LA SCIENCE
Rien ne paraîtrait plus facile, au premier coup d’œil, que de donner une définition générale des opinions que le commun des hommes se fait, communément, sur les personnes et les choses qui constituent notre monde familier. C’est là le monde où nous vivons. Pour tous les hommes, ce monde est réel. Pour un grand nombre, c’est le monde réel . C’est le monde du sens commun, celui où l’homme d’esprit simple se sent chez lui, où l’homme d’esprit pratique cherche un refuge, à l’abri des vaines subtilités de la métaphysique. Notre code d’opinions sur ce monde peut être difficile à justifier, mais il semble étrange qu’il soit difficile à formuler. Cependant cette difficulté est, à mon avis, réelle.
Il y a, cependant, quelques caractères
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que Ton peut lui assigner avec confiance. Il est dans l’espace et le temps, c’est-à-dire que les objets matériels dont il est formé, y compris les êtres vivants, sont étendus, occupent des positions relatives, et jouissent d’une certaine durée.
Les objets ne sont pas modifiés par un simple changement de position, mais le changement de leur position, relativement à un observateur, change toujours leur apparence pour celui-ci. Le sens commun est, par conséquent, contraint, en ce cas, comme dans d’autres cas innombrables, à distinguer l’apparence d’un objet de sa réalité et à professer comme un article essentiel de ses croyances pratiques que les apparences peuvent changer, en laissant les réalités intactes.
Le sens commun n’en déduit cependant pas que notre expérience des objets matériels soit autre que directe et immédiate. Il n’a jamais professé l’opinion, ou, si vous voulez, l’hérésie, que ce que nous percevons (du moins par la vue et le toucher) ne soit autre chose que des états de notre propre conscience, qui, en quelque sorte, copierait ou représenterait les objets extérieurs. Il n’a jamais professé, non plus, que la nature ou la durée des objets extérieurs
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dépendît en aucune façon de l’observation que nous en faisons. Dans la perception, il n’y a pas de réaction, de la part de la conscience qui perçoit, sur l’objet perçu. Les objets, dans leur réalité, ne sont pas affectés par la pure observation, encore moins sontils constitués par elle. En tant qu’il est question d’objets matériels, le sens commun ne suppose jamais que esse soit identique avec per dpi .
Mais, alors, selon le sens commun, que sont les objets dans leur véritable réalité ? Que sont-ils en eux-mêmes , quand personne ne les regarde, ou quand quelquesuns seulement de leurs aspects sont soumis à notre observation ?
Nous pouvons, dans tous les cas, dire ce que, (d’après le sens commun), les objets ne sont pas . Ils sont plus qu’un ensemble d’apparences. S’il nous était possible de percevoir, simultanément, un objet à mille distances différentes, sous mille angles differents, sous mille variétés d’éclairage, avec son intérieur théoriquement présenté par mille sections différentes, le sens commun, interrogé, maintiendrait encore, je crois, que tout cela ne fait que montrer, par des exemples, l’infinie variété des apparences sous lesquelles les objets peuvent se
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montrer, sans que leur nature en soit ni modifiée, ni complètement révélée. Mais, bien que le sens commun pût donner cette réponse, il ne manquerait pas de trouver la question importune. 11 ne voit pas d’inconvénient, en poursuivant sa tâche, à négliger ces indiscrètes recherches. Il se contente de dire que, bien qu’un objet soit, sans aucun doute, toujours quelque chose de plus que la somme des aspects de lui-même auxquels notre attention s’attache tour à tour, il n’en est pas moins vrai que la connaissance que nous possédons de son existence et de sa nature, bien qu’imparfaite, est cependant, à toutes fins pratiques, suffisamment claire et certaine, et n’a besoin du secours, ni de la métaphysique, ni de la psychologie.
Voici, avec toutes ses difficultés, la définition véritable, je crois, dans les limites où elle demeure, du monde extérieur, tel que le sens commun le conçoit. C’est là le monde que la science entreprend d’expliquer. Permettez-moi de vous donner un exemple concret.
Nous percevons un objet : je suppose, le soleil. Nous le percevons directement, et non symboliquement. Ce que nous voyons n’est pas une image mentale du soleil, ni
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un ensemble complexe de sensations causées par le soleil, mais le soleil lui-même. De plus, cet objet matériel extérieur conserve son identité, au milieu de la variété de ses aspects. Il est rouge le matin, blanc à midi, rouge de nouveau le soir. Les nuages l’obscurcissent parfois, ou une éclipse nous le dérobe. Toutes les vingtquatre heures il disparaît et reparaît.
Cependant, au milieu de tous ces changements et de ces disparitions, son identité ne fait pas l’objet d’un doute. Bien que nous le percevions différent à différents moments; bien que, à de certaines heures, nous ne le percevions pas du tout, nous savons qu’il est toujours lui-même. Pas une minute nous ne supposons, avec Héraclite, que, dès qu’il se dérobe à notre vue, il est par cela même affecté dans sa nature, ou cesse d’exister.
Par conséquent, l’expérience, selon le sens commun, est, d’une façon générale, quelque chose de très simple. Nous voyons, ou nous tâtons un objet, où comme le Dr Johnson, nous donnons un coup de pied dedans, « et tout est dit». L’expérience est la source de toute connaissance et, par suite, de toute explication. Mais, en ellemême, elle ne paraît guère avoir besoin
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d’explication. Le sens commun incline à la laisser où il la trouve. Sans doute, l’intervention d’illusions, optiques ou autres, peut venir jeter le trouble dans cette quiétude intellectuelle. Lorsqu’il a à envisager un cas, où, pour des motifs extérieurs, on juge telles apparences, réelles, et telles autres, illusoires, le sens commun s’aperçoit que, après tout, la perception, l’expérience directe des objets, soulève des problèmes qui ne sont pas sans l’embarrasser. Mais les illusions des sens sont un cas exceptionnel, qui vient rarement troubler le cours égal de notre vie journalière.
Or la science, ainsi qu’elle le reconnaît volontiers, n’est que le prolongement du sens commun. Elle admet entre autres choses, sur la perception, la manière de voir du sens commun. Comme le sens commun, elle distingue l’objet, tel qu’il est, de l’objet, tel qu’il paraît être. Comme le sens commun, elle juge que ce qui est soumis à l’expérience n’est pas modifié par l’expé-
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rience. Mais, à la différence du sens commun, elle examine avec grande attention la manière dont les objets produisent Inexpérience. Ce qui l’intéresse, c’est la série causale. C’est assurément un sujet que le sens commun ne laisse pas tout à fait de côté. Il reconnaîtrait que si nous voyons une lampe, c’est au moyen de la lumière qu’elle répand, et que c’est par les sons qu’elle émet que nous reconnaissons une trompette ; mais, quant à la nature de la lumière ou du son, et à la façon dont ils produisent notre expérience des objets lumineux ou sonores, elle s’en remet à la science du soin d’éclaircir ces questions.
Et la science se met allègrement à la tâche. Elle croitelle aussi que la perception est la source de toute notre connaissance de la nature extérieure. Mais elle voit en elle quelque chose de plus et de différent, car la perception est, elle-même, une part de la nature, une opération naturelle, le produit de causes antécédentes, la cause d’effets subséquents. Elle demande donc, comme les autres faits naturels, à être observée et expliquée, et c’est affaire à la science de l’expliquer.
Nous nous retrouvons ainsi en présence de l’opposition qui sert de pivot à une si
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grande partie de l’argumentation de ces conférences : l’opposition entre les croyances, considérées comme les chaînons d’une série cognitive, et les croyances, considérées comme les chaînons d’une série causale. Dans la série cognitive, les croyances de la perception se trouvent à la racine de toute notre connaissance des lois naturelles. Dans la série causale, elles sont les effets de lois naturelles en actuelle opération. C’est là un exemple si important de cette dualité, qu’il faut que vous me permettiez de l’étudier d’une façon un peu détaillée.
Il nous est possible d’observer ce qui se passe entre le sujet percevant et l objet perçu, en prenant place soit du côté du sujet, soit du côté de l’objet. Mais il n’est pas du tout indifférent de se placer à un bout ou à l’autre. Si nous observons le rapport du sujet qui perçoit à 1 objet perçu, il ne me semble pas convenable, ni exact, de définir ce rapport comme une opération. C’est une expérience, immédiate et intuitive; non pas, à vrai dire, infaillible, mais directe, et qui se suffit à elle-même. Si je regarde le soleil, c’est le soleil que je vois, et non une image du soleil, ni une sensation qui suggère, ou qui symbolise le soleil. Encore moins vois-je des vibrations
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de l’éther, ou une image rétinienne, ou une réaction nerveuse, ou une agitation des cellules cérébrales ; car dans l’acte de la perception, aucun intermédiaire n’est lui-même perçu.
Mais si, maintenant, nous changeons de place, en quelque sorte, et renouvelant notre observation, nous considérons le rapport de l’objet perçu au sujet percevant, il sera impossible de tenir le même langage. Nous nous trouvons en présence, non d’un acte d’intuition, mais d’une opération physique, qui est complexe, qui demande du temps, qui implique plusieurs stades. Nous avons laissé derrière nous lacognition; nous sommes plongés dans la causation. L’expérience n’est plus l’appréhension immédiate d’un fait ; c’est la transmission d’un message, transmis de l’objet perçu au sujet percevant par des relais de messagers matériels. Quant à la manière dont cette transmission est exécutée, les raisons qu’on en donne varient avec le développement de la science. Elles ont changé complètement plusieurs fois depuis le début de 1ère moderne, et, chaque fois qu’on y revient, c’est pour les rendre plus compliq uées. Elles ne se rapportent pas à une seule branche de la science, mais à un grand nombre. Il faut aller les cher-
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cher dans l’astronomie newtonienne, la physique solaire, la théorie de la radiation, les propriétés optiques de l’atmosphère, la physiologie de la vision, la psychologie de la perception, et, je présume, beaucoupd’autres branches des connaissances humaines. Et tout cela, pour nous dire ce que c’est que nous voyons, et comment il se fait que nous le voyions.
Or, toute personne qui possède la moindre teinture de philosophie sait à quel point les notions que je viens d’essayer de définir sont saturées de difficultés : difficultés touchant à la nature de la perception, difficultés touchant à la nature de l’objet tel qu il est perçu, difficultés touchant à sabase physique non perçue ; difficultés touchant au rapport dans lequel ces trois termes précédents se trouvent à l’égard les uns des autres. Pour le sens commun, un objet matériel consiste en un certain nombre de qualités et d’aspects qui sont perçus, un nombre inépuisable qui pourraient être perçus, mais ne le sont pas, et, peut-être, quelque chose de
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vaguement conçu, qui réside derrière ces qualités et ces aspects. Les disciples médiévaux d’Aristote, si je les comprends bien, (ce qui est extrêmement douteux), élevaient ce vague quelque chose à la hauteur de l’idée de substance, entité qui ne tenait aux qualités auxquelles elle servait de support que par des liens assez lâches, et ne les expliquait nullement. Il y avait de la « substance » dans un fragment d’or, et de la « substance » dans un morceau de plomb; mais on ne voyait rien de déraisonnable à tenter d’associer les qualités de l’or avec la substance du plomb, et, de la sorte, à toutes fins pratiques, de changer le plomb en or.
Tout autres sont les enseignements de la science moderne. Peut-être n’a-t-elle pas totalement renoncé à la notion de substance matérielle, si on définit celle-ci : le soutien non perceptible de qualités perceptibles, mais elle s’efforce avec persévérance d’établir un lien entre les propriétés de la matière et sa structure, notamment en ce qui concerne la propriété de produire, ou de provoquer en nous, ces perceptions immédiates, que nous définissons comme notre expérience de la matière elle-même.
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Un stade important de cette tentative a été marqué par rétablissement de la distinction fameuse entre les qualités primaires et les qualités secondaires de la matière, les qualités primaires étant, dans les objets matériels, les attributs que Ton jugeait indépendants de l’observateur ; par exemple, l’impénétrabilité, la densité, le poids, la forme; tandis que les qualités secondaires étaient celles qui, en faisant abstraction d’observateurs doués de sens semblables aux nôtres, ou bien se manifesteraient différentes, ou bien n’existeraient pas du tout; par exemple, la couleur et la saveur. Dans cette manière de voir, les qualités primaires étaient rangées au nombre des causes des qualités secondaires, et les qualités secondaires étaient transportées de l’objet perçu au sujet percevant.
Je n’éprouve pas la moindre envie de défendre cette théorie. Elle a été fort tournée en ridicule, et prêtait certainement le flanc à ces attaques. Mais il paraît inévitable que l’évolution des vues modernes sur la nature passe par un stade comme celuici. Tout l’effort de la science physique est de découvrir les faits matériels, ou non psychiques, qui expliqueraient, entre autres choses, nos expériences psychiques. Il est
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vrai qu’il y a des hommes de science, aussi bien que des philosophes, qui considèrent toutes ces interprétations comme purement arbitraires, comme de simples procédés d’économie de travail, qui n’ont rien à faire avec la réalité. J’aurai à parler de ces théories au cours de mes prochaines conférences, mais je puis me contenter, en attendant, de remarquer qu’elles ne représentent pas l’opinion scientifique commune ni d’aujourd hui, ni d’aucune époque. La science croit, à tort ou à raison, que le monde qu’elle étudie est un monde réel, qui persiste indépendamment de nos perceptions. Elle n’a jamais donné son adhésion à la doctrine qui veut réduire l objet de ses patientes recherches à l’invention d’un système bien imaginé, nous permettant de prévoir, et peut-être, de modifier, le cours de nos propres sensations.
Mais alors, si la science ne se trompe pas, nous sommes forcés de reconnaître une distinction entre le contenu de notre expérience immédiate, et les causes de cette expérience, distinction qui se faisait jour d’une façon vague et maladroite dans la différence établie entre les qualités secondaires et primaires de la matière, mais que chaque pas fait en avant par la physique
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et la physiologie a rendue plus profonde et plus infranchissable. Il était possible de soutenir, (bien qu’assez difficile, je l’avoue), que, tandis que les qualités secondaires de la matière sont dues à l’action des qualités primaires sur les organes de la perception, les qualités primaires elles-mêmes font, néanmoins, l’objet de l’expérience directe. Le fait, par exemple, que la couleur n’est autre chose qu’une sensation, n’a pas nécessairement pour conséquence de nous empêcher de percevoir les qualités matérielles qui, telles que la forme, ou le mouvement, ou la masse, sont les causes externes et indépendantes auxquelles la sensation est due. Je ne dis pas que cette manière de voir a jamais été explicitement professée, et, du reste, peu importe. Car, si nous acceptons les enseignements de la science, il est impossible, me semble-t-il, de la soutenir plus longtemps. Les causes physiques de la perception sont atteintes par la déduction, non par la perception. La réalité du monde matériel, devant le progrès de la science, s’est enfoncée de plus en plus dans les ombres de l’invisible, et se trouve, maintenant, complètement hors de la portée de l’expérience directe, dissimulée derrière l’impénétrable barrière de ses propres effets.
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Considérons, en effet, en quoi consiste réellement l’opération de la perception, si nous la retraçons en remontant de l’objet observé à l'observateur, si nous suivons les fils principaux du complexe réseau de transmission par lequel l’objet vu se révèle à celui qui le voit.
Je reviens à mon exemple précédent, le soleil. Nous n’avons pas besoin de considérer ceux de ses attributs que, notoirement, nous atteignons par des procédés indirects, qui ne sont pas perçus, mais connus par le raisonnement déductif : sa grandeur, par exemple, ou sa masse. Bornons-nous à ce que nous percevons directement, sa dimension angulaire, sa forme, projetée sur un plan, sa chaleur, son éclat, sa couleur, son mouvement relatif, son éloignement de l’observateur : comment ces expériences immédiates sont-elles produites ?
Les explications ont varié avec les progrès de la science. Du reste, pour notre présent objet, il n’importe guère que nous donnions la préférence aux unes ou aux autres. Mais
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prenons celle qui est communément adoptée en ce moment-ci. Ce n’est pas seulement la meilleure, c’est la plus complète et, par là même, celle qui met la difficulté qui nous préoccupe dans le plus plein relief. Nous trouvons, au commencement de notre série causale, les électrons, ou, si vous n’acceptez la théorie électrique de la matière sous aucune de ses formes, nous trouverons les atomes et les molécules. C’est par eux que nous commençons, parce que le soleil en est un assemblage, et parce que ce sont leurs mouvements qui mettent en marche tout l’enchaînement de causes et d’effets au moyen desquels le soleil produit en nous la perception que nous en avons.
Nous trouvons, au premier relais, les vibrations de l’éther, de longueurs diverses et d’amplitudes diverses, que le mouvement des particules atomiques envoie à travers l’espace. Une partie de ces vibrations atteint notre atmosphère, et, de cette partie, une partie atteint nos yeux. De cette partie encore, il est une partie qui s’ajuste à la minime longueur d’ondulation à laquelle, seulement, notre œil est sensible. C’est par le moyen de ces dernières vibrations qu’il nous est possible de voir le soleil. D’autres vibrations
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encore, qui iront pas nécessairement la même longueur d’onde, affectent les nerfs qui produisent en nous la sensation de chaleur. C’est au moyen de celles-ci qu’il nous est possible de sentir le soleil.
Mais, avant de voir ou de sentir, il y a encore beaucoup à faire. La série causale est encore loin d’être complète. Des opérations nerveuses compliquées, encore mal connues, des opérations cérébrales compliquées, plus mal connues encore, les unes et les autres entraînant des modifications physiologiques encore plus complexes que les accélérations électriques ou les perturbations électro-magnétiques auxquelles nous avons eu affaire jusqu’à présent, nous mènent au terme de l’enchaînement matériel de causes et d’effets, et déposent le message provenant de l’objet perçu au seuil de la conscience qui perçoit. C’est ainsi qu’un facteur glisse dans votre boîte aux lettres une missive qui d’abord a été écrite, puis portée à la main, puis enlevée dans un fourgon postal, puis transportée en wagon, puis délivrée par le facteur, et qui atteint, de la sorte, sa destination, après quoi il ne reste plus rien à faire, que la lire et en comprendre le sens.
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Voici donc pour l’opération matérielle de la transmission. L’opération psychique n’est pas encore commencée. La psychologie est une science, non moins que la physiologie ou la physique, et la psychologie a beaucoup à dire sur le chapitre de la perception. Il est vrai que les explorateurs scientifiques dont le point de départ est introspectif, qui s’occupent principalement d’idées, de conceptions, de sensations et ainsi de suite, réussissent rarement à ajuster, sans solution de continuité, leurs conclusions, avec celles de leurs confrères qui commencent par les causes externes de la perception. Les deux tunnels, entamés aux flancs opposés de la montagne, ne se rencontrent pas toujours sous sa crête. 11 n’est cependant pas possible, pour cela, de laisser de côté ce que la psychologie nous apprend sur la genèse de l’expérience perceptive, considérée, non comme le fondement de la science, mais comme un produit naturel.
Mon intention n’est pas d’essayer d’établir un sommaire de la psychologie, de ce point de vue, non plus que je n’ai essayé d’établir un sommaire de la physique ou de la physiologie. Ma théorie est réellement indépendante, à cet égard,
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comme précédemment, de tel ou tel système. Tout ce qu’il me faut, c’est qu’on admette que, dans la perception, on trouve des conditions antécédentes, fournies par la conscience qui perçoit, et qui ont pour effet de modifier profondément toutes les expériences perceptives ; qu’on admette aussi que ces conditions, à la différence des catégories de Kant, sont des produits naturels, variant, comme les autres produits naturels, d’un individu à un autre. Cela me sera accordé, j’espère, par tous les psychologues empiriques, quelle que soit l’école à laquelle ils appartiennent.
Si cette déclaration vous semble obscure dans sa forme générale et abstraite, considérez-en une application particulière. Supposons, avec un grand nombre de psychologues, que la Volonté, sous la forme de l’attention sélective, se trouve à la racine de notre activité perceptive ; que l’on peut en conséquence, dire de nous, dans un certain sens, que nous créons par notre volonté les objets que nous percevons ; que l’expérience du présent est grandement influencée par le souvenir, et que le moule perceptif où nos sensations se coulent est, en grande partie, un produit social, résultant de nos
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rapports avec les autres hommes et, à son tour, rendant ces rapports possibles. N’estil pas évident, si l’on admet ces suppositions, que la conscience, loin de recevoir passivement les messages que lui transmettent les agents physiques et physiologiques, en modifiera le caractère ?
Mais pourquoi, me demandera-t-on, ces considérations entraîneraient- elles quelque difficulté ? Et, s’il y a une difficulté, quelle en est exactement la nature?
Dans sa forme la plus générale, cette difficulté est la suivante:
La science prétend que ses conclusions sont fondées sur l’expérience. L’expérience dont il s’agit, est, incontestablement, la perception familière des objets externes et de leurs mouvements, telle que la conçoit le sens commun ; et, pour autant que nos facultés de perception soient accrues par l’emploi du télescope, du microscope, de la balance, du thermomètre, de l’électroscope, et ainsi de suite, cette manière de voir du sens
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commun n’en subit aucune altération. Les perceptions d’un homme de science sont, dans leur essence, identiques aux perceptions des hommes ordinaires, dans leurs moments ordinaires, entourées des mêmes difficultés, et acceptées avec la même assurance. De quelque manière que l’on doive qualifier les acquisitions de la science, les données expérimentales sur lesquelles elles reposent ont été recherchées et obtenues dans un esprit
de RÉALISME NAÏF.
C’est sur cette assise que la science se met en devoir d’édifier une théorie de la nature, par laquelle l’assise elle-même est détruite. Elle scie la branche qui la soutient. Elle renverse d’un coup de pied l’échelle au moyen de laquelle elle est montée. Elle dissout l’objet perçu en une lointaine réalité qui n’est ni perçue ni perceptible. Elle fait du monde du sens commun une illusion et, sur cette illusion, établit tranquillement sa thèse.
Mais ce n’est pas là le seul embarras logique où nous nous trouvions pris.
Quand la science nous a fourni le signalement des objets extérieurs, tels qu'ils sont réellement , et que nous nous mettons en devoir de rechercher de quelle façon
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la réalité physique se révèle à nous dans l’expérience, voici une nouvelle difficulté qui surgit, ou, si vous préférez, la même difficulté sous un nouvel aspect. Car la science nous demande d’admettre que, de ce point de vue, l’expérience est équivalente à la perception; et que la perception est l’effet psychologique lointain d’une longue suite de causes, physiques et physiologiques, originellement mises en mouvement par l’objet extérieur, mais qui ne lui ressemblent aucunement. Observez attentivement, de l’extérieur, cette opération, et demandez-vous pourquoi il y aurait entre la première de ces causes et le dernier de ces effets, une correspondance qui nous permît de connaître l’une par l’autre, de remonter de l’un à l’autre ? Pourquoi faire à la longue série des intermédiaires non perceptibles, qui relient l’objet perçu au sujet qui perçoit, le crédit, d’admettre leur exactitude ?
Je comparais, tout à l’heure, ces intermédiaires à des relais de messagers. Mais on s’attend à ce que les messagers délivrent leur message tel qu’ils l’ont reçu. Les messagers changent, mais non pas le message. L’image est donc trop flatteuse pour cette série de causes physiques qui
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viennent faire connaître l’objet matériel à la conscience qui perçoit. Les modifications nerveuses qui se trouvent en contiguïté causale immédiate avec cet effet psychique, que nous appelons la perception d’un objet extérieur, n’ont aucune sorte de ressemblance, ni avec cet objet tel que nous le percevons, ni avec le même objet tel qu’il est réellement. Elles ne ressemblent pas davantage à la cause prochaine qui les provoque, c’est-à-dire, aux vibrations de l’éther ; ni celles-ci aux électrons accélérés qui constituent l objet incandescent que nous percevons comme le soleil. Et le soleil, tel que nous nous le représentons, n’a pas la plus légère ressemblance avec le soleil tel qu’il est réellement.
Hume, dans ses « Dialogues sur la Religion Naturelle», prétend, qu’il est absurde de raisonner d’un effet comme l’Univers, à une cause comme Dieu, parce que le fait de conclure de tel effet particulier à telle cause particulière, ou réciproquement, n’est légitime que lorsque l’on possède l’expérience préalable de consécutions causales de la même catégorie. Or, il n’a été donné à personne, assurément, d’assister à la création. Quelle que soit la valeur de
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ce raisonnement en ce qui concerne Dieu et le monde, il me paraît concluant si on l’applique à la matière et à l’homme. Nous ne pouvons conclure d’effets purement psychiques, tels que nos perceptions et nos sensations, à des causes externes, telles que des opérations physiologiques, ou des vibrations de l’éther, à moins que nous ne puissions percevoir ces deux catégories de faits dans l’acte même de la causation. Or ceci, si nous acceptons les conclusions de la science, nous est à jamais impossible : d’abord parce que les chaînons intermédiaires de la série causale ne sont pas perceptibles; ensuite, parce que, s’ils étaient perceptibles, la perception a été réduite par la science à n’être autre chose qu’un effet purement psychique, qui ne peut évidemment contenir en soi sa cause matérielle. Cette dernière doit donc demeurer à jamais en dehors du cycle fermé de l’expérience sensible.
Nous sommes donc, ici, en présence du reproche fait habituellement à ces philosophies de la perception qui nous refusent tout accès à la réalité extérieure, sauf par des idées qui en sont la copie. Mais la position de ces philosophies est
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meilleure que celle de la science. Elles ne sont pas obligées d'admettre explicitement une disconvenance entre leurs prémisses et leurs conclusions. C’est par une méthode d’analyse psychologique qu’elles arrivent à établir la subjectivité de la perception. Elles interrogent la conscience, et se convainquent que l’on peut réduire toute expérience à des sensations et à des idées, dont quelques-unes, il est vrai, suggèrent l’existence d’un monde extérieur, mais dont aucune n’est elle-même extérieure à notre esprit. Si donc les choses en viennent au pire, elles peuvent alléger, (beaucoup l’ont fait), leur vaisseau philosophique, en jetant pardessus bord l’univers matériel comme une cargaison superflue. Mais la science physique ne peut pas, du moins à ce qu’il me semble, en agir de la sorte. Celleci n’a affaire que de l’univers matériel. Ses prémisses lui sont fournies par notre connaissance du monde extérieur, et non pas de nos sensations et de nos idées internes. Et si elle a lié sa fortune à celle d’une théorie de la perception qui envisage notre représentation comme un effet naturel de l’objet représenté ; si elle s’est ainsi risquée jusqu’à la frontière,
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pleine de périlleux problèmes, où se joignent l’esprit et la matière, ce n’est pas dans un esprit de témérité aventurière qu’elle l’a fait, mais dans le légitime exercice de son activité.
Mais cette considération n’a pas pour conséquence de diminuer notre embarras. Les questions qui se posent ici à notre esprit ne concernent pas les domaines réservés de la science, domaines explorés des seuls spécialistes, et que le public ordinaire, occupé de ses ordinaires travaux, a le droit de ne pas connaître. Au contraire, les difficultés sur lesquelles j’ai appelé votre attention mettent en péril les bases incontestées de nos raisonnements courants, les données de toute expérience scientifique et la portée de toute généralisation scientifique. On ne peut les considérer comme négligeables.
D’un autre côté, pour menaçantes qu’elles soient, ces difficultés ne sauraient aucunement influencer notre attitude, soit à l’égard de la vie pratique, soit à l’égard de la théorie scientifique. Les croyances qui étaient inévitables avant que ces problèmes fussent formulés, restent encore inévitables après. L’acte de foi instinctif impliqué dans la perception des objets
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extérieurs n’en est pas déconcerté. En quelque estime que nous tenions Berkeley, il nous est impossible de renier le Dr Johnson. Il est un proverbe qui dit: « Voir, c’est croire ». Ce proverbe est encore plus juste qu’il ne s’en doute.
Pouvons-nous donc adopter un terme moyen, et, nous inspirant de la sereine indifférence de Hume, faire figure de sceptiques dans notre privé, et de croyants sur la place publique? C’est là une manière d’être bien peu satisfaisante, et puisque, sur ces questions, de toute nécessité, croyants il nous faut être, ce qu’il nous reste de mieux à faire est de chercher par quels moyens, et à quelles conditions, il nous sera possible de réduire au moindre degré notre scepticisme.
Remarquons donc que la difficulté particulière qui nous préoccupait à l’instant provient surtout de ce que nous admettons que nos croyances de sens commun sur la réalité et le caractère des objets matériels
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nous sont suggérées uniquement par le fait que la perception nous les montre tels. De ces prémisses, il nous était impossible, nous semblait-il, de déduire qu’ils existent autrement que tels qu’ils sont perçus, et plus impossible encore de considérer l’intuition immédiate par laquelle nous appréhendons l’objet, ainsi que la longue série de causes par laquelle il nous est révélé, comme une seule et même opération, vue alternativement de deux postes d’observation opposés.
Mais cette difficulté se trouve grandement diminuée, si nous professons que notre croyance, quelle qu’en soit la cause, en un monde extérieur et matériel, n’est la conclusion ni de telle ou telle perception, ni de toutes nos perceptions réunies, mais une notion irrésistible. Admettons l’existence du monde extérieur, et il deviendra aussitôt possible et légitime d’essayer d’en expliquer l’apparence, de considérer la perception que nous en avons comme le produit psychique et physiologique de réalités matérielles qui, elles-mêmes, ne sont pas apparentes et ne peuventêtre perçues. Refusons, d’autre part, d’admettre cette donnée, et aucun tour de force de logique ne nous permettra d’édifier nos théories scientifiques d’un monde matériel permanent sur le faible fondement de
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nos perceptions personnelles successives.
Si ceci ne nous paraît pas clair à première vue, c’est, je crois, parce que nous ne considérons pas notre expérience dans son ensemble. Un groupe limité d’expériences, (prenons par exemple les expériences de Faraday sur les électro-aimants), pourront bien nous faire acquérir une connaissance nouvelle sur le monde extérieur, y compris des aspects de ce monde qui ne sont pas accessibles à la perception sensorielle. Mais ces expériences supposent que ce monde extérieur existe, elles le supposent indépendant de la perception, elles supposent qu il est la cause de la perception. Ces suppositions une fois admises, l’expérimentation pourra être, et elle sera, la source de nouvelles découvertes. Mais l’expérimentation basée sur ces suppositions ne pourra jamais en établir le bien-fondé ; et, si notre théorie de la connaissance exige « que nous ne tenions aucune proposition pour plus assurée que les preuves sur lesquelles elle est fondée ne le justifient », notre sort est désormais fixé : nous ne devons pas espérer nous dégager jamais de l’inextricable position où nous a engagés un empirisme trop crédule. Par conséquent, l’une au moins des croyances inévitables que j’ai
208 LES VALEURS INTELLECTUELLES
énumérées dans ma première conférence, la croyance en un monde extérieur, est un
postulat auquel la science est forcée de recourir, mais qu’elle est incapable de démontrer. Comment, alors, faudra-t-il que nous la classions? Ce n’est pas une loi de la pensée dans le sens reconnu de cette expression. Nous ne sommes pas logiquement obligés de l’accepter, par la structure même de notre intelligence. Nombreux, en fait, sont ceux qui, théoriquement, la répudient, et personne, que je sache, ne l’admet pour évidente. D’un autre côté, cette connaissance n’est pas déduite de l’expérience, et n’est pas non plus un jugement analytique dans lequel le prédicat est contenu dans le sujet. Définie en langage technique, elle paraît être <2 priori sans être nécessaire, et synthétique sans être empirique, qualités, qui réunies, ont peine à cadrer avec aucune classification philosophique usuelle.
Selon le point de vue que j’ai pour but de faire valoir dans ces conférences, nous trouvons ici une lacune philosophique. Je considère la croyance au monde extérieur comme appartenant à une catégorie de croyances dont l’importance a été méconnue par la philosophie, bien que toute la science en dépende. Elles répugnent à se confondre
SIXIÈME CONFÉRENCE
dans le troupeau des croyances empiriques, bien qu'elles ne puissent prétendre à être considérées comme des axiomes. Nous inclinons à les admettre, mais n’y sommes forcés par le raisonnement logique. Notre inclination pourra être assez forte pour exclure presque absolument toute incertitude ; elle pourra, par contre, descendre de ce degré suprême jusqu’à se réduire au sentiment d’une vague probabilité. Mais quelles que soient la vigueur de ces croyances et la nature de leurs titres, leur influence sur la formation et le caractère de nos certitudes pratiques serait difficile à exagérer.
Cependant, avant d’étudier d’autres spécimens de cette catégorie de connaissances, il faut que j’ouvre une longue parenthèse sur la probabilité. J’ai, tout à l’heure, défini ces croyances fondamentales comme probables à des degrés divers. La considération des degrés de la probabilité est familière au mathématicien. Avons-nous donc ici affaire à la probabilité telle que la conçoit le mathématicien? Il est évidemment essentiel que nous réglions cette question avant de nous attaquer à notre théorie principale, et je me propose, en conséquence, de me détourner de mon chemin pourlui consacrer ma prochaine conférence.
SEPTIÈME CONFÉRENCE