‹ L'idée de Dieu et l'esprit humainChapitre 7 sur 15 · QU A T MÊME COS F EUES CE · texte numérisé non relu

QU A T MÊME COS F EUES CE

méprise de révolution ; quelque chose qui fut et qui est contraire à la direction générale du procès cosmique qui nous a donné l'être, et nous a fait ce que nous sommes. Il suffît d'un coup d’œil rapide sur l’histoire pour nous montrer combien volontiers l’homme idéalise la nature, témoin des expressions telles que le retour à la nature , l'état de nature , les droits naturels, la loi naturelle, et ainsi de suite. La force persuasive de ces idées s’est montrée grande, même quand on les invoquait dans des intérêts contraires à l’égoïsme individuel. Quand cet égoïsme sera d'accord avec elles, comment pourra-t-on résister à cette alliance ? Sera-t-il possible à l’homme moyen de conserver pur son idéal altruiste, s’il croit que la nature y est contraire ?... à moins, en vérité, qu’il ne croie en même temps que Dieu y soit favorable?

Ici se posent des questions qui n’ont pas de parallèles dans l’esthétique. Assurément les différences d’opinion sont nom-

breuses, en matière d’esthétique, mais il n’en résulte pas des difficultés exactement comparables à celles que produit le conflit de fins inconciliables, et la solution n’en est pas aussi importante. C’est sur ce sujet qu’il faut que je dise quelques mots avant de terminer cette conférence.

Les conflits possibles entre des fins diverses sont nombreux, car ces fins ellesmêmes sont nombreuses. Et, de ces fins, certaines sont, par leur nature même, inconciliables, basées sur des différences essentielles que la réflexion ne fait que rendre plus apparentes, et le développement moral, plus profondes.

Mais ces conflits n’ont pas toujours lieu entre l'altruisme et l’égoïsme. Ils se produisent souvent entre des formes différentes d’altruisme. Appelons celles-ci, si vous voulez, la forme positive et la négative. L’inimitié, la haine, la cruauté, la tyrannie, et toute l’horrible engeance des passions dont l’objet et la fin sont la souffrance et l’humiliation d’autrui, ne sont pas, intrinsèquement, des passions égoïstes.

Bien que ce soient les plus viles de toutes les passions, elles ne contiennent pas nécessairement le moindre alliage d’égoïsme. Souvent aussi désintéressées que l’amour

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le plus dévoué ou que le plus sincère loyalisme, elles ne demandent pas toujours de moindres sacrifices à ceux qu’elles animent, et leur ordre est souvent obéi avec autant d’ardeur. Il vaut peut-être la peine de remarquer que ces fins altruistes, positives et négatives, bienveillantes et malveillantes, pour aussi irréconciliablement opposées qu’elles soient dans la morale théorique, se trouvent souvent associées dans la pratique des mœurs. L’affection familiale a produit, dans beaucoup de communautés à demi civilisées, la coutume impérative de la vendetta. Le loyalisme politique, qui s’est épanoui en quelquesunes des plus nobles manifestations de l’altruisme positif, a, également, engendré la cruauté et la haine à l’égard de ceux qui se trouvent en dehors des limites de

la tribu, de l’Etat, du parti, de la foi. La lumière la plus brillante a projeté les ombres les plus noires. Torturer et réduire en esclavage, non pour le profit du vainqueur, mais pour faire souffrir le vaincu, voilà ce qui, au cours de longs siècles, n’a cessé d’être considéré comme la digne sanction de victoires remportées au prix du courage le plus héroïque et de la plus noble abnégation, tandis que, au contraire,

ce n'a pas été l'œuvre la moins importante du progrès moral, que de bannir cet altruisme perverti des idées morales professées par le monde civilisé.

L'égoïsme est bien plus estimable. L'avantage personnel de l’agent, est, considéré en lui-même, (ce que l’altruisme négatif ne saurait être en aucun cas), un objet parfaitement légitime de ses efforts. Lorsque, par conséquent, il y a conflit entre l’égoïsme et l’altruisme positif, des problèmes d’une

réelle difficulté peuvent surgir : les fins

concurrentes peuvent toutes les deux être dignes d’intérêt, et la nécessité de les concilier, nécessité à la fois pratique et spéculative, ne peut manquer de frapper à la fois l’esprit des moralistes et des législateurs.

Dans la pratique, les conséquences mauvaises de ce genre de conflits, résultent de ce que, en général, c’est la fin la plus honorable qui, trop souvent, a le dessous. Cela n’est pas surprenant, si l’explication de révolution éthique que j’ai provisoirement acceptée dans cette conférence, se rapproche de la vérité. En effet, les instincts dirigés vers l’extérieur sont d’une origine plus récente que les instincts dirigés vers l’agent lui-même; tous les animaux s’occu-

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pent deux-mêmes; ce n’est que chez les plus développés que les uns s’occupent aussi des autres. Le germe qui, dans la vie consciente, constituera l’égoïsme, est d’un développement bien antérieur à celui qui, dans la vie consciente, constituera l’altruisme. Etant plus primitif, il est plus profondément enraciné dans notre nature, et, même lorsque nous le reconnaissons comme moralement plus bas, il tend à prévaloir contre son rival. C’est ainsi que, selon l’expression d’Ovide, tout en louant le bien, c’est le mal que nous faisons.

Or, ce résultat, comme chacun sait, produit de graves conséquences sociales.

Il faut que la société même la moins stable, soit établie sur une solide armature de coutumes, de règles et de lois, et que celles-ci, à leur tour, trouvent leur principal soutien dans le loyalisme volontaire de la communauté en général. Mais, bien que le loyalisme soit l’élément le plus essentiel, il ne suffit pas. Les législateurs, les hommes de loi, les moralistes, sont tous d’accord sur ce point, que, dans les conflits entre fins opposées, particulièrement entre des fins égoïstes et altruistes, ce n’est pas toujours la plus digne, de l’avis de l'agent lui-même; encore moins la plus

digne, selon le code moral de la communauté, qui triomphera finalement. Il faut donc que la loi et la coutume s’appuient sur des sanctions, les sanctions n’étant autre chose qu’un moyen par lequel on met un mobile plus bas au service d’un plus élevé, afin, de cette façon, d’améliorer la conduite des gens, sinon leur moralité (1). L’approbation ou la réprobation publique, le geôlier et le bourreau, le ciel et l’enfer, en sont des exemples familiers. Les sanctions peuvent-elles aucunement procurer la conciliation véritable de fins discordantes, et, en particulier, de l’égoïsme et de l’altruisme ? Je ne le crois pas. Quand elles sont efficaces, elles diminuent, sans doute, le conflit moral ; mais c’est en faisant abstraction de la valeur intrinsèque de l une des catégories de fins éthiques. Dans la mesure où nous sommes honnêtes parce que l’honnêteté est la plus grande habileté, où nous ne faisons pas le mal, pour

(') Il n'est pas douteux que les sanctions ne puissent, indirectement, accomplir une œuvre d’éducation très importante, en stimulant et en dirigeant les loyalismes supérieurs. L'approbation ou la désapprobation de nos semblables, l'appareil redoutable de la loi, la croyance en des récompenses ou des châtiments futurs, tout en ne s’adressant d'une façon directe qu'à notre intérêt personnel, peuvent contribuer puissamment à la création de jugements moraux suffisamment dégagés d' « éléments empiriques de désir » pour satisfaire Kant luimême.

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qu’on 11e nous le rende pas, et où nous faisons le bien pour qu’on nous le rende, exactement dans cette mesure, nous pratiquons l’altruisme purement et simplement comme un moyen de parvenir à nos fins égoïstes. Les deux adversaires ne sont pas réconciliés, mais il est intervenu un compromis entre eux, en vertu duquel la conduite qui relève de l’idée supérieure s'inspire des mobiles qui caractérisent l’idée inférieure.

Une conciliation plus complète est-elle possible? Difficilement, je crois, sans religion. Je n’avance pas qu’une théorie religieuse quelconque nous débarrasse des anomalies éthiques, ni allège, théoriquement, d’un fétu le problème du mal. Mais je dis que, dans l’amour de Dieu par une âme individuelle, le conflit des fins éthiques perd, pour cette âme , toute son âpreté, et que l’harmonie résulte de l’élévation, non de l’abaissement, de l’idéal éthique.

Kant, par un exploit d’audace spéculative, a tenté de tirer de la loi morale une preuve de l’existence de Dieu. Dans sa manière de voir, la loi morale exige que nous professions que ceux qui sont vertueux seront aussi, finalement, heureux; et puisque, sans Dieu, cette attente ne

peut se réaliser, l’existence de Dieu devient un postulat de la morale. Est-ce là, me demanderez-vous peut-être, la théorie que vous suggériez tout à l’heure, ou quelque chose d’approchant? Non. Dans la théorie de Kant, si je la comprends bien, Dieu était extérieur à la morale, dans ce sens qu’il n'était pas lui-même une fin morale. Ce n'était pas notre sentiment d’amour et de dévotion envers Lui qui importait, mais la direction qu’il imprime au monde dans l’intérêt de la vertu et des vertueux. Ma tendance est différente. Je trouve, dans l'amour de Dieu, une fin morale qui réconcilie les autres fins morales, parce qu'elle les contient. Elle ne condamne pas les désirs que nous éprouvons pour notre propre bonheur. Elle en demande la légitime subordination, non la suppression complète. Il implique le service dévoué de Celui qui, par essence, veut le bien de tous, et, par conséquent, exige que le bien de tous soit un des objets de notre zèle; et il nous garantit qu’en travaillant à réaliser cette fin qui embrasse toutes les autres, nous serons, selon l’expression de Saint Paul, les collaborateurs de Dieu.

Je ne poursuivrai pas ce thème, qui sort évidemment du programme des présentes

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conférences, dont l'objet direct n'est pas la religion personnelle. En tous cas, cette partie de ma théorie, bien qu’importante, est subsidiaire. Le but principal de ma démonstration a trait, non à la difficulté qu'on éprouve à harmoniser les fins morales dans un univers sans Dieu, mais à la difficulté de soutenir les valeurs morales, si les origines morales sont purement naturalistes! Qu’elles n’aient jamais été soutenues par la vertu de cette opinion, d’une façon un peu générale, c’est là un point d’histoire. En aucun temps, la grande masse des hommes n’a considéré la morale et la religion comme indépendantes l’une de l’autre. Ils ont laissé cela aux gens éclairés, et les gens éclairés se sont, je crois, trompés.

Ils se sont trompés pour n’avoir pas regardé en face les résultats complets de leurs propres théories. Si nous n’avons rien de mieux à dire en faveur de l’origine causale de la moralité, sinon qu elle est le produit d’agents non-moraux, et, primitivement, matériels, portés jusqu’à un point donné par la sélection, et livrés ensuite aux jeux du hasard, le sens du ridicule, à défaut d’autres sentiments, devrait nous empêcher de consacrer une vaine éloquence

à la beauté de la loi morale et à la soumission respectueuse que l'humanité lui doit. C'est une dette que celle-ci ne paiera pas longtemps, si elle en vient à considérer la moralité comme l'effet de causes insignifiantes, et à la comparer, dans ses manifestations les plus humbles, aux appétits et aux craintes qui gouvernent, pour son bien, le monde animal; dans ses phases les plus élevées, à une sorte d’élégance dont chacun peut, à son gré, se parer, ou se dispenser. Il faut des raisons meilleures que celles-là, pour empêcher les idées les plus nobles de perdre sur nous toute emprise. Il faut que l’Ethique ait sa racine dans le divin, et que dans le divin elle trouve sa consommation.

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