‹ L'idée de Dieu et l'esprit humainChapitre 11 sur 15 · SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

SCIENTIFIQUE

Dans les sixième et huitième conférences de cette série, j’ai traité de deux croyances inévitables qui se trouvent à la racine de toute science et de toute pratique : la croyance en un monde indépendant de nous, ou, comme on l’appelle communément, extérieur , et la croyance dans le fait que le monde, aussi bien extérieur qu’interne, possède au moins un certain degré de régularité. Entre ces deux conférences, j’ai introduit une étude de la doctrine de la probabilité, formant la septième, et montré, ou essayé de montrer, qu’il faut que nous tenions compte d’une probabilité d’espèce différente de celle qui, entre les mains des mathématiciens, a fait réaliser de si grands progrès à la science.

Si, maintenant, nous étudions ces sujets

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dans leurs rapports mutuels, nous remarquons qu’une croyance inévitable est une croyance qui possède, à son plus haut degré, cette probabilité intuitive. Ce sont deux désignations differentes pour la même qualité, l’une mettant en lumière le côté objectif, et l’autre, le côté subjectif, d’un seul et même fait.

Mais cette remarque suggère tout de suite une autre question. La probabilité est évidemment sujette à des degrés. Une croyance peut être plus ou moins probable. L’inévitabilité, d’autre part, semble, à première vue, ne pas être susceptible de gradation. Elle est ou elle n’est pas. Cependant, cette extrême netteté de caractère disparaît si nous envisageons l'inévitabilité? comme une limite, le dernier terme d’une série dont les chaînons antérieurs représentent des degrés de plausibilité divers. D’après cette vue, nous devrions considérer nos croyances à l’égard de l’univers, comme modelées par des forces variant en degré depuis une puissance de coercition irrésistible, jusqu’à une vague et douteuse influence. Les croyances dans la réalité du monde extérieur, et dans sa régularité, sont des produits importants des forces supérieures. Je me propose maintenant

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d'appeler votre attention sur des croyances qui sont dues à l’action, moins manifeste, des autres forces. Ces deux ordres de croyances, susceptibles de preuves, ou non, sont plus ou moins indépendantes des preuves. Les unes et les autres sont à considérer plutôt comme les résultats de tendances que comme les conclusions de raisonnements.

Je me rends bien compte qu’une doctrine comme celle-ci ne trouvera que peu d’approbateurs parmi les penseurs systématiques.' Des croyances inévitables, qui sont fondamentales, sans être axiomatiques; qui sont dépourvues de netteté et de précision ; qui ne paraissent pas applicables au même degré à tous les champs de l’expérience; qui ne prétendent pas participer de l’essence de notre intelligence, comme les catégories de la philosophie critique, ou comme ce que l’on appelle les lois de la pensée; de telles croyances ne se recommandent guère à des philosophes. Et quand on considère l’inévitabilité comme, simplement, une forme extrême de la plausibilité, quand on découvre une influence dirigeante dans des tendances faibles et d’application incertaine, conduisant à l’erreur aussi bien qu’à la vérité, on ne prend guère le moyen de se les concilier.

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Parmi ceux qui considèrent ces problèmes d’un point de vue, à leur sentiment, strictement scientifique, beaucoup ne nous seront sans doute pas plus favorables. Leur attachement à l'expérience les conduit à se figurer que Y on accumule les connaissances en cherchant des yeux, tout autour de soi, des consécutions parmi les phénomènes, comme un enfant cherche des coquillages dans le sable, allant indifféremment à droite ou à gauche, d’un côté ou de l’autre, selon l’humeur du moment. Ils regarderaient toute préférence antérieure en faveur de telle ou telle sorte d’explication, comme une infraction à l’égard des impératifs catégoriques de la morale intellectuelle. La science, pensentils, ne doit pas avoir de partialité, et, de même que l’honnête chercheur « n'accorde à aucune croyance une conviction dépassant le moins du monde la valeur des preuves » (,) de même il résistera à toute inclination qui le porterait vers une certaine sorte de conclusion, plutôt que vers une autre. Telle est leur manière d’entendre le devoir scientifique. Cependant la pratique scientifique a suivi d’autres voies.

(’) Voir la sixième conférence.

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Que la pratique de la commune humanité ait été differente, cela me semble, en vérité, assez évident. Le folklore, la magie, et les religions des races primitives, avec toutes leurs ressemblances spontanées, sont là pour l’attester. Mais ce sont là, me direz-vous, des superstitions. L’objection n’est pas, je crois pertinente ; cependant, dans un esprit de conciliation, passons à un ordre de choses qui n’est pas considéré comme entaché de superstition, à la moralité. Vous trouvez ici le singulier spectacle d’un accord intime, entre les moralistes, quant au contenu de la loi morale, et de leur désaccord complet, quant aux motifs pour lesquels il faut accepter la loi morale. Le pouvoir de la tendance peut-il mieux se manifester? Trouvera-t-on un exemple plus évident de la façon dont la tendance peut guider la croyance et devancer les preuves?

Mais ce n’est ni à la magie, ni à ia moralité, que nous avons affaire aujourd’hui. C’est à la science physique. Quand nous considérons les efforts de l’homme pour

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comprendre le monde où il vit, n'y discernons-nous pas une tendance séculaire vers certains types de croyance, une disposition profonde à diriger ses conjectures d'un côté plutôt que d’un autre? Si, assurément. Il est, par exemple, des réponses que nous nous refusons à accepter, de la part de l’expérience et de l’observation. J’en ai déjà montré un exemple à l’occasion du principe de causation. Jamais homme de science ne se laissera entraîner, par n’importe quelles irrégularités apparentes, à supposer que le cours des phénomènes naturels soit sujet à dévier de la règle de parfaite uniformité. Considérons maintenant un autre cas, où la tendance se trouve bien moins forte, mais d’une réalité difficilement contestable. Je veux parler de la répugnance profonde, qu’éprouvent la plupart des physiciens, à admettre comme définitive une explication scientifique ayant pour corollaire leur adhésion à l’idée de l’ action à distance , répugnance d’autant plus digne de remarque, que l’action à distance paraît être un fait d’observation familière, tandis que l’action par contact, quand on essaye de l’analyser en détail, paraît difficile à concevoir.

Mais il existe des tendances plus faibles

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et moins générales que celles-ci, et qui donnent beaucoup à réfléchir. Prenons, par exemple, l’histoire si connue de l’atomisme. Nous trouvons déjà dans Démocrite, sinon avant lui, formulée avec assurance, l’idée que le monde est composé d’atomes, et que son infinie variété est due aux mouvements et aux relations dans l’espace, d’unités immuables et imperceptibles, qui, si elles ne sont pas exactement identiques, diffèrent du moins entre elles à un moindre degré que les objets visibles qu’elles forment par leurs combinaisons.

Cette théorie traversa une série de siècles et leur survécut. Avec la renaissance du savoir, au début de l’ère scientifique moderne, elle reprit une nouvelle vigueur. Bacon, le prophète de l’ère nouvelle, y croyait fermement. Des philosophes tels que Hobbes et Gassendi la considéraient comme presque évidente. Boyle la professait sous sa forme la plus intransigeante. Newton l’admettait sans objection. Après une période marquée, au cours du dixhuitième siècle, par des fortunes variées, la théorie atomique, en se modifiant entre les mains de Dalton, ouvre à la chimie une ère nouvelle. Adoptée par les physiciens, on la trouve actuellement à la base de la

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théorie moderne des gaz et des liquides, de la théorie moderne de la matière, de la théorie moderne de la chaleur et de la théorie moderne de l’électricité.

C’est là une histoire très étonnante, et dont l’étrangeté n’est pas réellement diminuée par les différences que l'on met en lumière, entre les atomes de Démocrite, qui en forment le premier chapitre, et les électrons de Sir Joseph Thompson qui apparaissent au dernier. Ces différences, assurément, existent, mais bien qu’elles soient grandes, elles recouvrent une unité fondamentale.

H y a des personnes qui croient diminuer l’œuvre célébrée par Lucrèce, en montrant que les anciens, qui croyaient aux atomes, n’avaient pas de garantie expérimentale à l’appui de leurs convictions.

C’est parfaitement vrai. Ils n’en avaient pas, en effet. Mais Bacon, pas davantage, ni Gassendi, ni Hobbes, ni Boyle, ni Newton. Or, cela ne fait que mettre plus fortement en relief le point que je cherche à faire ressortir. Si ce n’est pas l’expérience qui a amené la croyance, d’où provient celle-ci? Si elle ne représente rien de supérieur à une conjecture personnelle, d’où a-t-elle tiré la séduction qu elle a tou-

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jours exercée sur les initiateurs de la pensée scientifique, et par quel étrange hasard son exactitude se vérifie-t-elle? Il est, certes, curieux que Tyndal, dans son discours adressé, à Belfast, aux membres de l’Association Britannique, et fort remarqué alors, résumant à grands traits l’histoire de la théorie atomique, de Démocrite à Lucrèce, et depuis Lucrèce jusqu’en 1874, n’ait pas songé à poser ces questions à ses auditeurs, ni, autant que je sache, à se les poser à lui-même.

Mais ce n’est pas seulement dans la théorie atomique que l’on voit les tendances jouer un rôle important dans l’évolution de la science. n y a d’autres croyances, ou groupes de croyances, de la portée la plus considérable, qui montrent presque absolument les mêmes particularités. Elles devancent les confirmations, l’expérience, elles inspirent les recherches, et, sous une forme ou une autre, manifestent leur bien-fondé.

Considérons, par exemple, ce groupe de croyances, que l’on peut désigner par l’expression générale de principes de permanence ou de conservation, et que, à différentes époques, différentes écoles scientifiques ont appliquées à la matière, à

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la masse, au volume, au poids, au mouvement, à la force, à la chaleur et à l’énergie. Comme tout le monde le sait, ces attributions n’ont pas toujours été exactes. Mais cela même ne fait que mettre en relief la vigueur de la tendance. Il y a eu un temps où c’était le poids que Ton supposait invariable. Nous savons maintenant que le poids d’un corps varie, selon sa position relativement à d’autres corps. Il est, par exemple, différent, au pôle, de ce qu’il serait à l’équateur. Mais comment l’erreur fut-elle découverte? Ce ne fut pas par l expérimentation. Certainement, des expériences furent faites ; mais ceux qui les firent croyaient déjà, avant de les commencer, à la loi de la gravitation, et la loi de la gravitation obligeait de distinguer la masse d’un fragment de matière donné, de son poids, ainsi que de la qualité occulte de gravité qui est l’un des facteurs dont le poids, dans toute situation donnée, dépend. Cependant, le désir d’un principe de conservation ne fut pas pour cela vaincu, puisque, jusqu’à ces dernières années, les physiciens considéraient à la fois la masse et la gravité comme les caractères inaltérables de tous les corps.

Examinons maintenant le cas de la chaleur. La chaleur, aussi, a été regardée, par

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d’influentes écoles scientifiques, comme une substance qui se conservait . On a abandonné cette idée, mais notre penchant à croire à la conservation est-il pour cela vaincu? Aucunement. Bien que la chaleur disparaisse, l’énergie persiste, et la chaleur est une forme de l’énergie.

Cette doctrine de la conservation de l’énergie marque, vraiment, le degré le plus triomphal où ait atteint la tendance que j’étudie, et fournit le meilleur témoignage de sa vigueur. Car les théoriciens de la physique universelle, dans leur désir de voir partout la conservation, se sont lancés trop hardiment à sa recherche.

Descartes pensait que la conservation du mouvement était une déduction évidente de la rationalité de Dieu. 11 est vrai qu’il ne donna de sa doctrine aucune preuve expérimentale, et que, dans aucun cas, il n’aurait pu en trouver, car l’énergie de mouvement, ainsi qu’il la dénomme improprement, ne se conserve pas. Leibnitz la désigna correctement et éprouva dans sa conservation la même confiance que son prédécesseur, et aussi peu justifiée par des preuves. Telle était, en effet, sa confiance, tellement indépendante de toute vérification expérimentale était sa foi, qu’il affir-

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niait dogmatiquement que, lorsque le mouvement semblait disparaître, la quantité de mouvement perdue par les corps que nous percevons par la vue passait intégralement dans les éléments composants invisibles de ces corps; de telle sorte qu’aucune parcelle de ce qu’il appelait vis viva ne se perdait ni se créait. Du fait que cette transformation de l énergie, du mouvement molaire au mouvement moléculaire, soit d’occurrence constante, nous en avons maintenant des preuves suffisantes. Mais Leibnitz n’en avait pas, et paraissait croire qu’il n’était pas besoin d’en avoir d’autre que le raisonnement cartésien déduit de la rationalité de Dieu. Il devançait hardiment l’expérience, sans s’appuyer sur rien, qu’une inclination a priori.

Cependant, cette anticipation fut non seulement hardie, mais heureuse. Il arrive réellement, parfois, que l’énergie cinétique se transforme, du mouvement molaire au mouvement moléculaire, sans subir de variation. Elle se conserve donc. Mais parfois aussi, il en est autrement. Elle s’éteint tout à fait. Que devient alors la conservation ?

La formule scientifique qui répond à la fois à ces faits et à notre penchant en

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faveur de la conservation, est bien connue. 0 L’énergie, nous enseigne-t-on, est de deux sortes, cinétique et potentielle, énergie en acte et énergie en possibilité. Chacune de ces deux formes peut se transformer en l’autre et cet échange est continuel. Chacune des deux, par conséquent, peut varier et varie, effectivement, en quantité. Ce n’est que leur somme qui est permanente.

Il est peu de généralisations scientifiques qui aient été plus fructueuses, il en est peu qui aient été admises sur des preuves aussi faibles; mais il n’en est pas de plus certaines; et il n’en est pas qui mette plus clairement en évidence notre penchant naturel en faveur des concepts de conservation. Car, en vérité, pour un esprit trop critique cette sorte de conservation laisse nécessairement à désirer. Quand nous affirmons l’indestructibilité de la matière, nous entendons par là qu'une entité réelle persiste à travers le temps, sans changement de quantité. Mais cette expression offre une signification moins évidente, quand on l’applique à l’énergie. Assurément l’emploi du terme d’énergie pour définir le mouvement paraît d’une exactitude satis-

O Voir la dissertation de Sir Oliver Lodge, que je donne en appendice.

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faisante, et si toute énergie était énergie de mouvement, et l’énergie de mouvement toujours conservée, la conservation de l’énergie cadrerait parfaitement avec la conservation de la matière. Mais ce n’est pas le cas. En dépit de Leibnitz, le total de vis viva n’est pas permanent. Que se passe-t-il donc, quand une partie de la force vive est détruite? Dans ce cas, dit la science, l’énergie change de forme, mais non de quantité. L’énergie de mouvement devient de l’énergie de position. Ce qui était cinétique devient potentiel ; et, comme cette transformation s’accomplit sans perte, le principe de conservation est sauf.

Cependant, quand l’énergie devient, ainsi, potentielle, dans quel sens existe-telle encore, et pourquoi l’appelons-nous encore énergie? Energie est un mot qui fait penser à des actes que l’on produit ou qui se produisent. Quand l’énergie est potentielle, rien n’est produit, ni ne se produit, cette énergie est emmagasinée et peut-être restera-t-elle emmagasinée à jamais, dans une sorte d’hivernage éternel, sans jamais changer ni produire de changement.

Cette conception ne me scandalise pas; mais je me demande : pourquoi faut-il que

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X énergie soit traitée avec plus de faveur que la force ? Quoique I on sache, à présent, que la force ne se conserve pas, la pensée commune lui attribue une certaine continuité d’existence, même quand elle ne se manifeste pas par le mouvement. De la force peut se déployer sans que rien ne bouge, comme, par exemple, par le poids d’un livre reposant sur une table. Mais cette vue est, au sentiment de beaucoup de penseurs scientifiques, extrêmement peu satisfaisante. Pour ces derniers la force ne se distingue pas de l’ accélération ; elle ne représente pas une cause, elle ne fait que mesurer un effet. Et si, dans le cours ordinaire de notre pensée, nous la concevons autrement, c’est, d’après eux, parce que nous attribuons gratuitement à la matière quelque chose d’analogue à l’effort musculaire chez l’homme.

Il n’est peut-être pas si facile que ces critiques le supposent d’extirper de la pensée scientifique (sans parler du langage scientifique), cette notion de force latente, de force qui produirait le mouvement, si elle le pouvait, et qui tend d’une façon active, bien que non perceptible, à se manifester par le mouvement. Mais pourquoi tenter cette élimination? Nos critiques font

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bon accueil à l'énergie potentielle. Pourquoi excommunier la force latente?

Je crois que nous en trouverons la raison dans ce fait, que la force, qu’elle possède, ou ne possède pas, une existence distincte de l’accélération, ne se conserve certainement pas ; tandis que l’énergie, si elle est aussi réelle sous sa forme potentielle que sous sa forme cinétique, se conserve certainement. Il est donc sans excuse, dans le premier cas, de tomber dans l’anthropomorphisme, tandis que, dans le second, on est justifié à tomber dans la métaphysique. Il n’est pas d hérésie impardonnable, pas de témoignage indigne de respectueuse attention, quand c’est le principe de la conservation qu’il s’agit d’établir.

Je me suis quelquefois amusé à imaginer ce qui serait arrivé, vers l’année 1842, si la conservation de l’énergie avait été un dogme théologique au lieu d’une conjecture scientifique. Descartes, comme je le rappelais il y a un instant, déduisait la conservation du mouvement des attributs de Dieu. Colding et Joule usaient du même argument, en faveur de la conservation de l’énergie. Or, si la croyance en la conservation de l’énergie avait fait partie intégrante

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de l'orthodoxie religieuse, dans le temps auquel je me reporte, il est sûr que quelque philosophe positiviste aurait retourné les premières recherches de Joule sur le travail et la chaleur, contre le dogme même qu’elles avaient pour objet d établir. « Nous avons ici, aurait dit ce positiviste, un homme qui compte sur les méthodes métaphysico-théologiques pour découvrir les lois de la nature. Or, voyez ce qui lui arrive: selon la vraie tradition médiévale, il commence par tirer quelques déductions fantaisistes de la méthode que, selon lui, Dieu a suivie pour faire le monde. Mais, heureusement, bien que ses principes soient du moyen âge, ses méthodes sont de notre temps. Non seulement c’est un expérimentateur très brillant, mais il a le courage de soumettre ses propres spéculations à l’épreuve de l’expérience. Il prend les précautions les plus minutieuses, il choisit les conditions les plus favorables... Or, que se passe-t-il? Prouve-t-il le bien fondé de sa thèse? Les résultats qu’il obtient cadrent-ils avec ses théories?

Trouve-t-il un rapport déterminé entre le travail et la chaleur? Justifie-t-il ses vues sur la Divinité? Pas du tout. Entre sa détermination la plus basse de l’équivalent

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mécanique de la chaleur, et la plus haute, s’étend une immense et lamentable lacune. Que fait-il? 11 prend la moyenne de ces évaluations, méthode très pertinente s’il savait qu’il existât un équivalent mécanique de la chaleur, mais très peu convenable si c’est précisément la réalité de cet équivalent qui soit à démontrer. Il est manifeste que, s’il n’avait pas, en commençant ses expériences, fait entrer ses opinions théologiques dans ses prémisses, il ne les en aurait pas retirées à l’état de conclusions scientifiques, en achevant ses travaux. » Pour ma part, je pense que ce critique imaginaire, à la date où nous nous reportons, se fût trouvé dans une position assez forte, en supposant toujours que nous soyons disposés à accepter ses idées préconçues sur la méthode scientifique. Si la saine raison et la bonne foi intellectuelle nous ordonnent de nous laisser guider par l’observation et l’expérimentation, sans préférence antérieure en faveur de tel ou tel ordre de conclusions, dans ce cas, certes, Joule, ainsi qu’une longue série de ses distingués prédécesseurs, furent les enfants gâtés de la fortune. Leurs découvertes ont précédé la manifestation des faits par où elles sont justifiées, et ils

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les ont faites en dépit de leurs méthodes. S’ils se sont trouvés avoir raison, si du moins ils se sont trouvés sur le bon chemin, que nous reste-t-il à faire, sinon, tout en critiquant leur crédulité, de nous émerveiller de leur bonheur?... A moins pourtant que le bonheur, ici, ne soit que le déguisement de l’inspiration.

Avant d’en finir avec les croyances relatives aux principes de conservation, il faut que je dise encore un mot de la plus fameuse de toutes, la croyance dans la conservation de la matière. C’était là un article important de la foi scientifique des premiers atomistes, qui ne possédaient pas plus de preuves à l’appui de ce principe, qu’ils n’en possédaient pour la théorie atomique elle-même. La substance matérielle des Aristotéliens du Moyen Age, je me le figure, se conservait également. Au surplus, comme on n’en pouvait rien connaître, en dehors de ses qualités, et que celles-ci ne se conservaient pas nécessairement, il se peut que, dans la pratique, cette doctrine ne menât pas bien loin.

Ensuite vint la théorie qui, principalement entre les mains de Boyle (1), inaugura, à la

(’) J’ai pris cette opinion sur la position de Boyle à l’égard de la chimie moderne, dans l’ouvrage d’Ostwald.

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