INTRODUCTION A LA TROISIÈME PARTIE
Dans mes conférences précédentes, j’ai exposé les raisons qu’il y a de croire que, dans deux grands domaines de l’esprit humain, l’Ethique et l’Esthétique, nos émotions et nos croyances les plus élevées ne peuvent prétendre à une vertu de survie. Il faut les considérer comme des sousproduits du procès d évolution. Elles sont, par conséquent, dans l’hypothèse naturaliste, le résultat d’un double accident : accident dans un sens large, parce qu’elles sont produites par d'involontaires rapprochements et réactions d’entités matérielles, molécules, atomes et éther, dont l’existence a précédé et, vraisemblablement, dépassera cette fraction de la durée au cours de laquelle la vie organique est apparue, s’est développée, et disparaîtra; accident dans un sens plus étroit, parce
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qu’elles ne sont associées que par hasard au procès d’élimination sélective, qui a si heureusement imité un dessein volontaire, si Darwin ne se trompe pas, dans l’adaptation des organismes à leur milieu. Ces sentiments sont donc l’accident d’un accident.
Je n’ai pas accepté cette conclusion, mais je n’ai pas essayé de la réfuter. Je me suis contenté de signaler quelle était destructrice de valeurs, et que plus grandes sont les valeurs, plus destructrice est la théorie. Du reste, la difficulté sur laquelle j’ai insisté jusqu’à présent, n’est pas une difficulté logique. Nous n’avons pas eu à faire de prémisses, ni de conclusions. Ni nos émotions esthétiques, ni nos sentiments moraux, ne sont le produit du raisonnement formel, et ce n’est pas de ce raisonnement que ces valeurs risquent de subir un dommage essentiel. Si vous voulez leur ruine irréparable, liez-les à une théorie de l’univers qui les dépouille de toute signification générale. Alors, au moment même où elles voudront prétendre à une autorité éminente, leur histoire s’élèvera contre elles, combattant leurs prétentions, et attestant leur imposture.
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L’enquête que je me propose d’instituer à présent suivra un cours plus ou moins parallèle à la précédente et aboutira à une conclusion plus ou moins semblable.
Cependant il ne peut manquer de s’y montrer des différences caractéristiques. Dans les régions les plus élevées de l’éthique et de l’esthétique, les émotions et les croyances sont inextricablement confondues. Elles sont, comme disent les naturalistes, symbiotiques. Quoique essentiellement distinctes, elles dépendent les unes des autres. Si l’une est détruite, l’autre se flétrit.
Mais la connaissance, ce nouveau domaine de l’activité humaine, dans lequel je pénètre maintenant, est autrement constituée. Les valeurs dont nous aurons à nous occuper sont principalement rationnelles, et la curiosité intellectuelle est la seule émotion qui s’y associe. Pourtant, ici également, surgissent deux questions qui correspondent à celles que nous avons traitées déjà à l’occasion d’un autre ordre
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de faits : t° Quelles sont les causes de notre connaissance, ou de cette part de notre connaissance qui s’applique au monde du sens commun et de la science? 2° L’explication naturaliste de ces causes affecte-t-elle la valeur rationnelle (en d’autres termes la validité) de leurs résultats ?
Nous avons peut-être plus d’amour-propre à l’égard de la généalogie de nos croyances intellectuelles, qu’à l’égard de la généalogie de nos goûts et de nos sentiments. Nous aimons à croire que des convictions qui se prétendent rationnelles sont le résultat d’une suite d’opérations purement rationnelles, et bien que, lorsqu’il s’agit des autres, nous admettions assez volontiers l’insertion de chaînons non rationnels, dans l’enchaînement causal, nous avons pour nous-mêmes plus de prétentions.
Il est bien certain, pourtant, que dans la théorie naturaliste du monde une telle prétention est vaine. Il est de toute évidence que, pour important que soit le rôle que joue la raison parmi les antécédents immédiats de nos croyances, il n’est pas de croyance qui ne remonte à une origine causale tout à fait irrationnelle. Par leur
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origine proche, ces croyances peuvent figurer comme des conclusions logiques. Par leur origine dernière, elles plongent, sans exception, leurs racines dans la matière et le mouvement. L’ordre rationnel n’est que greffe sur l’ordre causal, et, si le naturalisme a raison, l'ordre causal est aveugle.
Avant de m’engager plus loin dans cette direction spéculative, il serait peut-être bon que, pour mieux vous faire entendre où je veux en venir, je me permette d’ouvrir ici une parenthèse biographique. La démonstration que je viens de tenter, à l’instant, je l’ai déjà faite au cours de ces conférences, et je l’avais faite ailleurs. Elle exprime l’une des nombreuses considérations qui m’ont conduit à mettre en doute l’opinion régnante sur le fondement théorique de nos croyances indiscutées.
Considérée en elle-même, elle est d’une tendance sceptique, et, comme elle a été associée à des théories qui préconisent une vue spiritualiste de l’univers, j’ai été accusé, (par des commentateurs qui
n’étaient pas toujours hostiles), de vouloir enrôler le doute au service de l’orthodoxie, en engageant le genre humain à croire ce qui lui agrée, puisque toutes les croyances sont également dépourvues de preuves. Puisque nous ne pouvons nous tirer du labyrinthe de l’illusion, tâchons au moins de nous procurer des illusions agréables.
Ce n’est pourtant pas là ce que j’ai jamais voulu dire, et ce n’est pas non plus ce que je veux dire à présent. Si j’ai prêté à ce travestissement de mes opinions, ce doit être la conséquence indirecte de mon dédain ancien, et sans aucun doute catégoriquement exprimé, pour le dogmatisme complaisant de la philosophie empirique, qui exerçait une dictature suprême en Grande-Bretagne pendant tout le troisième quart du siècle dernier. Mais ce dédain était-il tout à fait injustifié ?
J’entrai à Cambridge aux environs de i865, muni d’un très léger bagage de connaissances, soit philosophiques, soit scientifiques, mais animé d’un ardent désir d’apprendre ce qu’il fallait penser de l’univers, et pourquoi ? L’histoire de la spéculation philosophique, je n’en avais aucun souci. Les systèmes morts ne me
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paraissaient pas offrir plus d’intérêt que les modes abandonnées. Ce qui me préoccupait c’était le fondement des croyances vivantes; en particulier le fondement de ces connaissances scientifiques, dont les récents développements avaient produit une si profonde impression sur le genre humain. Et, à coup sûr, il n’y avait rien d’anormal à demander aux philosophes modernes de nous fournir une théorie de la science moderne !
On me conseilla d’étudier Stuart Mill.
Le choc de la désillusion que j’éprouvai alors m’est resté présent à l’esprit jusqu’à ce jour. Mill possédait en ce temps-là dans les Universités anglaises, et, si je ne me trompe, dans les Universités écossaises également, une autorité comparable à celle exercée en Allemagne par Hegel, quarante années auparavant, et par Aristote au Moyen Age. C’était précisément au genre de questions qui me préoccupaient que sa Logique était censée répondre. Il passait pour avoir fait, dans le domaine de la déduction scientifique, ce que Bacon avait voulu faire, sans y réussir. 11 avait muni la science d’une philosophie.
J’aurais pu passer sur les prétentions affichées alors pour son compte, par ses
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admirateurs. J’aurais pu passer, quoique jeune et intolérant, sur ce qui me semblait être la vanité de son système philosophique, s’il avait jamais manifesté le moindre doute sérieux sur la portée et la validité de ses méthodes empiriques; s’il avait admis, par exemple, qu’après avoir fait tout ce qu’on peut faire pour systématiser nos modes ordinaires de déduction expérimentale, le problème fondamental de la connaissance restait encore à résoudre. Mais il semblait professer, d’accord avec toute l’école empirique dont il était le chef, dans les pays de langue anglaise, que les difficultés fondamentales relatives à la connaissance ne commencent que lorsqu’on a franchi la frontière qui sépare la physique de la métaphysique, le naturel du surnaturel, le monde des phénomènes du monde des noumènes, les expériences positives des rêveries religieuses. On pourra me dire que, si ce sont là des erreurs, elles sont partagées par quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ceux dont l’éducation s’est imprégnée de l’atmosphère de la civilisation occidentale, quelles que soient leurs vues théologiques, et je reconnais que ces façons de voir ont en effet profondément pénétré nos habitudes intellectuelles courantes.
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L’apologétique en est saturée, non moins que l’agnosticisme ou l’irréligion. Mais pour ma part j’ai le sentiment aujourd’hui, comme je l’avais aux jours lointains dont je vous parle, que le problème de la connaissance ne peut pas se scinder de la sorte. Ses difficultés commencent aux convictions du sens commun, non aux spéculations lointaines, subtiles, ou extra-terrestres ; et si nous pouvions le résoudre à l’égard des croyances, que, au sens vulgaire du mot tout le monde partage, peut-être nous reconnaîtrions-nous mieux dans les croyances au sujet desquelles régnent de nombreux et profonds dissentiments.
Que le raisonnement de Mill l’ait satisfait lui-même, ainsi que ses disciples immédiats, c’est étrange. Mais que le public plus étendu des hommes de réflexion, sur qui il exerça une si forte influence, s’autorisant de cette philosophie falote, proclame avec une attitude de dogmatique assurance, ce qu’il est possible, et ce qu’il est impossible de connaître, c’est certainement plus étrange encore. C’est du moins ce que je pensais, il y a près d’un demi-siècle, et ce que je crois encore.
Considérons, si vous voulez, un exemple
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typique de l’attitude ordinaire des agnostiques, celui que nous offre Leslie Stephen. La meilleure partie de l'œuvre de cet excellent écrivain est biographique et littéraire, mais il s'est toujours profondément intéressé à la spéculation, et ses propres convictions semblent avoir pris de bonne heure leur forme définitive sous les influences philosophiques des empiriques anglais. Il regardait V appel à ï expérience comme le dogme fondamental de l’agnosticisme, et par l'appel à l'expérience il entendait la même chose que Mill. Il pensait sincèrement que l'on obtenait par ce moyen une connaissance indiscutable des phénomènes et que, si vous vous aventuriez au delà des phénomènes , vous entriez dans le domaine du rêve ou de la fiction.
C’est une conviction possible. C'est, en fait, la conviction implicitement ou explicitement professée par des milliers de personnes tout à fait sensées. Mais pourquoi ceux qui la professent supposeraient-ils qu’elle doit toujours satisfaire les chercheurs impartiaux? Pourquoi poseraientils en fait que ceux qui la rejettent sacrifient la raison à leurs préjugés ou à leur imagination ? Elle représente peut-être ce que
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nous pouvons trouver de mieux, mais est-elle, après tout, d'une sagesse si évidente ? Sur ce point, l’agnostique empirique n’a pas de doutes. Il soutient avec une confiance inébranlable, que rien ne mérite créance en dehors de ce qui en dernier ressort est prouvé par X expérience ; que la force de nos convictions doit être exactement proportionnée aux preuves que l’expérience est capable de fournir à leur appui, et que chacun sait, ou est capable de concevoir exactement, la portée de ces preuves. Leslie Stephen fait allusion à un aphorisme bien connu de Locke, qui déclare que : « il est un signe certain par où chacun peut reconnaître s’il est un sincère ami de la vérité, à savoir qu’il n’accorde à aucune proposition une créance plus grande que les preuves sur lesquelles cette proposition est fondée ne le justifient». Là-dessus, Leslie Stephen remarque que cette opinion est une banalité, mais, vu la faiblesse de la nature humaine, une banalité utile.
Est-ce une banalité ? Locke s’y est-il conformé ? Hume s’y est-il conformé, ou aucun autre des procréateurs philosophiques de Stephen ? Est-il personne qui s’y conforme ? qui essaye sincèrement de s’y conformer ?
Lisez attentivement, dans l’Essai de Locke, les chapitres qui se rapportent à cette question, et observez les efforts vains auxquels il se livre, après s’être ainsi emprisonné lui-même dans le cercle de ses sensations et de ses idées, pour atteindre le monde extérieur auquel il accordait une bien plus grande créance que ne le justifiait aucune des preuves que, lui, du moins, fut capable de fournir. Lisez la critique que fait Hume des raisons que nous avons de croire à un monde réel au dehors de nous, ou à une personnalité réelle en nous, et comparez-les avec l’aveu qu’il fait, que le scepticisme en ces matières est une impossibilité pratique.
Mais nous n’avons pas besoin de dépasser le premier chapitre de V Apologie d'un Agnostique pour trouver un exemple de ce que dis. Leslie Stephen y déclare se dispenser de tenir compte des conclusions des philosophes, parce qu’il n’y en a pas sur lesquelles tous les philosophes soient d’accord, ni qui réunisse bien nettement la majorité de leurs suffrages. D’un autre côté, il est disposé à s’entendre avec les astronomes, parce que les astronomes, de Galilée à Adams et à Leverrier, s’entendent sur les points essentiels entre eux. L’accord
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entre les connaisseurs est, à son sentiment, une garantie de vérité, et leur désaccord une preuve d’erreur.
Mais, alors, il oublie que ces dissidences désolantes entre philosophes ne touchent pas seulement à des entités telles que Dieu et l’âme, ou les autres sujets que les agnostiques croient hors de la portée des facultés humaines. Elles ont trait aussi, entre autres choses, aux présuppositions sur lesquelles notre connaissance des phénomènes, (y compris, naturellement, l’Astronomie, de Galilée à Adams et à Leverrier), est entièrement édifiée. Que devra faire, en de telles circonstances, le sincère ami de la vérité , de Locke ? Comment se gardera-t-il « d’accorder à des propositions une plus grande créance que les preuves sur lesquelles ces propositions reposent ne le justifient » ? Par où échappera-t-il au sce pticisme pur qui est, d’après Leslie Stephen, le résultat naturel du conflit des opinions ? Comment se tirera-t-il d’affaire en attendant qu’il ait décidé s’il est une théorie de l’univers à sa portée, qui satisfasse la raison impartiale ?
Le fait est que les adeptes de cette école philosophique, appliquent, tout à fait inconsciemment, des règles de probité
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intellectuelle très différentes, selon qu’il s’agit d’eux-mêmes ou de leurs adversaires. « Pourquoi, demande M. Stephen, un garçon qui vient de passer ses examens, et est allé s’enfouir dans un presbytère de village, serait-il dogmatique ? Si être dogmatique c’est professer des opinions avec une conviction qui dépasse les motifs qu’on peut invoquer en leur faveur, il semble bien que le pauvre garçon ne puisse s’y soustraire. Le lot commun de l’humanité ne sera pas changé pour lui. Quand même il abandonnerait son presbytère et renoncerait à son Eglise, quand même il purifierait scrupuleusement sa croyance de toute infection métempirique , quand même il se bornerait rigoureusement aux sujets que ses critiques reconnaîtraient placés à la portée de sa vision intellectuelle, le sort le poursuivra toujours. Qu’il discute peu ou prou, qu’il croie plus ou moins, pour autant qu’il raisonne, et pour aussi peu qu’il croie, ses croyances dépasseront toujours ses raisonnements, et c’est à la foi, en dépit de lui-même, qu’il faudra encore qu’il fasse appel.
Ceux qui acceptent la philosophie de Leslie Stephen pensent que, pour le jeune
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homme en question, comme pour tous les autres, l’appel à l’expérience peut offrir une voie de salut. Mais, sûrement, aucun d’eux n’est optimiste au point de croire que, en faisant appel à l’expérience, on évitera (( les controverses interminables et sans issue » dont parle M. Stephen. Hélas, il n’en est pas ainsi ! Le champ de l’expérience n’est pas une région exactement délimitée et bien protégée, dont le ciel radieux voit fleurir la science utile à l’abri des contestations, tandis que les régions brumeuses de la métaphysique sont désolées par d’interminables querelles. Au contraire, c’est le champ de bataille même de la philosophie, l’arène de la métaphysique, parsemée d’arguments abandonnés. Toutes les positions stratégiques y ont été prises et reprises. Chaque école proclame son droit d’occuper ce terrain, et chacun des systèmes opposés prétend l’occuper effectivement. En fait, par une singulière ironie, les penseurs qui, en ce moment même, invoquent le plus l’expérience, sont ces métaphysiciens de 1 Absolu, dont les spéculations n’offraient, aux yeux de M. Stephen, pas même un commencement d’intérêt, sauf celui d’être, (à ce qu’il supposait), à la fois le refuge et la perte de
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la religion traditionnelle. Mais ces philosophes iront pas le monopole de cette préoccupation. Tout le monde, à présent, dit du bien de l’expérience. On ne commence à différer d’avis que lorsqu’on essaye de dire ce qu’est l’expérience, d’en définir la nature, d’en montrer les lettres de créances, et de déchiffrer le message qu’elle apporte. Et malheureusement, quand on en vient là, surgissent des querelles sans fin.
Je ne m’occupe, bien entendu, de M. Leslie Stephen, que comme du représentant brillant d’une manière de penser contre laquelle je m’élève vivement. Je ne combats point cette pensée seulement parce que, à mon sens, elle est insuffisante et erronée, encore moins parce que je déteste les conclusions qu’elle entraîne. Je la combats parce qu elle fait sonner bien haut le mot d’expérience et pourtant ne regarde pas même les faits en face; parce qu’elle se targue de rationalisme, et raisonne rarement juste. Ce sont là des infractions
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contre l’esprit de vérité, plus graves que celles que condamne le prétentieux aphorisme de Locke, et elles entraînent des conséquences beaucoup plus fâcheuses.
Si vous me demandez ce que j’entends, quand je dis que l’empirisme agnostique ne regarde pas les faits en face, je vous répondrai qu’il ne tient réellement pas compte de cette histoire naturelle de la connaissance, de cet ensemble complexe de causes, rationnelles et non rationnelles, qui ont donné naissance à notre corps de connaissances acceptées. Et si vous me demandez ce que j’entends, quand je dis que, bien qu’il raisonne, l’empirisme raisonne rarement juste, je répondrai que, chaque fois qu’il est résolu à ne pas sacrifier une de ses conclusions, il n’est pas d’argument dont il ne fasse usage. Ce n’est que lorsqu’il veut être négatiî qu’il sait employer la critique.
C’est là une erreur que je ferai mes efforts pour éviter. Mais j’espère qu’on ne m’accusera pas, pour cela, de professer de l’indifférence envers les droits de la raison, ni d’incliner à accorder peu d’importance à nos croyances au sujet du monde, soit matériel, soit immatériel. Au contraire, mon but, et mon seul but, est de réunir la
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raison et la croyance dans l’harmonie la plus intime qui paraisse présentement réalisable. Et si, à cela, vous répondez que cette déclaration suffit par elle-même à prouver que je ne suis pas un ami bien chaud de la raison ; si vous me dites qu’elle implique, sinon une adhésion permanente, du moins un acquiescement temporaire, en une croyance imparfaitement rationalisée, je conteste absolument ce reproche. En ce qui me regarde, cet acquiescement n'existe pas. Mais que ceux qui pensent autrement que moi m’indiquent un meilleur chemin à suivre. Qu’ils me mettent en présence d’un ensemble de croyances à la fois vivant, logique et complet, sans oublier que cet ensemble ne saurait être complet, s’il ne contient dans son orbite sa propre justification en tant que résultat de facteurs naturels ; ni qu’il ne saurait être logique, sans expliquer d’une façon rationnelle la bonne fortune qui a voulu que, des causes qui ne sont pas des raisons, combinées, peut-être, avec des causes qui ne sont pas de bonnes raisons, produisissent pour résultat un système qui se trouve, par hypothèse, parfaitement rationnel. Le penseur qui sera assez heureux pour mener à bien cette démonstra-
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tion pourra triompher sans scrupules de Téchec de ses prédécesseurs. Mais, quand ce révélateur se manifestera, je doute que Ton constate qu'il ait atteint son but en suivant le sentier battu de l’agnosticisme empirique, lequel, bien qu’il soit de bon ton de s’y rencontrer, n’est après tout qu’une impasse.
En attendant, il nous faudra, je le crains, nous accommoder d’un système de croyances bien éloigné de la perfection rationnelle. Mais il n’est pas nécessaire d’y acquiescer, et nous ne devons pas nous en tenir pour satisfaits. Sera-t-il jamais remédié à cet état de choses par l’illumination soudaine d’une grande découverte philosophique? C’est une autre question.
Le but que je me propose est, dans tous les cas, beaucoup plus modeste. Mais ceux-là, au moins, doivent m’épargner leurs reproches, qui professent que les croyances de sens commun, et la science, qui est le fruit du développement de ces croyances, sont, sinon en possession de la vérité, du moins sur la voie qui conduit à la vérité. Car, cette conviction, je la partage. Je la proclame, je veux m’y conformer; et je ne puis, assurément, mieux m’y conformer qu’en m’efforçant, autant que je le puis, de la placer
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dans l’encadrement qui en conservera de la façon la plus efficace la valeur intellectuelle. C’est là, dans tous les cas, le résultat auquel mes quatre prochaines conférences sont destinées à contribuer.
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