suite, la notion même du devoir.

Nécessita d'an mobile pins large qne l'Intérêt indlTldoeL

Sans doute, la raison nous révèle — et c'est même elle qui a seule qualité pour le faire — les divers ordres de devoirs qui découlent des rapports nécessaires entre les hommes. Mais, dût même la science parvenir à nous démontrer que le véritable bonheur pour l'individu coïncide invariablement avec les exigences du bien général, il resterait encore à faire respecter cette loi par ceux qui persistent à penser autrement, qui préfèrent des satisfactions immédiates ou surtout qui se laissent entraîner par l'irrésistible influence des passions humaines.

La nécessité de faire intervenir ici un sentiment

l'avesir du culte d'apuès so.n passé. 309

plus fort que nos impulsions et nos convoitises est si évidente que le fondateur de l'école positiviste s'en est remis à l'amour de rbumanité pour dompter les révoltes de l'intérêt individuel. Toutefois, c'est là un retour indirect de l'idée religieuse, sauf que, dans le système de Comte, elle prend pour objet l'Humanité au lieu de la Divinité. Or, comme le dit très bien M. Herbert Spencer, « pîen de semblable à l'humanité ne peut écarter, même temporairement, l'idée d'un pouvoir dont l'humanité est le faible el fugitif produit, pouyoir qui, sous ses manifestations toujours changeantes, a existé longtemps avant l'humanité et qui continuera à se manifester, sous d'autres formes, qu:md l'humanité aura cessé d'exister » (').

L'amour de l'humanité peut sans contredit engendrer de beaux et féconds dévouements. Mais ne se prive-t-il pas d'une base rationnelle, quand il entend uniquement se fonder sur le fait de certaines ressemblances spécifiques entre les êtres humains, et ne renonce-t-il pas volontairement à son moyen d'action le plus puissant, lorsqu'en assignant pour but aux hommes le règne de la justice et du bonheur général, il se refuse à envelopper cette noble préoccupation dans la fin plus large de concourir à l'action de lu puissance régulatrice de l'univers? Aussi, le comlisme a-t-il pu former quelques groupes d'élites et mériter les sympathies de tous les esprits généreux; mais son influence religieuse, dans le sens qu'il attache à ce dernier terme, est restée nulle sur les masses.

(*] Ut^RBiKi Spes<:eh, Study ofsociology, p. 512.

Les progréa dn pesBlmisme.

Cest, d'ailleurs, une illusion de s'imaginer que la généralisation d'une certaine aisance ou même la suppression des inégalités sociales parviendraient à satisfaire toutes les aspirations légitimes de rhumanité. On aura beau assurer à rhorame toutes les nécessités, et même les jouissances de la vie; il suffira toujours, pour empoisonner sa coupe, de la maladie qui le guette au détour du chemin, de la mort qui lui enlève prématurément une tôte chérie, de la vieillesse qui projette au-devant de ses pas une ombre grandis* santé; voire, pour l'élite, de cet éternel désir du mieux qui, développant nos besoins avec le moyen de les satisfaire, fait à la fois la grandeur et le tourment de l'esprit humain. En supposant qu'on arrive à paralyser, chez l'homme, tes germes d'une sensibilité prétendue morbide, ce rétrécissement de sa personnalité n'auratt-il pas pour effet non seulement de diminuer sa force de réaction contre les fatalités de la nature, mais encore de lui enlever le principal plaisir de vivre, et bientôt dé le lancer en pleine réaction pessimiste?

Si le pessimisme domine dans les sociétés orientales, ce n'est point parce que leur condition serait intolérable, ■ — elle ne l'est que par comparaison à la nôtre, — mais c'est que des siècles de despotisme politique et d'énervation morale leur ont enlevé les ressorts de la volonté. Si ce môme mal commence à envahir nos sociétés occidentales dans le plein épanouissement de leur richesse et de leur science, n'est-ce

l'avenir du culte d'après son passé. 31 1

pas, «n grande partie, que la valeur de l'individu y a été contestée et amoindrie par la prédominance d'une philosophie refusant aux hommes la possibilité même de tendre à la liberté? Que serait-ce donc si cette conception exclusivement mécanique de l'univers devait également servir de type à l'organisation de toute la vie sociale, selon les idées communistes ou collectivistes? Cette fois, le pessimisme ne s'attaquerait plus seulement aux esprits délicats et raffinés, que l'absence d'un but supérieur jette dans le dégoût de la vie; il envahirait jusqu'aux masses où l'on aurait réussi à tuer, avec l'esprit de concurrence et d'initiative individuelle — ces boucs émissaires de tous nos inau3( économiques, — les stimulants qui font la variété et le prix de l'existence.

Ajoutons qu'il ne s'agirait pas d'un pessimisme élevé et généreux, comme celui des stoïciens, qui avaient, du moins, la ressource de se réfugier dans le for inexpugnable de l'âine humaine, ni d'un pessimisme expansif et charitable, comme celui du Bouddha, qui, après avoir conduit au renoncement par la science, ramenait» l'activité par l'amour. Ce serait un pessimisme égoïste et résigné, que ne traverserait aucune lueur d'espérance, que ne réchaufferait aucun effluve •l'abnégation. Et cela durerait jusqu'au jour où quelque Itoddhisattva viendrait, pour la seconde fois, enseigner aux hommes que seule la charité la plus large npni nous permettre de franchir les limitations de |i sonnalité, et que la meilleure façon de s'anéantir encore de se dévouer; gu peut-être jusqu'au jo un Jésus viendrait de nouveau révéler à l'hun

souffrante cette vérité retombée dans l'oubli, que les hommes ont au ciel un père commun s'occupant d'améliorer le monde, et que le meilleur moyen de le servir, c'est de s'aimer comme des frères. Le reste alors suivrait par surcroît.

Dangsrs d'une réaction.

D'un autre côté, sommes-nous si sûrs de l'avenir que nous n'ayons plus à prévoir un retour otTensif du surnaturel, même sous les formes les plus opposées â la direction actuelle des esprits? On ne peut contester qu'une réaction mystique ne soit actuellement commencée dans tout notre Occident. Qui sait où elle s'arrêterait, si elle devait trouver un aliment à la fois dans une alarme suprême des intérêts conservateurs et dans une banqueroute fmale des théories révolutionnaires? Il est toujours à craindre que, dans leur ensemble, les classes possédantes ne préfèrent la superstition à la spoliation, et, quant aux masses qui escomptent la possession du pouvoir pour supprimer l'inégalité sur terre, n'est-il pas à redouter que le jour inévitable où elles constateront l'impuissance de l'Ëtat à réaliser leur idéal, elles ne se rejettent tout entières dans les bras de la première religion prête à leur offrir le mirage de quelque nouveau millénium? Ce courant pourrait même devenir irrésistible, s'il lui arrivait de coïncider avec un de ces arrêts ou même un de ces ralentissements qui se produisent de temps à autre, soit dans le développement, soit dans la coordinntion des découvertes scieniiflques.

l'avenir du culte d'après son passé. 313

Ajoutons que les libertés sont solidaires. Toute tentative pour asservir l'individu dans le domaine économique doit, tôt ou tard, se répercuter dans les sphères de la pensée, et, à cet égard, nous ne pourrions trop méditer l'avertissement qu'adresse à révolution elle-même le fondateur de l'évolutionnisme, quanj, malgré ses tendances optimistes, il termine, en ces termes, sa synthèse du développement religieux : « Si, au lieu de nouveaux progrès dans le sens de la coopération volontaire, on doit revoir un système de production et de distribution sous l'autorité de l'Ëtat. qui reproduirait, dans une nouvelle forme, le régime de la coopération obligatoire, les changements qui viennent d'être indiqués, en rapport avec le développement de l'individualisme, ne tarderont probablement pas à s'arrêter, et des changements en sens inverse commenceront à se produire {'). »

PerspeotlTQs plus consolantes da l'aTonir religieux.

On trouvera sans doute que j'ai poussé le tableau au noir. Mais quand on cherche à sonder l'avenir, il faut tenir compte des possibilités extrêmes et, si l'on croit, avec nous, que la liberté humaine sortira intacte de la crise actuelle, on conserve le droit de présumer que révolution religieuse poursuivra plutôt son cours le long des grandes lignes esquissées dans ces chapitres, pour se diriger, par l'épuration graduelle des principaux éléments religieux, vers l'établissement

(') UEhKhxSetxicEK, Eecleâianical Ittitilutioim, p. 631.

d'un culte âniversaliste, à la fois rationnel et fécond.

On s'est demandé si « l'Énergie éternelle et infinie » de révolu tionnisme peut, mieux aue le Dieu inaccessible des néo-platoniciens ou te Bratima impersonnel de l'école védantine, réussir à engendrer chez l'homme les émotions et les aspirations qui se cristallisent dans le sentiment religieux pour engendrer le culte C). Il faut remarquer que cette énergie — ainsi appelée, faute d'un meilleur nom, et qu'il importe de ne pas confondre avec la force, telle que celle-ci nous apparaît à travers notre propre notion de l'effort physique (*j — se présente à notre es[»rit non seulement comme la réalité par excellence, mais encore comme un pouvoir supérieur à toutes les puissances connues, en même temps qu'essentiellement mystérieux dans son essence. Or, l'idée de pouvoir, combinée avec celle de mystère, constitue le fond essentiel, la caractéristique invariable du sentiment religieux.

Mais j'ai également montré plus haut que, pour donner naissance au culte, il faut un élément de plus : la possibilité de nouer des relations avec ce mystérieux pouvoir. Devant une Énergie anonyme, sourde, aveugle, muette, inexorable comme la fatalité antique, l'homme peut bien éprouver une sorte d'horreur sacrée, d'attraction allant jusqu'au vertige, sans que

(') Voyez la critique tranchante, mais Bouvent ipjuBte, que M. Fréd. Harrison a Taite de l'Ineonnaitsable dans aa controverse avec U. Herbert Spencer, {The Nature and Heality of Religion, a eantrovergy between Fred. Harrison and Herbert Spencer. New-York, 1885, p. 49 et suW.)

(') H. Spehckr, Premiert prinàpet, g} 18 et 50.

l'avenir rni CULTE d'après som passé. SIB

cette sensation influe en rien sur sa conduite vis-à-TÎs du pouvoir inconnu qui la lui inspire. Tout au plus, on arriverait à dire avec Littré : v L'immensité, tant matérielle qu'intellectuelle, apparaît sous son double caractère : la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable ('). 9 Même la remarque de M. Spencer : que la Réalité suprême peut être douée de modes d'existence aussi supérieurs à l'intelligence et à la volonté que celles-ci le sont au mouvement mécanique (^, ne peut empécber ces manifestations divines de rester sans action sur l'bom me, aussi longtemps que celui-ci se croit impuissant à se les représenter sous une forme tirée de ses propres concepts.

Toutefois, il n'en est plus de même quand on prête à ce pouvoir incompréhensible, sans même chercher à le définir davantage, la mission d'assurer l'ordre dans l'univers.

Eu tout cas, là est le nœud du problème, sinon pour un avenir immédiat, du moins pour la direction future du mouvement religieux. Ce qui nous intéresse au suprême degré, ce n'est plus de savoir pourquoi l'absolu s'est réalisé dans le temps et dans l'espace, ou, du moins, cette question ne préoccupe que notre curiosité métaphysique, et son insolubilité est loin d'offrir un obstacle au développement du sentiment religieux. Ce

(t) Âugiiite Comte et la pkiiosophie potitioe. 5* édit. Paris, 1877, p. 605.

[*j H. &PENCEH, Premier! principet, S 5.

qui affecte et tourmente désormais nos consciences on *■■"""■' c'est la question qu'a nettement posée M. Wîliliam, danssonbeau livre T'As Creedof Science {^), st le hasard ou un dessein qui gouverne le I. De là dépend, en enet,s*il y a un devoir pour ; et si la vie même vaut la peine de vivre.

Goncluaion. — Ce qui restera de l'idée de Dieu.

es naturalistes les plus éminents de notre a écrit un jour, à propos du matérialisme « Ce n'est pas aux heures de clarté et de qu'il se recommande à mou esprit. Dès que la ■edevient plus forte et plus saine, cette docdissout et disparaît toujours, comme n'otTraiit solution du mystère dans lequel nous sommes et dont nous formons nous-mêmes une partO »

iisme dogmatique m'a toujours paru înintelcar mon esprit reste impuissant à concevoir ice du transitoire et du fini sans un substratum }solu, source directe de tous les phénomènes et lois. Aux heures de crise et de découragement )hiques, ce que je me suis demandé, ce n'est y a un Dieu, en qui nous vivons, nous nous s et nous sommes; mais bien si ce pouvoir !ux poursuitune fin — et une Bn bienfaisante — inivers. Cependant, moi aussi, j'ai senti ces .'évanouir quand la pensée redevenait « plus

res, Tkc Crecd of Science. London, 2» édit-, 1884, p. ^9. NDiix, Àddreis delivered before the Brilish Association '. at Belfast, wUh additions. London, l&H. Préface, p. viii.

DçiilizedbvGoOglc

l'avkhiu du culte d'aPUÈS SOS PASSÉ. 317

forte et plus saine ». II m'a suffi, pour cela, d'embrasser dans son ensemble révolution morale et religieuse de l'humanité, venant prolongeret couronner l'évolution organique de l'univers, ou du moins la partie de cette évolution qui tombe dans le champ de notre observation. Au fond, le pessimisme n'est justifiable que si Ton donne le plaisir pour but à la vie, ou, ce qui revient au même, si on ne lui donne aucun but. !1 se dissipe, quand on assigne pour 6n à l'homme de coopérer à l'œuvre par laquelle Dieu travaille au perfectionnement de l'univers.

Nous en revenons ainsi à la théorie religieuse que nous avons vue surtout réalisée dans le culte des Juifs et des Perses, mais qui néanmoins n'a été réellement absente d'aucune religion où l'ordre moral s'est identiflé avec l'ordre divin : Dieu est, mais son œuvre se fait. Elle se fait surtout, ici-bas, par l'humanité, qui seule en a conscience et qui se sent ainsi devenir l'alliée de la puissance divine dans la lutte pour le bien. Qui dira si de cette communauté d'aspirations et d'efforts ne peuvent pas naître chez l'homme — fût-ce sans certitude de réciprocité — les sentiments de gratitude et d'affection que même les comtistes réclament pour leur humanité abstraite? Qui dira qu'il n'en peut sortir cette foi inaltérable dans le résultat final de l'alliance entre l'homme et la Divinité, qui inspirait les vieux prophètes quand, au milieu des périls et des désastres, ils préparaient, en te prédisant, le jour de Jahveh, c'est>à-dire le triomphe de la justice et de la fraternité dans le monde ?

Néanmoins, cette eschatologie implique la néces-

31t{ ciiACrntE vi.

allé de laisser ouverte à rîm&gi nation une issue sur l'avenir, dans ce monde ou dans un autre. Si, comme l'a écrit U. Spencer, toute évolutioa, après avoir abouti à un état parfait d'équilibre, doit être suivie d'une dissolution correspondante, ou si, en d'autres termes, les améliorations, progressivement et laborieusement acquises par l'bumaniti', doivent un jour raiiilement s'effondrer dans un cataclysme oii elle périra tout entière avec l'ensemble des êtres connus; si, en un mot, Thistoire de l'univers, comme l'ont pensé lus éléates, les stoïciens et les brahmanes, n'est qu'un perpétuel recommencement, alors l'homme se demandera dans quelle mesure c'est bien ta peine de se dévouer pour des conquêtes éphémères, et jusqu'à quel point l'œuvre du pouvoir qui lutte pour le bien n'est pas un travail d'écureuil en cage, qui peut intéresser uu oisif, mais qui est incapable de faire naître chez personne les sentiments dont se nourrit la religion.

Pour que l'homme croie à l'idéal et s'y dévoue, il faut que l'avenir lui soit assuré, soit dans l'attente d'un autre monde où seront compensées les injustices de la vie terrestre, soit dans le progrès indéûni de l'humanité, dût-elle même ne jamais réaliser, d'une façon complète, la perfection dont elle se rapprochera sans cesse. Heureusement, astronomes et physiciens s'accordent à déclarer que la destruction de notre système planétaire est une hypothèse basée sur des assenions prématurées; que nos risques de dissolution, en les supposant établis, peuvent toujours être indéfiniment ajournés par des forces agissant en sens contraire,

l'avenir du culte d'après son PA5SË. âl9

enân, que rien ne permet de aier la possibilité future de communications entre les mondes ('}.

Assurément, la science positive — de même qu'elle ne peut rien nous dire sur la question de la survivance individuelle (*) — reste impuissante à nous démontrer mathématiquement que le monde marche vers un but. Tout au plus peut-elle accumuler ici des pré' somptions et conclure avec John Sluart Mïll : « Il y a de grandes probabilités en faveur d'une création intelligente de l'univers (^. » ^ Pour que cette probabilité se transforme en certitude, peut-être nous faudra-t-il toujours un acte de foi. Mais ce sera, du moins, un acte de foi rationnel, c'est-à-dire qui ne peut être contredit par la raison et qui, en outre, est postulé par les exigences de l'obligation morale gravée dans notre conscience, tout comme les croyances à l'universalité de la loi et même à la persistance de l'énergie, sont des actes de foi postulés par les exigences de la logique scientiGque gravée dans notre cerveau. C'est ta, pour nous, aussi bien que pour les scribes de

(') « Peut-être qu'un jour, a écrit M. GuTt.u [Irréligion de ^avenir, p. iU «t suiv.], si la pleine conualssance de soi était réalisée, elle produirait une puissance coireepondante assez grande pour arrêter le travail de dissolution, à partir du point où elle serait arrivée à l'existcDce. Les êtres qui sauraient, dans l'infinie complication des mouvements du inonde, distinguer ceux qui ravorisent son évolution de ceux qui tendent à le dissoudre, de tels êtres seraient peut^trc capables de s'opposer aus mouvements de dissolution, et le salut définitif de certaines combinaisons supérieures serait assuré. »

(') a La doctrine de l'évolution, assure M. James Sully, dans un article écrit en collaboration avec M. Huxley pour V Encyclopeedia britannica (t. Vlll, au mot : Évolution), laisse en grande parUe la question de la vie future au point où elle se trouvait. »

('') Eiiayi on Religion. p.lU.

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Thèbes, les risbis de l'Inde et les philosophes de la Grèce, la conclusion suprême où la religion vient compléter la science, et, en ce sens, nous pouvons redire avec le grand penseur, à la fois rationaliste et mystique, de l'Amérique contemporaine, Ralph Waldo Emerson : « Tout le cours des choses tend à nous enseigner la foi ('). »

Sans doute, le monde peut encore assister à bien des révolutions et des réactions philosophiques. Si nous en croyons la leçon du passé, des religions peuvent se suivre et se remplacer encore. Il peut surgir des cultes aussi différents des nôtres que la synagogue différait du Temple, que les ecclésies des premiers chrétiens différaient des sanctuaires et des solennités païennes. Des attributs, que beaucoup d'entre nous regardent comme essentiels à la Divinité, peuvent lui être déniés, suivant le système théologique qui prévaudra dans l'opinion. Nous-mêmes ou nos enfants pourrons encore être amenés à répudier des conceptions qui nous sont chères sur le rôle de Dieu et sur la destinée de l'homme. Dieu peut mourir, comme sont morts ses prédécesseurs connus et inconnus, les Baaiim et les Teotl, Âssour et Ammon, Odin et Jupiter; comme mourront un jour ses contemporains d'aujourd'hui, le Brahmde l'hindouisme et l'Allah de l'islam, Ormuzd « le Seigneur omniscient », Thian « l'Empereur céleste », et même Jahveh « le Saint d'Israël ». Mais ce qui ne peut périr, c'est la conception, enfermée dans ce vocable, d'un Pouvoir sur-

('] Spiritual Laws dans Essaya (1" sér.]. Boston, tS87, p. 113.

l'avenir du culte d'après son passé.

Iiumain, qui, se réalisant suivant des lois, S( l'homme dans la voix de la conscience et spectacle de l'univers.

Là est la vérité implicitement contenue triple illusion que nous avons vue concoi genèse de la religion : extension abusive d sonnalité, — confusion de la coïncidence causalité, — assimilation du rêve à la ré est la vérité qui persiste, quand, après avoir la Divinité de ses superfétations originaires accrétions parasites, après lui avoir enlevé autant de vêtements d'emprunt, ses attribut pomorphiques et ses limitations morales, apr avoir ramené sa nature à l'unité et son l'harmonie, nous nous trouvons en présence impénétrable qui nous la dérobera toujours essence et dans sa grandeur, mais qui n'arrê sage ni les manifestations de sa puissance, n lations de sa loi, ni peut-être le rayonneme rieux d'une force d'attraction répondant à m de sympathie et d'amour.

e 3, ligne Ift, au lieu de : BacboveD, lites : Bachofeo.

6, li(pie 3, après : l'antiquité, supprimez : (').

8, ligne S, au lieu de : Bosschlmans, lisez : Boschimaos. 11, dernière ligne, au lieu de .- au de là, lisez : au delà. 56, ligne 3, au lieu de : la Fontaine, li»ez : La Fontaine. 37, ligne 2b, et page 139, avant-dernière ligne, lisez : Tanga-

61, note 1, au lieu de .- Relations : lisez : Relation. 65, ligne S, au lieu de : observe, liiez : fait observer. 67, ligne 36, au lieu de : inexpliquables, lisez : inexplicables. 72, ligne 2i, supprimez : tous pouvez être certain qu', 76, ligne 25, au lieu de : peut multiplier, lisez : multiplie. 88, ligne 15, au lieu de ; vous voyez que, lisez : ainsi.

95, ligne 11, au lieu de : de vous exposer, lisez : d'eiposer.

96, lignes 26-27, au lieu de : sacriRciaux, lisez : sacrificatoires. 230, note 1. après : London 1884, ajoutez : p. 221-222.

243, note 1, au lieu de : Timëe, lisez : Tintée.

2i7, ligne 17, au lieu de : superfétation, lisez : une BuperféUtion,

255, ligne 6, au Heu de : Duns Scott, lisez : Ërigène, Duns Scot.

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