LA PROBABILITÉ, CALCULABLE ET INTUITIVE
Que je voudrais être mathématicien ! Il y dans l’histoire comme dans la substance même de la science mathématique, quelque chose qui émeut étrangement l’imagination, même des plus ignorants. Sa sœur cadette, la Logique, n’est pas moins abstraite et porte ses ambitions plus loin encore; mais elle n’a jamais su se dégager d’une certaine futilité prétentieuse. Il nous semble toujours qu’elle nous explique, dans un langage d’une technicité tout à fait superflue, des choses que nous comprenions beaucoup mieux avant ses explications. Elle ne nous aide jamais à rien inventer, bien qu’elle serve parfois à contrôler nos inventions. Elle ne produit jamais en nous la persuasion, bien qu’elle puisse nous prouver que notre persuasion est justifiée. Elle n’aide pas au travail de la pensée, mais n’en est
SEP TIEME CONFERENCE
que le vérificateur et l’inspecteur de comptabilité. Je ne fais pas allusion ici, à ce que des livres récents appellent « la logique scientifique moderne ». De celle-ci, je n’ai pas la prétention de parler. Encore moins m’occupé-je de la Logique que l’on nomme Inductive. De cette dernière, il ne vaut guère la peine de parler (I). C’est à leur aïeule, plus illustre, à la logique formelle de l’école, que je pense.
Mais quelle différence de ton nous est imposée quand nous parlons de la mathématique! Mill, si ma mémoire ne me trompe pas, a dit qu’elle était aussi remplie de mystères que la théologie. Mais, tandis que l’importance de la théologie pour la science est contestée, l’importance de la mathématique pour la science est incontestable. Ses conquêtes peuvent être appréciées des moins intelligents; elles suscitent la curiosité des esprits les plus matériels. Si parfois le théâtre de cette activité conquérante se transporte dans ces régions de l’infinie abstraction inaccessibles aux regards du vulgaire, elle ne dédaigne pas de s’employer à notre service dans le domaine plus humble de la vie pratique. La mathématique a aidé
(*) En réalité, pourtant, j’en parlerai au cours de ma prochaine conférence.
LES VALEURS INTELLECTUELLES
le genre humain à former toutes ses grandes généralisations sur le monde matériel.
Sans elle, nous chercherions encore à résoudre par tâtonnements d’élémentaires problèmes de mécanique appliquée, empêtrés que nous serions dans un empirisme coûteux et inefficace.
Mais, tout en éprouvant de la reconnaissance pour l’aide que le mathématicien nous apporte dans la conquête de la Nature, nous lui envions la faculté qu’il a de la comprendre. Bien qu’il ne traite absolument, semble-t-il, que d’abstractions, ce sont des abstractions qui, à sa sollicitation, lui donnent la clé des secrets les plus profonds de l’univers matériel. Il tient les fils conducteurs de labyrinthes où l’intelligence la plus claire, livrée à elle-même, devrait désespérer de retrouver jamais son chemin. 11 appartient à une caste privilégiée.
Ce n’est pas avec l’intention d’apporter une réserve bien considérable à ces hautes louanges que j’ajouterai que, à l’égard du sujet immédiat de cette conférence, c’està-dire de la Probabilité, les mathématiciens ne semblent pas avoir donné aux chercheurs ignorants, tels que moi, tout le secours que nous avions peut-être le droit d’attendre d’eux.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
Ils ont traité ce sujet comme une branche des mathématiques appliquées. Ils nous ont fourni beaucoup d’excellente théorie. Ils ont fait preuve d’une habileté admirable dans la solution des problèmes. Mais je déclare que, lorsque nous examinons la base rationnelle de toute cette imposante superstructure, leurs explications, du point de vue des profanes, laissent beaucoup à désirer.
« La Probabilité » selon le mot bien connu de Butler, « est le guide de la vie ». Mais le savant évêque ne définit pas ce terme, et il écrivait à une époque où la théorie des probabilités ne s’était pas encore élevée à la situation éminente qu’elle occupe de nos jours. D’Alembert et Laplace ne l’avaient pas encore discutée. Quételet ne l’avait pas appliquée à la Sociologie, ni Maxwell à la physique. Jevons ne l’avait pas encore nommée « la plus noble création de l’intelligence ». Il est douteux que Butler entendît par ce mot exactement la même chose que les mathématiciens; il est certain qu’il ne soupçonnait pas l’existence d’une ambiguïté latente dans cette expression.
L’existence de cette ambiguïté ne serait assurément pas davantage admise par la
LES VALEURS INTELLECTUELLES
plupart des penseurs d aucune école. Leur opinion générale est que la théorie des probabilités consiste, selon la définition de Laplace, dans « le sens commun soumis au calcul ». Prétendre qu’il existe deux espèces de probabilité, dont une seule réponde à cette définition, serait généralement considéré comme une hérésie. Mais c’est une hérésie à laquelle, pour ma part, j’adhère, et que je me propose aujourd’hui, non sans de grandes appréhensions, de défendre devant vous.
Le paradoxe bien connu de la théorie des probabilités consiste en ce que, selon toute apparence, elle permet d’extraire la connaissance de l’ignorance et la certitude du doute. Ce point ne saurait être mieux exposé que par Poincaré, dans sa discussion de la théorie physique des gaz, où le calcul des probabilités trouve une importante application. Permettez que je vous expose ses vues, moitié par paraphrase, moitié par traduction.
SEPTIÈME COXFÉRENCE
« Pour l’omniscience, dit-il en substance, le hasard n’existerait pas. Il n’est que la mesure de notre ignorance. Quand nous disons d’un fait qu’il est accidentel, nous entendons simplement par là que nous ne nous rendons pas entièrement compte des conditions dont ce fait est le résultat.
« Mais est-ce là toute la vérité? Les lois du hasard ne sont-elles pas une source de connaissance ? Et, ce qui est plus surprenant encore, n est-il pas parfois plus facile de généraliser au sujet, par exemple, de mouvements fortuits, qu’au sujet de mouvements obéissant à une loi, même simple? Voyez, par exemple, la théorie cinétique des gaz. Et, s’il en est ainsi, comment le hasard peut-il être l’équivalent de l ignorance? Demandez à un physicien de vous expliquer ce qui se passe dans un gaz. Peut-être vous répondra-t-il à peu près dans ces termes : « Les phénomènes dont « vous me demandez de vous parler sont « bien complexes. Si, par malheur, je con- « naissais les lois qui les gouvernent, je « serais dans un bien grand embarras! Je « me perdrais dans des calculs infinis, et « devrais renoncer à tout espoir de vous « donner la réponse que vous désirez.
« Heureusement pour nous deux, je suis
LES VALEURS INTELLECTUELLES
« complètement ignorant du sujet. C’est « pourquoi je puis vous satisfaire sur-le- « champ. Cela vous étonne? Eh bien, il y a « quelque chose de plus étonnant encore, « c’est que ma réponse sera juste. »
Quelles sont donc les conditions qui permettent ainsi d’extraire une réponse exacte d’éléments d’information en apparence si réfractaires? Elles paraissent consister dans une combinaison particulière d’ignorance et de connaissance, ayant pour effet total de nous autoriser à supposer que les faits, ou les événements, formant la série envisagée par nous, se produisent au hasard . S’il nous était possible de calculer les causes complexes qui déterminent la chute d’un sou, ou les chocs d’une molécule, nous pourrions, en théorie, les calculer pour chaque sou ou pour chaque molécule, séparément, et nous passer ainsi du calcul des probabilités. Mais c’est impossible. Par conséquent, l’ignorance, réelle ou présumée, devient ainsi l’une des conditions requises pour nous procurer cette espèce de chaos, auquel la science des probabilités s’applique si parfaitement. Mais il y a une autre condition non moins nécessaire, à savoir la connaissance : la connaissance du fait qu’aucune cause extérieure, ou qu’au-
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cune force interne, ne vient affecter notre groupe chaotique d’une tendance ou d’une impulsion de nature à détruire le caractère fortuit que nous lui présumons. Il faut que notre sou soit symétrique et que les démons de Maxwell ne touchent pas à nos molécules. (1)
La lente désintégration du radium nous fournit un exemple admirable de la manière dont se comporte un groupe, ou collection, possédant toutes les qualités que nous exigeons. Les innombrables atomes dont le plus petit fragment visible de cette substance est composé forment une quantité assez grande pour neutraliser ce que nous appellerions, dans un jeu de hasard, les séries de veine . De ces atomes, nous n’avons aucune connaissance individuelle.
Ce que nous savons sur un, nou.s le savons sur tous; et nous les considérons, non seulement comme une collection d'individus, mais comme une collection formée au hasard. Or, les physiciens nous disent que, de cette collection fortuite une certaine proportion devra désintégrer dans un
(^) Maxwell, comme le savent toutes les personnes qui s’intéressent à la physique, a recherché ce qui se passerait, si de petits démons changeaient quelque chose aux mouvements fortuits des molécules dont sont constitués les gaz. Il a tiré de cette conjecture des conclusions très intéressantes.
LES VA LEU HS INTELLECTUELLES
temps donné, et toujours la même proportion. Mais d où procède leur confiance dans la permanence de ce rapport? Pourquoi sont-ils tellement assurés de sa fixité, que ces explosions fortuites soient censées nous fournir une mesure du temps plus exacte que celle empruntée par le genre humain, depuis un temps immémorial, aux révolutions astronomiques ? La raison en est que nous possédons, ici, l’ignorance nécessaire et la connaissance nécessaire sous une forme très complète. Rien ne dépasse l’ignorance où nous sommes de toute différence entre un atome de radium et un autre, bien qu’il doive y avoir entre eux des différences sérieuses. De même, rien ne paraît dépasser notre connaissance certaine de ce qu’aucune tendance ou impulsion spéciale n’interviendra, pour faire qu’un groupe de ces atomes se comporte autrement que tout autre groupe. Car la désintégration atomique n’est pas due à un choc extérieur, ni à une réaction mutuelle, de nature à affecter, non un atome isolé, mais le groupe tout entier. Un milligramme de radium n’est pas comme un magasin d’obus, où, si un obus vient à éclater, tous les autres font de même. L’explosion de l’atome est due à un principe de destruction interne, dont
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aucun agent externe connu ne peut hâter ni retarder faction. En conséquence, bien que la proportion d’atomes qui se désintégrera en un temps donné, ne puisse nous être fournie, comme le taux annuel de la mortalité humaine, que par l’observation, cette proportion, une fois connue, est fixée pour toujours. Le taux de la mortalité humaine est variable; il varie même effectivement. Mais le taux de la mortalité des atomes de radium ne change pas. Dans le premier cas, s’exercent des causes dont l’opération modifie à la fois l’organisme et l’entourage dont sa vie dépend. Dans le second, il semble que la vie moyenne des générations successives d’atomes ne varie pas, et que, une fois formés, ils parcourent séparément une carrière fixée d’avance, sans subir d’influence, ni les uns des autres, ni des corps étrangers.
Jusqu’ici, nous ne nous sommes occupés que de groupes, ou de collections, ou de séries; et, à ce sujet, le calcul des probabilités et la théorie de l’erreur pourront apparemment nous fournir de précieux renseignements. Mais dans la vie pratique, (que dis-je? même dans beaucoup de questions de spéculation scientifique), les occurrences individuelles nous préoccupent
LES VALEURS INTELLECTUELLES
encore plus. Il faut donc, à présent, que nous nous demandions comment nous pourrons déduire la probabilité d’un événement particulier de la connaissance que nous possédons du groupe ou de la série auquel il appartient.
Il n’apparaît pas, à première vue, de difficulté en ceci, pourvu que nous possédions une connaissance suffisante du groupe ou de la série dont tel ou tel accident fait partie. Si nous savons qu’un sou lancé en l’air retombera, à la longue, autant de fois de manière à montrer le côté face que le côté pile, nous n’hésiterons pas à déclarer que les chances pour que, lancé une fois de plus, il donne face , sont à égalité. Attendre, dans un cas donné, face plutôt que pile, ou pile plutôt que face, est contradictoire avec la connaissance objective de la série, que, par hypothèse, nous possédons.
Mais si nous avons, du groupe, ou de la série, une connaissance bien moindre, qu’arrivera-t-il? Supposons que, au lieu de savoir que les deux alternatives possibles se réalisent aussi souvent l’une que l’autre, nous nous trouvions dans la position moins avantageuse de ne pas connaître de raison pour qu’elles ne se réalisent pas aussi souvent l’une que l autre. Nous devrons, je
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suppose, considérer encore les chances comme également partagées entre pile et face, bien que cette évaluation exprimée par le même rapport de et qui nous inspire la même confiance, soit manifestement une conclusion fondée sur l’ignorance, tandis que la première conclusion était manifestement fondée sur la connaissance.
Si, par exemple, nous savons qu’un dé est correctement fabriqué et correctement jeté, nous pourrons dire combien de fois tel ou tel nombre sortira dans une longue série de coups, et nous pourrons dire quelle fraction de chance il a de sortir, sur un coup détaché. De plus, les deux conclusions semblent logiquement se tenir.
Mais si nous savons que le dé est pipé, nous ne pourrons plus dire quelle sera la proportion de chaque nombre pour une série de coups, quelle qu’en soit la longueur, bien que nous soyons sûrs que cette proportion sera très différente de ce qu elle eût été avec un dé loyal. Néanmoins, nous pourrons encore dire (avant l’événement) quelle sera la part de chance de tel ou tel nombre, sur un seul coup, et cette part sera exactement la même, que le dé soit pipé ou qu’il soit loyal, à savoir d’un sixième. Notre connaissance objective du
groupe ou de la série disparaît, mais appuyée sur la théorie de la probabilité notre conviction subjective, sur le point en question, reste toujours la même.
C’est là, certes, une manière un peu scabreuse de passer du point de vue objectif au point de vue subjectif. Dans le premier cas nous traitions de groupes, ou de séries d’accidents, sur lesquels la théorie des probabilités nous permettait de dire quelque chose de positif, quelque chose que l’expérience devait toujours confirmer, à condition que les groupes ou les séries fussent assez vastes. Un calculateur parfait, possédant la connaissance complète de tous les individus du groupe, séparément, n’aurait eu rien à reprendre à nos conclusions. Sa connaissance eût été plus complète que la nôtre, mais non plus exacte. Il est vrai que pour lui, les moyennes n auraient pas d’intérêt, et le mot chance , pas de signification. Néanmoins, il nous accorderait que, dans une longue série de coups, loyalement lancés, d’un dé loyalement fabriqué, n’importe quelle face désignée devra sortir un nombre de fois égal à un sixième de tous les coups de dés. Mais, dans le second cas, il n’en est plus de même. Une prévision fondée sur une connais-
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sance parfaite différerait apparemment d’une prévision fondée sur le calcul des chances. Notre calculateur parfait saurait exactement de quelle manière le dé aurait été pipé et se rendrait un compte exact de l’avantage que cette fraude donnerait à certains nombres. Par conséquent, il saurait qu’en estimant la chance de l’un quelconque des nombres, sur un coup de dé, à un sixième, nous nous trompions. Mais, alors, dans quel sens pensions-nous avoir raison ?
Il faut, je crois, répondre que nous avions raison, non pas à l’égard d’une série de coups obtenue avec le dé pipé en question, mais à l’occasion d’une série de séries semblables, obtenues avec des dés pipés au hasard, série générale dont les séries intégrantes réaliseraient si heureusement, dans leur ensemble, le hasard , que son absence, dans chacune de ces séries, fût sans importance, et qu’aucun des six nombres alternatifs ne fût plus favorisé qu’un autre.
On pourrait répondre de la même manière, si nous supposions notre ignorance portée encore un peu plus loin. Au lieu de savoir que notre dé est pipé, et d’ignorer seulement de quelle manière il l’est, nous pourrions ignorer complètement s’il l’est, ou s’il ne l’est pas. La chance qu’aurait un
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nombre particulier de sortir sur le premier coup de dé serait encore d’un sixième. Mais la série à laquelle cette évaluation s’appliquerait, ne serait, ni une série de coups correctement lancés avec un dé non pipé, ni une série composée de séries obtenues avec des dés pipés au hasard, mais une série de séries avec des dés choisis au hasard dans une collection de dés où seraient réunis au hasard des dés pipés, et de non pipés !
Il est clair que nous n’avons pas de connaissance expérimentale de séries ainsi accumulées les unes sur les autres. Nos conclusions à leur égard ne se fondent pas sur l’observation, ni ne se tirent de statistiques. Nous les atteignons a priori ; et quand le caractère d’une série est ainsi obtenu a priori , la probabilité d’une occurrence particulière s’y rattachant peut s’obtenir d’une façon indépendante par le même procédé. Il n’est pas besoin de se reporter à la série. Notre raison d’évaluer les chances contraires à la sortie de tel ou tel nombre particulier, à la proportion de cinq contre un, dans toutes les suppositions et dans chacune des suppositions que nous venons de discuter, consiste en ce que, dans aucun de ces cas, nous n’avions la moindre raison de croire la sortie de l’un, quelconque.
SEP TIÈME CONFÉRENCE
des six nombres, plus probable que la sortie de n’importe quel autre; bien que nous pussions avoir des raisons de croire que, dans une série de coups obtenue avec ce dé, un nombre, à nous inconnu, sortira? en fait, avec une particulière fréquence.
Ainsi donc, les problèmes de probabilité du type le plus caractéristique recourent, pour leur solution, à un usage hardi du principe de raison suffisante. Nous considérons les alternatives comme également vraisemblables, chaque fois que nous ne pouvons imaginer une raison pour supposer que l’une est plus vraisemblable qu’une autre. Cela paraît assez sage. Mais jusqu’où nous est-il permis de porter cette méthode pour extraire la connaissance de l’ignorance ? Un agnostique refusera d’exprimer aucune opinion sur l’existence de Dieu, parce que c’est là un sujet sur lequel il déclare ne rien savoir. Mais, ou bien la cause de l’univers est spirituelle, ou elle ne l’est pas. Si notre agnostique est aussi ignorant qu’il le suppose, il ne peut avoir de raison pour préférer la première alternative à la seconde, ni la seconde à la première. Faut-il donc qu’il en conclue que les chances du Théisme sont à égalité ? L’homme qui saurait cela en saurait déjà beaucoup. Il saurait, ou
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pourrait savoir, que l’existence de Dieu est légèrement plus probable que sa propre chance de gagner sur un coup de roulette à Monte-Carlo. Il connaîtrait, ou pourrait connaître, la fraction exacte par laquelle ces deux probabilités diffèrent. Mais, alors, comment peut-il revendiquer la qualité d’agnostique?
Chacun doit avoir le sentiment, il me semble, qu’il y a, dans cette façon de raisonner, un abus de la théorie de la probabilité. Mais cet abus n’est-il pas en quelque mesure justifié? La théorie, à moins que je ne l’interprète faussement, nous permet, ou plutôt nous demande, d’exprimer, par la même fraction, des probabilités basées sur une certitude presque complète, et des probabilités basées sur une ignorance presque absolue. Pour arriver à une conclusion nette, il suffit, semble-t-il, d’appliquer le principe de raison suffisante à des alternatives définies, et il est apparemment tout à fait indifférent de l’appliquer dans sa forme positive ou dans sa forme négative, de dire : nous avons toute raison de croire que telle et telle alternative se réalisent un nombre égal de fois; ou bien : il n’y a pas de raison de croire qu’une alternative se réalise plus souvent que l’autre. Je ne
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critique pas cette méthode; encore moins luicherché-je querelle. Au contraire, je reste confondu d’admiration devant cette machine à recherches, dont les produits sont d’une qualité constante, quelle que soit la matière première qu’on lui donne à façonner.
Mon but, du reste, n’est pas de discuter la base sur laquelle repose le calcul des probabilités, tâche dont je m’avoue tout à fait incapable; ni de montrer qu’une certaine obscurité plane sur la délimitation des faits auxquels ce calcul est applicable. Je voudrais plutôt vous faire entendre que, au delà de ces limites, quel que soit l’endroit où nous les placions, se trouve une sorte de probabilité encore plus fondamentale, dont les méthodes mathématiques n’ont rien à nous dire, bien qu’elle possède une valeur suprême dans la direction de notre vie.
En quoi consiste la différence entre les deux? En ceci : la doctrine de la probabilité calculable, si je puis ainsi la nommer, n’a d’application, ou du moins d’application
assurée, que dans des groupes dont le caractère est, ou bien postulé, ou connu d’une façon extérieure au moyen de la déduction et de l’observation. Ces groupes, qu ils soient naturels ou conventionnels, délimitent artificiellement une région où prévaut la sorte d’ignorance qui est la réflexion subjective du hasard objectif. C’est là la sorte d’ignorance que le calcul des probabilités peut, avec le plus de succès, transmuer en connaissance, et c’est pour cette raison que les inventeurs de ce calcul ont trouvé dans les hasards de la table de jeu leur inspiration originelle, de même que leurs successeurs continuent à en trouver les applications les plus heureuses également dans les jeux de hasard. Car, dans ces jeux, le cadre du groupe est fourni par une convention; le hasard parfait est assuré par des procédés appropriés et si quelqu’un essayait de le corriger, les autres joueurs l’expulseraient de leur compagnie, comme tricheur.
Aucune de ces observations ne convient à la sorte de probabilité dont je proclame en ce moment l’importance. Si la probabilité calculable est réellement le sens commun soumis au calcul, la probabilité intuitive est quelque chose de plus profond. C’est elle qui soutient le sens commun et
SE P TIÈME CONFÉRENCE
qui nous fournit l’assise dernière, solide ou trompeuse, de toute vie pratique et de toute spéculation scientifique. Elle n’a rien à faire avec le hasard, ignore tout des moyennes, n’obéit pas à des lois formelles ; les cartes et les dés ne sauraient nous aider à la comprendre ; elle ne se soumet pas au calcul. Comment donc faut-il l’envisager? Quelle place occupera- t-elle dans notre plan général?
Ce sont là des questions de la plus haute importance, mais qui ne peuvent recevoir de réponse avant que nous n ayons repris et un peu développé l’ordre de réflexions un moment interrompu par la discussion instituée en la présente conférence. Avant d’ouvrir cette longue parenthèse sur la théorie des chances, j’étudiais un exemple très important de croyance douée de la plus haute probabilité intuitive, mais dépourvue de toute probabilité calculable : je veux dire la croyance dans la réalité du monde extérieur. Dans ma prochaine conférence, je reprendrai la trame de ma discussion, et j’étudierai une autre croyance de la même espèce, non moins essentielle (d’aucuns diraient, plus essentielle encore) aux sciences de la nature, que celle dont j’ai traité déjà, la croyance dans la régularité des phénomènes naturels.
HUITIÈME CONFÉRENCE
l’uniformité et la causation
Dans mon avant-dernière conférence, je me suis étendu sur l’enchevêtrement des causes et des raisons dans un cas particulier, celui de nos perceptions immédiates du monde extérieur, du monde où nous agissons, du monde qui fait l’objet des investigations des sciences physiques. Il ne saurait y avoir, en effet, de cas plus important, car tous les hommes pensent que ces perceptions immédiates leur servent de guide, à toutes les heures de leur vie, à l’état de veille, et tout homme de science croit leur devoir les témoignages sur lesquels se fonde toute connaissance des lois naturelles.
Cependant, cette constatation même suggère l’existence d’une autre série de problèmes non moins importants, et non moins étroitement liés à ma thèse géné-
HUITIÈME CONFÉRENCE
raie. En effet, comment passons - nous d’expériences particulières à des lois générales, de croyances ayant trait à des occurrences individuelles, à des croyances ayant trait à l’organisation de l’univers ? Ces croyances, considérées d’un point de vue scientifique, sont, comme je l’ai si souvent remarqué, un produit naturel.
Elles ont une histoire, comme les autres produits naturels. Elles sont les effets d’une longue suite de causes. Et, parmi ces causes, il y en a qui, légitimement ou non, prétendent être des raisons; il y en a une multitude indéfinie qui n’élèvent pas cette prétention, et d’autres, enfin, qui occupent une position incertaine entre les deux premières catégories.
Imaginons qu’une intelligence extérieure au monde étudie les méthodes par lesquelles des créatures terrestres de types divers s’adaptent à des occurrences futures. La méthode la plus primitive n’est autre, je suppose, qu’une simple réaction nerveuse. La méthode la plus développée implique l’attente raisonnée. Et, entre ces deux extrêmes, notre observateur idéal apercevrait une longue série de formes intermédiaires, se fondant l’une dans l’autre par une gradation insensible.
LES VALEURS INTELLECTUELLES
Du point de vue de la thèse que je m’efforce de vous exposer, cette évolution est du plus grand intérêt. La formation d’une capacité de prévision, et d’une tendance à s’attendre à un avenir semblable au passé, doit être considérée comme un des plus remarquables succès de la sélection, si c’est, en effet, à la sélection qu’elle est due. Nous voyons ici cette contrefaçon irrationnelle de la raison débuter par la réaction à l’excitation externe, sous les formes les plus élémentaires de cette réaction; les perfectionner de façon à en faire une imitation de logique inductive tellement parfaite, que nous voyons un poussin, à peine âgé de quelques heures, refuser la nourriture qu’il a une fois trouvée mauvaise (1); et finalement, par un progrès continu,
(*) Extrait de “ Habit and Instinct ” de Morgan, p. 40.
« Un petit poussin de deux jours, par exemple, avait appris à picorer des morceaux de jaune d’œuf, en laissant le blanc de côté. Je découpai de la pelure d’orange en morceaux de même dimension que les morceaux de jaune d’œuf. Il en prit un mais le rejeta aussitôt en secouant la tête. Il en prit ensuite un autre et le tint un moment dans son bec puis le laissa retomber et se gratta la base du bec. Cette expérience lui suffit. Il n’y eut plus moyen de lui faire prendre un morceau de pelux-e d’orange. J’enlevai alors cette fâcheuse substance et la remplaçai par des morceaux de jaune d’œuf ; mais le poussin n’y toucha pas, les prenant probablement pour de la pelure d’orange. Plus tard, il examina de nouveau le jaune d’œuf avec perplexité, mais bientôt, cependant, y plongea le bec, sans en prendre, se contentant d’y toucher. Puis il se remit à picorer franchement et à avaler la nourriture.
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tirer, de ces humbles commencements, ce mode de déduction qui, selon la philosophie empirique, est la véritable et unique source de toute connaissance générale que nous ayons de la nature ou de l’homme.
Il faut avouer que, véritablement, la tentative qui a été faite, d’assimiler l’attente instinctive à une forme de déduction rationnelle, a lamentablement échoué. Aucun effort d’ingéniosité ne fera quer d’expériences particulières, aussi nombreuses qu’on les suppose, on puisse logiquement extraire des croyances se rapportant à ce qui se trouve en dehors de ces expériences. C’est en vain que des philosophes empiriques tentent de donner une apparence de rationalité à ce passage du connu à l’inconnu, par l’emploi de formules logiques qui sonnent bien.
« Induction par simple énumération » :
voilà, évidemment, une expression imposante. Mais ceux qui forment cette induction n’ont fait aucun progrès sur leur prédécesseur, le poussin. Au contraire, ils sont en retard sur lui. Car le poussin s’attend à quelque chose... mais ne dit pas pas pourquoi; le philosophe empirique s’attend aussi à quelque chose... et en donne la raison, qui est mauvaise.
LES VALEURS INTELLECTUELLES
Donc la prévision, si elle doit être rationnelle, ne peut que s’extraire rationnellement des expériences, à l’aide d’un ou de plusieurs principes généraux. Quels sont ces principes ?
11 faut que, dans tous les cas, l’un de ceux-ci soit la régularité des phénomènes naturels. Sous une forme ou une autre, à un degré ou un autre, ce principe est présupposé par toute spéculation scientifique, et tout acte accompli avec réflexion en vue d’un but. C’est, comme vous vous le rappelez peut-être, l’une des croyances inévitables dont j’ai fait mention dans ma première conférence.
Mais vous vous rappelez peut-être également que, dans la même conférence, je signalais que les croyances inévitables, bien que nous ne puissions éviter de les professer sous une forme ou une autre, sont, et ont été, professées sous beaucoup de formes, formes qui varient selon les changements qui se produisent dans notre vue générale de la vie humaine et
HUITIÈME CONFÉRENCE
de la nature. Sous quelle forme faudrat-il donc que nous professions, désormais, cette croyance dans la régularité de la nature?
La forme sous laquelle elle est très communément formulée est à peu près celle-ci: «tout a une cause et les mêmes causes sont toujours suivies des mêmes effets». C’est là ce qu’on appelle la loi de causation universelle . Elle a été considérée comme une vérité assurée par des philosophes de beaucoup d’écoles différentes, bien que ce ne fût pas toujours pour les mêmes raisons, et en ce qui concerne le monde physique, les modernes l’admettent sans hésitation.
Elle prête, néanmoins, à la critique, de deux points de vue. Elle affirme sur le fonctionnement de la nature un peu plus que l’expérience n’enseigne, et un peu moins que la science ne réclame.
Considérons ces deux points séparément.
En parlant de l'éthique, j’ai eu l’occasion de vous montrer que si les manifestations primitives de fidélité sociale et d’amour sont des produits de la sélection, ils ont été développés par une sorte de momentum intérieur jusqu’à un stade où la sélection par elle-même n’a pu les
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porter. Il s’est passé quelque chose de semblable pour le postulat de causation. La sélection, à ce que nous devons croire, a produit la capacité de contracter des habitudes de prévision, et ces habitudes de prévision sont des inductions sans raisonnement. Comme l’induction, elles seraient non seulement inutiles mais nuisibles, s’il n’existait pas de régularité, si, à un moment quelconque, l’avenir cessait de ressembler au passé. Mais la régularité affirmée par la loi de causation universelle dépasse de beaucoup ce besoin de régularité. La loi s’applique à des domaines situés hors de la portée de l’expérience humaine et, en ce qui regarde son domaine propre, notre expérience ne confirme pas la loi. Evidemment, nous pouvons attribuer les irrégularités qui se montrent dans la nature à notre ignorance ou à nos erreurs ; et c’est, en effet» ce que nous faisons toujours. Il faut, nous disons-nous, que nous ayons mal, ou insuffisamment observé; ou peut-être une vue plus pénétrante de la nature nous découvrirait que des déviations apparentes manifestent, en réalité, quelque loi plus générale, ou résultent de conditions encore ignorées de nous. Des explications
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de ce genre sont aisées ; et, qui plus est, elles sont vraies. Il n’y a aucun reproche à faire à ce verdict en faveur de l’uniformité absolue, sinon qu’il va au delà des faits établis par les débats. Il n’est pas, à coup sûr, une seule personne, connaissant la portée des mots, qui soit prête à affirmer que la nature paraît régulière. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que, plus on létudie, plus elle paraît régulière. Le règne de la légalité s’étend constamment. Constamment de nouvelles provinces s’annexent à ses domaines. Les anomalies disparaissent au fur et à mesure que la science grandit, et cette uniformité absolue que nous ne connaissons encore que par la foi, nous la connaîtrons peut-
être quelque jour par le témoignage de nos sens.
Sous certaines réserves, je souscris volontiers à ce credo . Mais on est un peu étonné de l’entendre sortir de certaines bouches. N’implique-t-il pas que nous interprétons nos expériences à la lumière d’un système préconçu ; que nous faisons entrer de force nos observations dans un moule auquel elles ne sont pas naturellement adaptées ? Si en déchiffrant un cryptogramme, je rencontre des
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passages pour moi inintelligibles, j’attribue mon échec à mon ignorance ou à mon défaut de pénétration. Pourquoi?
Parce que je sais, d’autre part, que le cryptogramme a un sens, si je suis capable de le découvrir. Mais l’agnostique empirique professe ne rien savoir sur le monde, excepté ce qu’il a observé lui-même et ce que les autres ont observé pour lui. Pourquoi, alors, suppose-t-il l’existence d’une régularité parfaite, alors que cette régularité parfaite ne se montre pas ? Pourquoi ne se contente-t-il pas d’admettre ce qu’il constate, c’est-à dire une régularité réelle, mais incomplète ?
Ce n’est pas répondre que de dire que la persévérance du génie découvre constamment de l’ordre dans un chaos apparent. C’est vrai. Et j’approuve certes, qu’au fur et à mesure des découvertes nouvelles, vous mettiez au courant votre carte de l’univers. Mais n’en concluez pas que, par suite, le chaos n’existe pas. La croyance en la causation universelle ne se fonde pas sur le raisonnement, et pas davantage sur l’observation. Elle résulte de ce que j’ai nommé la probabilité intuitive. Et si nous répugnons à considérer la nature comme sujette à déroger à la par-
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faite uniformité, ce n’est pas qu'une semblable théorie soit inconcevable, ni qu’elle soit contraire à l’expérience, ni incompatible avec la science, ni fatale à l’activité dirigée vers un but. Elle n’est rien de tout cela. Nous la rejetons parce qu’elle n’est pas en harmonie avec l’idéal que nous avons conçu de ce que l’univers doit être et de ce qu’il est; et telle est la vigueur de cette prépossession spéculative, que le témoignage d’aucune expérience ne convaincrait jamais un homme de science que, les causes physiques étant les mêmes, les conséquences physiques pussent être différentes.
Mais cette remarque me conduit à mon second commentaire sur - la formule de causation universelle. Si, comme je l’ai soutenu, cette formule excède les données que l’expérience nous fournit, d’autre part elle ne contient pas toutes celles que réclame la déduction scientifique. L’uniformité qu’elle postule manque d’une
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sorte de conformation qui est absolument nécessaire à l’explication du passé et à la prévision de l’avenir. Pour remplir ce but, il ne suffit pas que le cours de la nature soit déterminé. Il faut qu’il soit déterminé d’après un certain modèle ; son uniformité doit se conformer à un type particulier.
Au premier abord, cette déclaration vous paraîtra peut-être un peu obscure. Quelle est, me direz-vous, cette conformation, ou ce modèle dont l’absence serait si désastreuse pour la science? C’est, vous répondrai-je, une conformation qui, seule, nous permet de rompre le courant continu des phénomènes naturels par des répétitions discernables par notre intelligence. Il ne suffit pas que l’état de l’univers, à un moment quelconque, soit strictement déterminé par son état au moment qui a précédé immédiatement. Un tel monde serait, il me semble, complètement conforme à la doctrine d’uniformité et obéirait, à la fois selon l’esprit et selon la lettre, à la loi de causation universelle. Pourtant, s’il ne se conformait aussi à la règle additionnelle que je viens de poser, il ne fournirait de base ni à la connaissance scientifique, ni à l’action en vue d’une fin pratique. Le même
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conséquent suivrait toujours le même antécédent toutes les fois que celui-ci se reproduirait. Mais, à moins que nous n’admettions les théories cycliques des Stoïciens, il ne se reproduirait jamais. La connaissance la plus complète du passé ne nous apprendrait rien sur l’avenir; non pas parce que la succession des événements serait arbitraire ou, comme on le dit souvent à tort, miraculeuse, mais parce que chaque section transversale du cours du Temps, (c’est-à-dire la somme de tous les faits et événements contemporains entre eux), devrait être considérée comme une cause unique, déterminant complètement toute la section transversale qui se trouve immédiatement devant elle; tandis qu’elle-même en tant qu’effet unique, serait complètement déterminée par l’ensemble de la section transversale venant immédiatement derrière elle. Un univers ainsi constitué pourrait bien posséder une histoire, mais ne pourrait jamais posséder une science.
La raison en est claire. La science exige des uniformités, plus encore que de l’uniformité, et un univers semblable à celui que je viens de définir aurait bien de l’uniformité, mais non des uniformités. L’expression même de « lois de la nature » montre
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que ce sont ces uniformités subordonnées que nous cherchons à découvrir. Tous les efforts du chercheur habile ont pour but d’isoler de telle manière les séquences qu’il étudie que ses expériences le conduisent à l’intersection des phénomènes. Si cet isolement ne pouvait s’effectuer, il ne serait jamais possible de montrer un phénomène et de dire : « voici la cause »; ni d’en montrer un second, et de dire : « voici l’effet ». En un mot, il faut que le monde ait une conformation en vertu de laquelle ses phases successives se joignent de telle manière, que des portions déterminées de tout ce qui existe, de tout ce qui arrive tiennent par un lien d’une intimité particulière à des portions déterminées de tout ce qui a existé, ou est arrivé, auparavant. C’est sur ces fils de chaîne que nous dirigeons principalement notre attention. Ils sont souvent difficiles à suivre; parfois embrouillés de façon déconcertante ; mais c’est quand nous réussissons à les dégager nettement, et alors seulement, que nous pouvons proclamer avec fierté que nous avons découvert une loi de la nature.
Cette conformation fibreuse du monde matériel nous est si familière, qu’elle nous apparaît presque comme d’une nécessité
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évidente. Mill, par exemple, la suppose, inconsciemment, sans aucun doute, tout le long de son exposition des méthodes inductives, et, s’il ne l’avait pas supposée, ces méthodes se seraient écroulées autour de lui, d’une chute irréparable. Mais, à coup sûr, ni lui, ni aucun autre logicien n’a le droit de faire une supposition de ce genre, sans le dire. En dépit de nombreuses difficultés spéculatives, il n’est pas de principe plus essentiel à la connaissance, pratique, et théorique, que le principe de négligibilité le principe qui affirme que les séquences peuvent être isolées et répétées, et que de vastes ensembles de faits et d’accidents contemporains peuvent être totalement négligés. Il est bien plus important que le principe de causation, si par causation, on entend non une régularité pratique, quoique, peut-être, imparfaite, mais la régularité théoriquement complète qu’implique l’expression de causation universelle , telle qu’on l’interprète communément.
On pourra me dire, et, je crois, avec raison, que ces- observations s’appliquent mal à un monde matériel conçu d’une façon purement mécanique. Dans un tel monde la négligibilité est théoriquement mesurable. La masse de Sirius, sans aucun doute,
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influe sur le poids de la plume avec laquelle j’écris en ce moment. Mais cette influence peut être démontrée infinitésimale, et dans ce cas la négligibilité n’est pas supposée, mais prouvée. Le calculateur de Laplace, observant l’univers, ne trouverait de difficulté, ni à fixer son attention sur les répétitions particulières qui mettent en évidence les lois de la nature, ni à les traiter comme des parties intégrantes d’un ensemble mécanique unique, dont les phases successives, (si la loi de la dégradation de l’énergie est universelle), ne pourront jamais se renouveler.
Mais cette objection ne diminue pas la difficulté. Le monde peut être, ou ne pas être, un système mécanique unique. Mais, s’il l’est, ce fait ne peut nous être connu qu’empiriquement, au moyen de l’induction : or, l’induction suppose la négligibilité, et ne peut, autant qu’il me semble, faire un seul pas sans elle. Prenez l’expérience la plus parfaite que l’on connaisse, placez-la dans les conditions d’exactitude les plus idéales qu’il vous plaira d’imaginer ; pour plus de sûreté, supposez-la répétée à satiété, à quoi cela vous avancera-t-il? Il y a, je suppose, des millions de circonstances, pour la plupart absolument inconnues, qui
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ont coexisté avec toutes les expériences déjà faites, mais qui auront disparu avant qu’une autre expérience soit, de nouveau, tentée. Est-ce que cette considération vous inquiète? Est-ce que vous vous demandez si, parmi les innombrables circonstances par lesquelles le monde d’aujourd’hui diffère du monde d hier, il ne pourrait pas s’en trouver une dont la présence fût indispensable à la réussite de l’expérience? Pas le moins du monde. Vous les écartez sommairement. Vous déclarez qu’on peut les négliger. Et, sans aucun doute, vous faites bien. Mais pourquoi? Pas en vertu de motifs que vous puissiez tirer de l’observation, ni du raisonnement, ni de motifs formulés dans la logique de l’induction, ni dans le calcul des probabilités. Vous mettez votre confiance dans un sentiment de probabilité antérieure, cette probabilité intuitive dont j’ai fait ressortir l’importance dans ma dernière conférence, probabilité qui n’est pas la fleur de l’expérience, mais qui en est la racine; ... et votre confiance sera quelquefois trahie.
Ainsi le principe de négligibilité, ou pour n’exprimer qu’une simple croyance, le fait de croire que des régularités observées peuvent être souvent considérées comme
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nous présentant, complète et renfermée en elle-même, l’opération de causes et d’effets, soustraits à l’influence des phénomènes concomitants, est une présupposition nécessaire de la science concrète, et, comme les autres présuppositions, elle n’est pas susceptible de preuve scientifique. Nous entendons souvent dire, pourtant, que ces principes doivent être considérés comme des hypothèses vérifiées par une accumulation toujours croissante de preuves expérimentales. On constate qu’ils s’appliquent, qu’a-t-on de plus à leur demander?
Mais il n’est pas exact de dire de ces principes, ni des autres principes fondamentaux, qu’ils sont, qu’ils ont jamais été regardés, soit par le sens commun, soit par la science, comme des déductions de l’expérience ou comme des hypothèses qui aient besoin de vérification. Et il n’est pas exact, non plus, de faire entendre que la vérification difîère essentiellement de toute autre espèce de témoignage expérimental, sinon par un rapport de temps. Si la preuve expérimentale suit la conjecture, et non dans un autre cas, on l’appelle une vérification; et bien que, du point de vue de la méthode, cet ordre chronologique soit d’une importance extrême, du point de vue de la
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logique, il n’en a aucune. Une conjecture douteuse, supposons-le, est vérifiée par une expérience. Si l’expérience avait eu lieu plus tôt, il n’y aurait pas eu de conjecture, mais on aurait eu une preuve aussi bonne : à proprement parler, la même preuve. Il est vrai que, sans la conjecture, on n’aurait peut-être pas fait l’expérience, et que, sans l’expérience, il n’y aurait pas eu de preuve. Mais, bien que la conjecture ait été l’occasion de la preuve, elle n’ajoute certainement rien à sa validité, et, par conséquent, nous en revenons à la question déjà discutée : des principes sans lesquels on ne peut rien déduire des expériences, peuventils eux-mêmes être déduits des expériences? — question à laquelle, à mon sentiment, il n’est qu’une seule réponse possible. Des expériences peuvent produire l’habitude, et l’habitude peut produire l’expectation, et cette opération peut contrefaire l’induction. Mais des expectations ainsi engendrées appartiennent à la série causale, non à la série cognitive. La physiologie et la psychologie les expliqueront peut-être. Mais elles ne peuvent, ni être prouvées, ni être considérées comme axiomatiques.
Axiomatiques, elles ne le sont certainement pas, ni elles n’ont l’universalité
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et la précision de contour que nous avons l’habitude d'associer avec les axiomes. II est curieux, à cet égard, de noter que les philosophes qui sont le plus fermement résolus à trouver dans l’expérience la racine du principe de régularité, (ils ne tiennent pas compte de la négligibilité), veulent absolument donner à leur principe ce caractère absolu que les déductions tirées par nous de l’expérience possèdent rarement.
L’idée que des croyances fondamentales soient sujettes à des exceptions, susceptibles de différer en degré, et de s’appliquer inégalement dans des domaines d’observation divers, leur répugne autant qu’à aucun des métaphysiciens, leurs adversaires. On croirait, à les entendre, que, si la causation n’est pas universelle, l’expérience est sans valeur.
Le domaine où ces doctrines intransigeantes s’exercent avec le moins de succès est celui de la nature humaine. Je ne me propose pas de discuter ici du principe de
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causation et de la liberté, mais je ferais peut-être bien de dire quelques mots sur un sujet moins rebattu, celui de la négligibilité et de la prévision. La thèse que je désirerais soutenir, c’est que, à l’égard de l’individu humain, une prévision complète est théoriquement impossible, même en supposant la liberté complètement absente, et la succession des états psychiques complètement déterminée. Que, en fait, cette prévision soit impossible, nous le savons. Mais la plupart des déterministes voudraient que cette impossibilité fût en partie due à notre ignorance, et en partie à notre incapacité. Selon eux, nous savons trop peu de chose, soit des lois générales de l’intelligence humaine, soit du caractère individuel, soit des circonstances environnantes, pour formuler des prévisions exactes, et, même si nous possédions les données requises, nous ne pourrions en tirer parti, à raison de l’irrémédiable faiblesse de notre faculté de calcul. C’est là le système que je voudrais contredire. Je prétends que, eussions-nous les facultés surnaturelles du calculateur de Laplace, jointes à une connaissance du cœur humain qu’un don d’observation surnaturel pourrait seul nous donner, nous échouerions encore, parce que nous nous
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trouverions aux prises avec un problème essentiellement irréductible au calcul.
L’opinion contraire provient, je crois, d’une compréhension imparfaite des doctrines auxquelles j’ai touché dans cette conférence. Toute prévision humaine consiste à découvrir d’anciennes consécutions dans un nouvel environnement. Cet environnement est évidemment toujours nouveau. Il n’y a jamais répétition entière et complète; mais s’il ne se trouvait pas de répétition partielle au milieu de l’écoulement universel, la prescience serait impossible. Telle est la doctrine de la négligibilité.
Examinons-la à la lumière de deux exemples.
Imaginons d’abord que nous nous trouvons au bord d’un vallon, où, par suite d’un éboulement, se précipitent à grands flots les eaux d’un vaste réservoir des montagnes. Le déchaînement de ce cataclysme est soudain, sa durée, brève, et il se caractérise par une capricieuse irrégularité.
Dans la plus tumultueuse cataracte, le profil des eaux conserve une certaine fixité de forme. Il y a peu de spectacles aussi impressionnants que les vagues immobilisées d’un grand rapide. Mais nous ne
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voyons, ici, nulle trace d’un ordre qui s’impose au désordre, d’une fixité qui s’impose au mouvement. Cette muraille d’eau qui se précipite, se brisant en jets d’écume contre tous les obstacles qu’elle rencontre, les tourbillons furieux qui se répandent à sa suite, toute cette scène de brusque violence, nous semble représenter l’idéal même d’une confusion irréductible à tout calcul. Mais nous savons qu’il n’en est rien. En présence de cette scène, notre calculateur n’éprouverait pas une minute d’embarras. Il n’aurait pas de peine à en imaginer d’avance tous les incidents, jusqu’au plus faible remous. Les mouvements de chaque goutte d’eau obéissent, en effet, à des lois qui lui sont tout à fait familières, et l’effet total, bien qu’il soit ici une catastrophe, n’est que la somme d’un grand nombre de manifestations de l’uniformité naturelle.
Tournons-nous, maintenant, d’un autre côté et contemplons un spectacle plus calme. Envisageons la vie ordinaire d’un homme ordinaire, s’écoulant dans la prospérité tranquille d’une occupation sûre et d’un paisible foyer. Une telle carrière a l’air aussi ordonnée et uniforme que ( inondation de tout à l’heure était terrible et étrange. Il ne sera certes pas besoin d’un
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calculateur surnaturel pour tirer l’horoscope de notre héros; car, en ce qu’il fait et ce qu’il ne fait pas; en ce qu’il pense, et ce qu’il ne pense pas, il se montre pareil à des milliers de ses contemporains, et, à s’en fier aux apparences, ce n’est qu’un individu sans relief, dans une foule indistincte.
Et pourtant, malgré tout cela, nous savons qu’il est unique. Il n’y a jamais eu, avant lui, il n’y aura jamais, après, une personnalité exactement semblable à la sienne. <( Mais, me dira-t-on, vous pourriez dire la même chose de l’inondation de tout à l’heure! Bien qu’il ait pu s’en produire beaucoup du même genre, aucune n’a été strictement identique. » En quoi consiste donc la différence que je cherche à faire ressortir? Laissez-moi essayer de la bien marquer.
Si l’on conçoit le monde matériel comme un système mécanique, on peut envisager cette inondation qui m’a servi d’image, comme un fragment qui en serait arbitrairement détaché, à la fantaisie du spectateur. Elle ne forme pas une unité naturelle; et, comme l’ensemble dont elles forment les éléments, les particules mouvantes qui la composent obéissent, jusqu’à
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la dernière, à des lois parfaitement connues (c’est notre supposition), et qui se sont manifestées un nombre de fois illimité. La façon dont l’inondation se comporte ne résulte que du total des actions particulières exercées par chaque goutte d’eau, et c’est par la considération des mouvements de celles-ci que notre calculateur imaginaire pourra annoncer avec une parfaite exactitude comment le phénomène se passera. Il n’est pas même embarrassé par le problème de la négligibilité, car, dans un cas semblable, la négligibilité peut s’évaluer exactement, et notre calculateur possède toutes les données nécessaires pour l’évaluer. En un mot, on a le droit d’appliquer ici le principe de régularité dans toute son intransigeance ; il n’est nécessaire d’y apporter aucune restriction, et on ne saurait l’employer trop complètement, ni trop hardiment.
Mais le cas est différent quand nous devons nous départir d’un point de vue strictement mécanique, et porter nos recherches dans des domaines où la négligibilité n’est que d’une application faible et incertaine. La conscience individuelle est un de ces domaines. Elle possède une unité naturelle, ou intrinsèque. Ses phases
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ne se répètent jamais avec une parfaite exactitude, et elle ne peut non plus être envisagée comme une collection d’éléments indépendants, dont on puisse étudier, vérifier, et répéter séparément les consécutions. Non seulement le tout est unique, mais les parties sont uniques également. Ou bien, peut-être, serait-il plus exact de dire qu’il n’y a pas dans la conscience individuelle de parties possédant un caractère propre dont la détermination ne dépende pas de l’ensemble. Non seulement chaque partie y subit l’influence de chaque autre, mais encore, bien peu de ces influences sont négligeables. La répétition parfaite est donc, ici, impossible, et notre calculateur, quelle que soit la puissance de ses facultés, ne serait jamais bien familier avec ses prémisses, ni bien assuré de ses conclusions. Le présent serait toujours nouveau pour lui, et l’avenir toujours incertain.
Si ceci vous semble paradoxal, c’est, je crois, principalement pour deux raisons.
En premier lieu, une telle doctrine paraît en contradiction avec le fait que, sans nous embarrasser de ce que pourrait faire le calculateur de Laplace, nous savons que des créatures moins éminentes, telles que nous-mêmes, arrivent, de façon ou d’autre,
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à prévoir la conduite de leurs voisins avec quelque exactitude. Il n’y a pas de doute sur ce fait. Mais il résulte, en partie, de ce que les alternatives de la conduite sont très peu nombreuses et très déterminées, si on les compare aux variations infiniment nuancées de la pensée, de la volonté et du sentiment. L’action est canalisée . Elle ne peut que suivre des canaux qui lui sont ménagés par les circonstances, et, entre ceux-ci, le choix est ordinairement restreint. Mais le caractère individuel qui réside derrière faction est d’une complexité qui défie toute analyse, et d’une variabilité qui défie toute prévision. La routine qui se poursuit invariablement, de mois en mois et d’année en année, se poursuit dans un esprit chaque jour différent; et il arrive souvent qu’une heure critique vient à sonner où un être d’habitude et de discipline, à sa propre surprise, et au scandale de ses amis, abandonne son ancienne voie et se lance tout à coup dans l’inconnu.
Naturellement, ces aberrations violentes sont exceptionnelles. Il est d’une expérience plus familière que, dans une société bien réglée, les alternatives d’action que l’on a à peser soient en petit nombre, et les limites de déviation étroites. C’est
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pourquoi, souvent, nous pouvons prévoir la conduite que tiendra une personne, sans posséder une vue pénétrante de son caractère, ni des mobiles complexes d’où découlent ses actes. Et, véritablement, c’est très heureux; car si les hommes avaient besoin de se comprendre les uns les autres pour entretenir de bonnes relations, comment la vie sociale pourrait-elle exister?
Mais il y a une autre raison qui fait que nous ne tenons pas grand compte de la distinction que je m’efforce d’établir, entre les uniformités calculables du monde matériel et les régularités incalculables de la vie psychique. C’est que cette distinction est plutôt spéculative que pratique. Elle n’affecte pas la routine de la vie quotidienne. Car, bien que la marche du monde matériel soit calculable, nous autres, mortels, n’avons ni le temps, ni la science, ni la puissance intellectuelle, nécessaires pour la calculer. Nous nous comportons en conséquence, à l’égard de la nature, comme à l’égard de l’homme. Nous nous contentons d’approximations, d’analogies, de ressemblances. Si même nous en étions capables, nous n’aurions pas le temps de ramener le mouvement de toutes les portions de matière dont nous avons à nous occuper à
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tout instant, aux consécutions exactes qui le composent. Nous pourrions le faire, que nous ne le voudrions pas. Nous appliquons des méthodes grossières, nous nous contentons de résultats imparfaits. Et ces résultats ne sont pas toujours plus imparfaits dans la sphère psychique d’observation, que dans la sphère matérielle. La manière d’être du climat britannique, par exemple, est encore plus mystérieuse que la manière d’être de nos compatriotes.
Pourquoi, alors, nous attacherions-nous à une doctrine qui nous dit, fût-ce avec raison, que la connaissance parfaite est théoriquement réalisable, dans le premier cas, mais théoriquement irréalisable, dans le second ? En pratique, elle est irréalisable dans l’un et l’autre. Et il faut nous y résigner.
Et, cependant, cette doctrine est intéressante, car la distinction entre les deux cas est profonde. Elle n’a rien à faire, (permettez-moi de le répéter), avec la liberté. Elle n’a rien à faire avec notre ignorance des faits. Elle n’a rien à faire avec notre insuffisance intellectuelle. Elle n’est due qu’à une différence fondamentale entre les uniformités de la matière et les régularités de l’esprit. La prévision parfaite exige la par-
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faite répétition, et, dans la sphère psychique, la parfaite répétition ne peut jamais se produire. Chaque personnalité est unique ; toutes ses expériences sont uniques ; et ces ensembles uniques ne sont pas composés d’éléments interchangeables, obéissant à des lois identiques. (l) Ils ne se modifient pas par simple addition, soustraction, ou recombinaison de parties. Ils se développent. Et la consécution de deux phases n’est pas sans quelque ressemblance avec celles qui se produiraient dans l’univers imaginaire dont je vous parlais tout à l’heure, lunivers où tous les événements concomitants seraient l’effet unique du passé immédiat et la cause unique de l’avenir immédiat. Je remarquais, tout à l’heure, qu’un univers ainsi constitué pourrait avoir une histoire, mais ne pourrait faire lobjet dune science; et, bien que nous ne puissions pas aller aussi loin,
(*) L’insuffisance de la théorie mécanique a été exposée par M. Bergson avec un talent auquel il n’est guère permis à un autre penseur de prétendre. Mais il a généralement traité ce sujet dans ses rapports avec la liberté , tandis que, dans cette partie de ma conférence, je ne l’étudie que dans ses rapports avec la prévision, la répétition, et la théorie à laquelle j’ai donné le nom de doctrine de la négligibilité . Il a abordé la question par le côté de la réalité, tandis que je l’ai abordée par le côté de la logique inductive et de la loi de causation universelle.
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dans cette affirmation, quand il s’agit d’unités psychiques, quoique nous ne puissions mettre hors de cause la psychologie ni la sociologie, il nous faut cependant admettre que les phénomènes moraux que notre observation atteint, ne sauraient jamais avoir la régularité que nous attribuons théoriquement au mécanisme du monde matériel. Nous y trouverons en abondance des ressemblances instructives ; nous sommes libres d’y supposer l’existence d’un déterminisme absolu; mais des lois dans le sens plein et précis de ce mot, nous n’en trouverons pas, parce qu’il n’y en a point.
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