EL VIE ME CO S FEHEN CE
fin du xvne siècle, la chimie moderne. Ce qui se conservait, selon cette vue, n’était pas une substance métaphysique accompagnée de qualités séparables, mais des formes élémentaires de matière, possédant des qualités inséparables, et, de ces entités réduites, était composé tout l’imivers matériel. Je vous ferai observer, en passant, qu’une banque d’émission, si elle lançait un prospectus sans garanties plus solides que celles que Boyle avait à faire valoir en faveur de cette audacieuse théorie, s’exposerait certainement aux rigueurs de la loi. Cependant, Boyle avait raison, et, malgré les progrès qui ont suivi, sa conjecture demeure la pierre angulaire de la science chimique moderne.
Or, qu’entendons-nous affirmer quand nous disons que la matière se conserve, ou qu’elle est indestructible ? Nous ne voulons certainement pas dire par là que ses qualités ne subissent jamais de changement, car la plupart de celles qui sont manifestes et frappantes sont toujours sujettes au changement. Si vous faites varier suffisamment la température ou la pression; si vous effectuez des combinaisons ou des décompositions chimiques, les anciens caractères des corps cèdent la place à des
LES VALEURS INTELLECTUELLES
caractères nouveaux. Ou’est-ce donc, alors, qui se conserve?
Tout d’abord, les qualités disparues peuvent toujours, (en théorie), se recouvrer, bien que ce ne soit pas toujours sans déperdition d’énergie. L’eau ne cesse jamais d’être convertissable en vapeur, ni la vapeur en eau. Les caractères des corps peuvent disparaître, mais, dans des conditions appropriées, ils reparaîtront toujours.
Or, la science, ainsi que nous venons de le voir à l’instant, est indulgente à cette notion de virtualité, ou de potentiel, et la met assez volontiers au service des principes de conservation. C’est ainsi qu’on y faisait appel, à l’égard de la chaleur, quand la chaleur était considérée comme une substance matérielle. On y fait encore appel, en faveur de l’énergie, que l’on définit quelquefois comme une substance immatérielle. Mais, ainsi que j’en ai déjà pris note, on n’a jamais fait appel à cette notion, à l’égard de la matière. La raison en est, je suppose, que la conservation de la matière fait beaucoup mieux l’objet d’une croyance de sens commun, que la conservation de l’énergie. L’énergie est un concept qui n’a été que récemment dégagé d’autres concepts, tels que la
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force et le momentum, et n’a été que récemment mis en relation avec la chaleur, les réactions chimiques, les changements d’état physique, et les phénomènes électro-magnétiques. L’énergie est donc un produit médiat et assez abstrait de la réflexion scientifique, et la science dispose comme il lui plaît de ce qui lui appartient.
L’idée de matière, au contraire, est le bien commun de l’humanité. Quelques difficultés qu’elle présente à l’analyse réfléchie, nos croyances pratiques s’en accommodent sans aucune peine. Nous sommes tout disposés à considérer la matière comme indestructible; mais nous ne le sommes pas à concilier cette conviction avec la façon de penser suivante, à savoir qu’il n’est pas une seule qualité de la matière qui ne puisse temporairement être réduite à l’état insaisissable de potentiel. A cette condition, l’identité éternelle et inaltérable de telle ou telle parcelle de matière, nous paraît une doctrine obscure et décevante, mal en harmonie avec ce monde familier et substantiel où nous croyons vivre. La croyance en la conservation de la matière, en conséquence, a toujours, ou presque
LES VALEURS INTELLECTUELLES
toujours, entraîné avec elle la croyance en la continuité inaltérable, à tout le moins, de quelques qualités matérielles. Quant à savoir quelles seront ces qualités, c’est un point qui a fait l’objet de beaucoup de controverses.
Descartes, sans beaucoup de logique, trouvait la continuité inaltérable dans l’attribut de dimension. Hobbes, de même. Je pense que les anciens atomistes, qui expliquaient les apparences de la matière par la configuration de ses atomes constituants, auraient considéré à la fois la forme atomique et la grandeur atomique comme persistantes. Mais ce fut l’hypothèse en vertu de laquelle le même fragment de matière pondérable possède toujours la même gravité, et la même gravité est toujours associée avec la même masse, qui produit, entre les mains de Lavoisier, une si grande révolution dans la science chimique du xvme siècle. La matière pouvait changer de dimensions, de forme, de couleur, d’état, de propriétés d’action ou de réaction, mais sa masse et la qualité qui déterminait son poids, ne pouvaient changer. Ces caractères étaient toujours liés l’un à l’autre, et l’action n’en était jamais suspendue.
A E U VIEME CONFERENCE
Aux yeux de Lavoisier, ce double principe était évident. Ce n’était pas pour lui une hypothèse demandant vérification :
c’était la pierre de touche par laquelle on pouvait, avec sûreté, vérifier les autres hypothèses. Si, au cours de quelque opération chimique, le corps d’un poids venait à augmenter, il ne lui fallait pas d’autre preuve du fait que la masse de ce corps avait de même augmenté, et que de la matière s’y était ajoutée. Si, au contraire, une diminution de poids se produisait, nul autre indice n’était nécessaire pour lui prouver que la masse du corps avait aussi diminué, et que de la matière en avait été soustraite. Quelles que pussent être les variations, positives ou négatives, des autres qualités, la masse et la gravité étaient, dans cette théorie, indestructibles et invariables.
Les savants, d’une façon générale, semblaient se contenter d’admettre tacitement ces principes de conservation, sans soulever indiscrètement la question des preuves. Les philosophes n’ont pas toujours imité cette prudence. Kant croyait les avoir démontrés a priori . Schopenhauer le suivait. Spencer déclara que les contraires de ces principes étaient inconcevables. Mill
LES VALEURS INTELLECTUELLES
les prétendait établis par l’expérience. Bref, tous ces éminents penseurs rivalisaient de zèle pour conférer à cette doctrine les plus grands honneurs dont disposaient leurs philosophies respectives. Mais il semble qu’ils se soient trop pressés. De récentes découvertes ont modifié notre point de vue. La masse, semble-t-il, ne peut plus être considérée comme invariable. Quand des corps se meuvent à des vitesses qui se rapprochent de la vitesse de la lumière, leur masse s’accroît rapidement; d où il résulte que cette qualité, qui caractérise essentiellement la matière, doit être rayée de la catégorie de celles qui persistent sans variation, et placée dans la catégorie de celles qui varient, mais peuvent toujours être recouvrées. Y placerons-nous aussi la gravité ? Le poids d’un corps lancé à une vitesse voisine de celle de la lumière augmenterait-il, comme, dans le même cas, son inertie augmente? Si l’on répond négativement, on rompt le lien qui, depuis longtemps, est censé unir la gravité et la masse. Si l’on répond : oui, ce que Kant tenait pour certain a priori , est faux; ce que Spencer tenait pour inconcevable, est faux. Le principe de permanence perd encore un point d’appui, et il nous faut trouver quelque
NEUVIÈME CONFÉRENCE
nouveau caractère qui demeure inaltérable à jamais, et dans toutes les circonstances.
Si ce caractère se trouvait consister dans une charge électrique, cela jetterait un jour bien curieux sur notre tendance favorable aux principes de conservation ! (,) Après avoir longtemps cherché un attribut indestructible de la matière; après avoir essayé et rejeté la dimension, la forme, le poids, la masse et, peut-être, l’impénétrabilité, nous finirons par trouver l’objet de nos recherches dans une conception qui n’a, je crois, été clairement imaginée qu’au cours des cent dernières années, sur laquelle nos sens ne nous apportent aucune lumière, et dont la grande masse des hommes instruits euxmêmes est encore complètement ignorante!
Il est possible, (mais je l’espère, peu probable), qu’un lecteur trop pressé se mette dans l’esprit que mon but, dans cette con-
(*) Pour ce chapitre, et particulièrement pour la partie qui en est consacrée aux idées de conservation, je dois beaucoup au livre de M. A. Meyerson Identité et Réalité. Cet ouvrage pénétrant et savant ne s’inspire pas de l’idée générale que j’ai moimême adoptée, mais cette circonstance ne diminue aucunement ma dette envers son auteur.
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férence et la précédente, a été de préconiser une nouvelle méthode, ou un nouvel instrument de découverte. « Si vous voulez trouver la vérité, suivez votre inclination irraisonnée » : tel pourrait être d’après ce lecteur le résumé de ma doctrine, résumé sommaire, en même temps qu’injuste.
De la manière dont les découvertes se feront désormais, je n’en dirai rien, car je n’en saurais que dire. C’est du passé que je m’occupe. Dans les évolutions historiques de la pensée scientifique, je discerne, ou crois discerner, des dérivations et des courants pareils à ceux que les astronomes découvrent dans le monde stellaire. Et, de même que la loi de la gravitation serait en peine, je suppose, d’expliquer ces phénomènes, de même l'observation, l’expérimentation et le raisonnement, seraient en peine d’expliquer les autres. Ils appartiennent à la série causale, non à la série cognitive, et les croyances auxquelles ils aboutissent sont des effets, plutôt que des conclusions.
Les personnes qui éprouvent peu de sympathie pour ce point de vue inclineront, peut-être, à considérer les penchants, relativement faibles, dont je traite en cette conférence, comme des hypothèses scientifiques ordinaires, confirmées par les
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méthodes scientifiques ordinaires. Cette vue, comme je vous l’ai déjà fait observer, ne s’applique pas aux croyances inévitables dont j’ai traité dans mes précédentes conférences. Quoi que puissent dire, à la réflexion, les philosophes, la conviction que nousavons, de vivre dans un monde humain et matériel extérieur à nous, où les occurrences se répètent plus ou moins régulièrement, n’a jamais passé pour une conjecture spéculative, que nous eussions le devoir de tenir pour douteuse, jusqu’à ce qu’elle fût vérifiée. Des croyances de cette sorte ne sont pas des hypothèses scientifiques, mais des préconceptions scientifiques, et toute critique de leur validité n’est qu’un second mouvement de l’esprit spéculatif. On peut en dire autant, avec moins de force, cependant, et en ajoutant quelques nuances, des croyances dont le développement a été favorisé par les tendances intellectuelles que j’ai étudiées aujourd’hui. Ces dernières croyances, comme nous l’avons vu, sont multiples. Elles sont souvent inconsistantes, elles ne sont jamais inévitables, et changent constamment de forme sous l’influence de nouvelles découvertes scientifiques. L’atomisme, sous une certaine forme, succède à l’atomisme sous une
LES VALEURS INTELLECTUELLES
autre forme ; les doctrines de conservation naissent, disparaissent et reparaissent de nouveau ; l’incrédulité relative à V action à distance suscite des explications dont l’échec (en ce qui concerne la gravité) laisse intact l’espoir du succès final.
Ce serait, au surplus, une erreur, de prétendre que la science n’applique pas, quand elle le peut, à ces diverses théories, ses méthodes de vérification ordinaires. Ces théories se trouvent dans une situation différente de celle des croyances inévitables qui ne se peuvent guère vérifier, parce que l’opération qui servirait à les vérifier commence par les supposer. Il ne faut pourtant pas les confondre avec les hypothèses scientifiques courantes, car elles sont quelque chose de plus et quelque chose de différent. Comme ces dernières ce sont des conjectures, mais des conjectures inspirées, non par les suggestions immédiates d’expériences particulières (en fait elles vont même quelquefois à l’encontre); mais par des tendances générales persistantes, bien que, parfois, vagues. Ceux qui se livrent à ces conjectures, quand ils entreprennent de faire subir à la nature un interrogatoire, ne sont pas dégagés de toute partialité. En interrogeant ce témoin, de
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faisante, et si toute énergie était énergie de mouvement, et l’énergie de mouvement toujours conservée, la conservation de l’énergie cadrerait parfaitement avec la conservation de la matière. Mais ce n’est pas le cas. En dépit de Leibnitz, le total de vis viva n’est pas permanent. Que se passe-t-il donc, quand une partie de la force vive est détruite ? Dans ce cas, dit la science, l’énergie change de forme, mais non de quantité. L’énergie de mouvement devient de l’énergie de position. Ce qui était cinétique devient potentiel ; et, comme cette transformation s’accomplit sans perte, le principe de conservation est sauf.
Cependant, quand l’énergie devient, ainsi, potentielle, dans quel sens existe-telle encore, et pourquoi l’appelons-nous encore énergie ? Energie est un mot qui fait penser à des actes que l’on produit ou qui se produisent. Quand l’énergie est potentielle, rien n’est produit, ni ne se produit, cette énergie est emmagasinée et peut-être restera-t-elle emmagasinée à jamais, dans une sorte d’hivernage éternel, sans jamais changer ni produire de changement.
Cette conception ne me scandalise pas; mais je me demande : pourquoi faut-il que
LES VALEURS INTELLECTUELLES
Yénergie soit traitée avec plus de faveur que la force ? Quoique I on sache, à présent, que la force ne se conserve pas, la pensée commune lui attribue une certaine continuité d’existence, même quand elle ne se manifeste pas par le mouvement. De la force peut se déployer sans que rien ne bouge, comme, par exemple, par le poids d’un livre reposant sur une table. Mais cette vue est, au sentiment de beaucoup de penseurs scientifiques, extrêmement peu satisfaisante. Pour ces derniers la force ne se distingue pas de Y accélération ; elle ne représente pas une cause, elle ne fait que mesurer un effet. Et si, dans le cours ordinaire de notre pensée, nous la concevons autrement, c’est, d’après eux, parce que nous attribuons gratuitement à la matière quelque chose d’analogue à l’effort musculaire chez l’homme.
Il n’est peut-être pas si facile que ces critiques le supposent d’extirper de la pensée scientifique (sans parler du langage scientifique), cette notion de force latente, de force qui produirait le mouvement, si elle le pouvait, et qui tend d’une façon active, bien que non perceptible, à se manifester par le mouvement. Mais pourquoi tenter cette élimination? Nos critiques font
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bon accueil à l'énergie potentielle. Pourquoi excommunier la force latente?
Je crois que nous en trouverons la raison dans ce fait, que la force, qu’elle possède, ou ne possède pas, une existence distincte de l’accélération, ne se conserve certainement pas ; tandis que l’énergie, si elle est aussi réelle sous sa forme potentielle que sous sa forme cinétique, se conserve certainement. Il est donc sans excuse, dans le premier cas, de tomber dans l’anthropomorphisme, tandis que, dans le second, on est justifié à tomber dans la métaphysique. Il n’est pas d hérésie impardonnable, pas de témoignage indigne de respectueuse attention, quand c’est le principe de la conservation qu’il s’agit d’établir.
Je me suis quelquefois amusé à imaginer ce qui serait arrivé, vers l’année 1842, si la conservation de l'énergie avait été un dogme théologique au lieu d’une conjecture scientifique. Descartes, comme je le rappelais il y a un instant, déduisait la conservation du mouvement des attributs de Dieu. Colding et Joule usaient du même argument, en faveur de la conservation de l'énergie. Or, si la croyance en la conservation de l’énergie avait fait partie intégrante
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de l'orthodoxie religieuse, dans le temps auquel je me reporte, il est sûr que quelque philosophe positiviste aurait retourné les premières recherches de Joule sur le travail et la chaleur, contre le dogme même qu'elles avaient pour objet d établir. « Nous avons ici, aurait dit ce positiviste, un homme qui compte sur les méthodes métaphysico-théologiques pour découvrir les lois de la nature. Or, voyez ce qui lui arrive: selon la vraie tradition médiévale, il commence par tirer quelques déductions fantaisistes de la méthode que, selon lui, Dieu a suivie pour faire le monde. Mais, heureusement, bien que ses principes soient du moyen âge, ses méthodes sont de notre temps. Non seulement c'est un expérimentateur très brillant, mais il a le courage de soumettre ses propres spéculations à fépreuve de l'expérience. Il prend les précautions les plus minutieuses, il choisit les conditions les plus favorables... Or, que se passe-t-il? Prouve-t-il le bien fondé de sa thèse? Les résultats qu'il obtient cadrent-ils avec ses théories?
Trouve-t-il un rapport déterminé entre le travail et la chaleur? Justifie-t-il ses vues sur la Divinité? Pas du tout. Entre sa détermination la plus basse de l'équivalent
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mécanique de la chaleur, et la plus haute, s’étend une immense et lamentable lacune. Que fait-il? 11 prend la moyenne de ces évaluations, méthode très pertinente s’il savait qu’il existât un équivalent mécanique de la chaleur, mais très peu convenable si c’est précisément la réalité de cet équivalent qui soit à démontrer. Il est manifeste que, s’il n’avait pas, en commençant ses expériences, fait entrer ses opinions théologiques dans ses prémisses, il ne les en aurait pas retirées à l’état de conclusions scientifiques, en achevant ses travaux. » Pour ma part, je pense que ce critique imaginaire, à la date où nous nous reportons, se fût trouvé dans une position assez forte, en supposant toujours que nous soyons disposés à accepter ses idées préconçues sur la méthode scientifique. Si la saine raison et la bonne foi intellectuelle nous ordonnent de nous laisser guider par l’observation et l’expérimentation, sans préférence antérieure en faveur de tel ou tel ordre de conclusions, dans ce cas, certes, Joüle, ainsi qu’une longue série de ses distingués prédécesseurs, furent les enfants gâtés de la fortune. Leurs découvertes ont précédé la manifestation des faits par où elles sont justifiées, et ils
les ont faites en dépit de leurs méthodes. S’ils se sont trouvés avoir raison, si du moins ils se sont trouvés sur le bon chemin, que nous reste-t-il à faire, sinon, tout en critiquant leur crédulité, de nous émerveiller de leur bonheur?... A moins pourtant que le bonheur, ici, ne soit que le déguisement de l’inspiration.
Avant d’en finir avec les croyances relatives aux principes de conservation, il faut que je dise encore un mot de la plus fameuse de toutes, la croyance dans la conservation de la matière. C’était là un article important de la foi scientifique des premiers atomistes, qui ne possédaient pas plus de preuves à l’appui de ce principe, qu’ils n’en possédaient pour la théorie atomique elle-même. La substance matérielle des Aristotéliens du Moyen Age, je me le figure, se conservait également. Au surplus, comme on n’en pouvait rien connaître, en dehors de ses qualités, et que celles-ci ne se conservaient pas nécessairement, il se peut que, dans la pratique, cette doctrine ne menât pas bien loin.
Ensuite vint la théorie qui, principalement entre les mains de Boyle C1), inaugura, à la
(') J’ai pris cette opinion sur la position de Boyle à l’égard de la chimie moderne, dans l’ouvrage d’Ostwald.
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fin du xviie siècle, la chimie moderne. Ce qui se conservait, selon cette vue, n’était pas une substance métaphysique accompagnée de qualités séparables, mais des formes élémentaires de matière, possédant des qualités inséparables, et, de ces entités réduites, était composé tout l’univers matériel. Je vous ferai observer, en passant, qu’une banque d’émission, si elle lançait un prospectus sans garanties plus solides que celles que Boyle avait à faire valoir en faveur de cette audacieuse théorie, s’exposerait certainement aux rigueurs de la loi. Cependant, Boyle avait raison, et, malgré les progrès qui ont suivi, sa conjecture demeure la pierre angulaire de la science chimique moderne.
Or, qu’entendons-nous affirmer quand nous disons que la matière se conserve, ou qu’elle est indestructible ? Nous ne voulons certainement pas dire par là que ses qualités ne subissent jamais de changement, car la plupart de celles qui sont manifestes et frappantes sont toujours sujettes au changement. Si vous faites varier suffisamment la température ou la pression; si vous effectuez des combinaisons ou des décompositions chimiques, les anciens caractères des corps cèdent la place à des
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caractères nouveaux. Ou’est-ce donc, alors, qui se conserve?
Tout d'abord, les qualités disparues peuvent toujours, (en théorie), se recouvrer, bien que ce ne soit pas toujours sans déperdition d’énergie. L’eau ne cesse jamais d’être convertissable en vapeur, ni la vapeur en eau. Les caractères des corps peuvent disparaître, mais, dans des conditions appropriées, ils reparaîtront toujours.
Or, la science, ainsi que nous venons de le voir à l’instant, est indulgente à cette notion de virtualité, ou de potentiel, et la met assez volontiers au service des principes de conservation. C’est ainsi qu’on y faisait appel, à l’égard de la chaleur, quand la chaleur était considérée comme une substance matérielle. On y fait encore appel, en faveur de l’énergie, que l’on définit quelquefois comme une substance immatérielle. Mais, ainsi que j’en ai déjà pris note, on n’a jamais fait appel à cette notion, à l’égard de la matière. La raison en est, je suppose, que la conservation de la matière fait beaucoup mieux l’objet d’une croyance de sens commun, que la conservation de l’énergie. L’énergie est un concept qui n’a été que récemment dégagé d’autres concepts, tels que la
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force et le momentum, et n’a été que récemment mis en relation avec la chaleur, les réactions chimiques, les changements d’état physique, et les phénomènes électro-magnétiques. L’énergie est donc un produit médiat et assez abstrait de la réflexion scientifique, et la science dispose comme il lui plaît de ce qui lui appartient.
L’idée de matière, au contraire, est le bien commun de l’humanité. Quelques difficultés qu’elle présente à l’analyse réfléchie, nos croyances pratiques s’en accommodent sans aucune peine. Nous sommes tout disposés à considérer la matière comme indestructible; mais nous ne le sommes pas à concilier cette conviction avec la façon de penser suivante, à savoir qu’il n’est pas une seule qualité de la matière qui ne puisse temporairement être réduite à l'état insaisissable de potentiel. A cette condition, l’identité éternelle et inaltérable de telle ou telle parcelle de matière, nous paraît une doctrine obscure et décevante, mal en harmonie avec ce monde familier et substantiel où nous croyons vivre. La croyance en la conservation de la matière, en conséquence, a toujours, ou presque
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toujours, entraîné avec elle la croyance en la continuité inaltérable, à tout le moins, de quelques qualités matérielles. Quant à savoir quelles seront ces qualités, c’est un point qui a fait l’objet de beaucoup de controverses.
Descartes, sans beaucoup de logique, trouvait la continuité inaltérable dans l’attribut de dimension. Hobbes, de même. Je pense que les anciens atomistes, qui expliquaient les apparences de la matière par la configuration de ses atomes constituants, auraient considéré à la fois la forme atomique et la grandeur atomique comme persistantes. Mais ce fut l’hypothèse en vertu de laquelle le même fragment de matière pondérable possède toujours la même gravité, et la même gravité est toujours associée avec la même masse, qui produit, entre les mains de Lavoisier, une si grande révolution dans la science chimique du xvme siècle. La matière pouvait changer de dimensions, de forme, de couleur, d’état, de propriétés d’action ou de réaction, mais sa masse et la qualité qui déterminait son poids, ne pouvaient changer. Ces caractères étaient toujours liés l’un à l’autre, et l’action n’en était jamais suspendue.
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Aux yeux de Lavoisier, ce double principe était évident. Ce n’était pas pour lui une hypothèse demandant vérification :
c’était la pierre de touche par laquelle on pouvait, avec sûreté, vérifier les autres hypothèses. Si, au cours de quelque opération chimique, le corps d’un poids venait à augmenter, il ne lui fallait pas d’autre preuve du fait que la masse de ce corps avait de même augmenté, et que de la matière s’y était ajoutée. Si, au contraire, une diminution de poids se produisait, nul autre indice n’était nécessaire pour lui prouver que la masse du corps avait aussi diminué, et que de la matière en avait été soustraite. Quelles que pussent être les variations, positives ou négatives, des autres qualités, la masse et la gravité étaient, dans cette théorie, indestructibles et invariables.
Les savants, d’une façon générale, semblaient se contenter d’admettre tacitement ces principes de conservation, sans soulever indiscrètement la question des preuves. Les philosophes n’ont pas toujours imité cette prudence. Kant croyait les avoir démontrés a priori . Schopenhauer le suivait. Spencer déclara que les contraires de ces principes étaient inconcevables. Mill
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les prétendait établis par l’expérience. Bref, tous ces éminents penseurs rivalisaient de zèle pour conférer à cette doctrine les plus grands honneurs dont disposaient leurs philosophies respectives. Mais il semble qu’ils se soient trop pressés. De récentes découvertes ont modifié notre point de vue. La masse, semble-t-il, ne peut plus être considérée comme invariable. Quand des corps se meuvent à des vitesses qui se rapprochent de la vitesse de la lumière, leur masse s’accroît rapidement; d où il résulte que cette qualité, qui caractérise essentiellement la matière, doit être rayée de la catégorie de celles qui persistent sans variation, et placée dans la catégorie de celles qui varient, mais peuvent toujours être recouvrées. Y placerons-nous aussi la gravité ? Le poids d’un corps lancé à une vitesse voisine de celle de la lumière augmenterait-il, comme, dans le même cas, son inertie augmente? Si l’on répond négativement, on rompt le lien qui, depuis longtemps, est censé unir la gravité et la masse. Si l’on répond : oui, ce que Kant tenait pour certain a priori , est faux; ce que Spencer tenait pour inconcevable, est faux. Le principe de permanence perd encore un point d’appui, et il nous faut trouver quelque
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nouveau caractère qui demeure inaltérable à jamais, et dans toutes les circonstances.
Si ce caractère se trouvait consister dans une charge électrique, cela jetterait un jour bien curieux sur notre tendance favorable aux principes de conservation !(1) Après avoir longtemps cherché un attribut indestructible de la matière; après avoir essayé et rejeté la dimension, la forme, le poids, la masse et, peut-être, l’impénétrabilité, nous finirons par trouver l’objet de nos recherches dans une conception qui n’a, je crois, été clairement imaginée qu’au cours des cent dernières années, sur laquelle nos sens ne nous apportent aucune lumière, et dont la grande masse des hommes instruits euxmêmes est encore complètement ignorante!
Il est possible, (mais je l’espère, peu probable), qu’un lecteur trop pressé se mette dans l’esprit que mon but, dans cette con-
(’) Pour ce chapitre, et particulièrement pour la partie qui en est consacrée aux idées de conservation, je dois beaucoup au livre de M. A. Meyerson Identité et Réalité. Cet ouvrage pénétrant et savant ne s’inspire pas de l’idée générale que j’ai moimême adoptée, mais cette circonstance ne diminue aucunement ma dette envers son auteur.
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férence et la précédente, a été de préconiser une nouvelle méthode, ou un nouvel instrument de découverte. « Si vous voulez trouver la vérité, suivez votre inclination irraisonnée » : tel pourrait être d'après ce lecteur le résumé de ma doctrine, résumé sommaire, en même temps qu'injuste.
De la manière dont les découvertes se feront désormais, je n'en dirai rien, car je n’en saurais que dire. C'est du passé que je m’occupe. Dans les évolutions historiques de la pensée scientifique, je discerne, ou crois discerner, des dérivations et des courants pareils à ceux que les astronomes découvrent dans le monde stellaire. Et, de même que la loi de la gravitation serait en peine, je suppose, d’expliquer ces phénomènes, de même l’observation, l’expérimentation et le raisonnement, seraient en peine d’expliquer les autres. Ils appartiennent à la série causale, non à la série cognitive, et les croyances auxquelles ils aboutissent sont des effets, plutôt que des conclusions.
Les personnes qui éprouvent peu de sympathie pour ce point de vue inclineront, peut-être, à considérer les penchants, relativement faibles, dont je traite en cette conférence, comme des hypothèses scientifiques ordinaires, confirmées par les
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méthodes scientifiques ordinaires. Cette vue, comme je vous l’ai déjà fait observer, ne s’applique pas aux croyances inévitables dont j’ai traité dans mes précédentes conférences. Quoi que puissent dire, à la réflexion, les philosophes, la conviction que nousavons, de vivre dans un monde humain et matériel extérieur à nous, où les occurrences se répètent plus ou moins régulièrement, n’a jamais passé pour une conjecture spéculative, que nous eussions le devoir de tenir pour douteuse, jusqu’à ce qu’elle fût vérifiée. Des croyances de cette sorte ne sont pas des hypothèses scientifiques, mais des préconceptions scientifiques, et toute critique de leur validité n’est qu’un second mouvement de l’esprit spéculatif. On peut en dire autant, avec moins de force, cependant, et en ajoutant quelques nuances, des croyances dont le développement a été favorisé par les tendances intellectuelles que j’ai étudiées aujourd’hui. Ces dernières croyances, comme nous l’avons vu, sont multiples. Elles sont souvent inconsistantes, elles ne sont jamais inévitables, et changent constamment de forme sous l’influence de nouvelles découvertes scientifiques. L’atomisme, sous une certaine forme, succède à l’atomisme sous une
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autre forme ; les doctrines de conservation naissent, disparaissent et reparaissent de nouveau ; l’incrédulité relative à l'action à distance suscite des explications dont l’échec (en ce qui concerne la gravité) lai sse intact l’espoir du succès final.
Ce serait, au surplus, une erreur, de prétendre que la science n’applique pas, quand elle le peut, à ces diverses théories, ses méthodes de vérification ordinaires. Ces théories se trouvent dans une situation différente de celle des croyances inévitables qui ne se peuvent guère vérifier, parce que l’opération qui servirait à les vérifier commence par les supposer. Il ne faut pourtant pas les confondre avec les hypothèses scientifiques courantes, car elles sont quelque chose de plus et quelque chose de différent. Comme ces dernières ce sont des conjectures, mais des conjectures inspirées, non par les suggestions immédiates d’expériences particulières (en fait elles vont même quelquefois à l’encontre); mais par des tendances générales persistantes, bien que, parfois, vagues. Ceux qui se livrent à ces conjectures, quand ils entreprennent de faire subir à la nature un interrogatoire, ne sont pas dégagés de toute partialité. En interrogeant ce témoin, de
NEUVIÈME CONFÉRENCE
tous le plus réfractaire et le plus récalcitrant, ils ne se privent pas de lui poser des questions captieuses. Mais que cette façon de procéder soit, ou non, conforme à la logique, aucun ami de la vérité n’a lieu d en regretter les résultats.
Si vous avez lu Y Evolution Créatrice de M. Bergson, vous vous rappellerez sans doute l’image qu’on y trouve de Yélan vital (1), du principe de vie, se frayant des chemins differents à travers l’évolution organique, les uns n’offrant pas d’issue ni de perspective, les autres conduisant, à travers des régions encore inexplorées, à des destinations lointaines et imprévues. Les évolutions séculaires de la Science, telles que je me les représente, ressemblent en quelque sorte à cette opération, ne fût-ce que d une manière vague et distante. On trouve dans les deux cas un effort vers un but imparfaitement imaginé, et, dans les deux cas, une progression irrégulière, tâtonnante, précaire, avec beaucoup de dét«»urs et, parfois, des reculs. Je ne voudrais pourtant pas pousser trop loin la comparaison, ni me perdre dans des métaphores. Je me contenterai de dire ceci : De même que,
(*) En français dans le texte.
LES VALEURS INTELLECTUELLES
selon M. Bergson, le cours suivi par l’évolution organique ne peut être complètement déterminé par la sélection, de même la carrière suivie par l’investigation scientifique, telle que j’en comprends l’histoire, ne peut être déterminée totalement par le raisonnement et l’expérience. Dans les deux cas, nous sommes, il me semble, obligés de supposer une sorte d’influence directrice, et j’ajouterai, (bien que M. Bergson pût ne pas aller aussi loin), de dessein supraterrestre. Et s’il faut, pour justifier notre foi scientifique, l’existence d’une Puissance qui tend à la vérité , il faut vraiment que nous nous déclarions théistes.