‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 11 sur 89 · De l’Origine des espèces · texte numérisé non relu

De l’Origine des espèces

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NODVELLE. 41 possible dans l’histoire rétrospective des espèces organiques. Darwin ne se contente pas d'affirmer et de démontrer l’unité de composition, sensible dans la diversité des formes. 11 essaye de reconstruire le passé du règne animal et de nous faire assister à ses principales transformations jusqu’à l’état actuel. Il ne lui suffît pas d’affîrmer que les causes efficientes ont tout fait, il tente de nous expliquer comment elles ont tout fait, comment se sont successivement préparées ces organisations si industrieuses, si compliquées, sans qu’il s’y mêle à aucun degré et à aucun instant une action intelligente, une conception de but, une cause finale.

Le principe de la théorie, c’est que les espèces ne sont pas comme le voulait Buffon, des êtres réels, permanents de la nature, fixés dans leur perfection relative depuis le commencement de la création. Darwin pose en fait la variabilité indéfinie des espèces qu’il confond perpétuellement , selon une remarque très-juste de M. Flourens, avec la mutabilité. L’espèce n’est pour lui qu’une variété agrandie, la variété est une espèce naissante. Chaque espèce ne peut donc avoir été créée dans une indépendance absolue des autres; elle descend comme les variétés d’autres espèces, dont elle s’est de plus en plus éloignée. Toute la question est de savoir comment les innombrables espèces qui habitent ce monde ont été modifiées successivement, en s’éloignant des types primitifs, de manière à acquérir cette perfection compliquée de structure et cette adaptation des or-

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ganes à leurs fonctions qui font rudiniration des finalistes. Celui qui sera arrivé à une coneeption claire des moyens d’appropriation et de perfectionnements successifs employés par la nature, en dehors de toute intention préconçue, et par un concours de causes purement mécaniques, celui-là aura résolu un des grands problèmes de la création. Les moyens auxquels Lamark, Diderot, Maillet, bien d’autres encore ont eu recours, tels que les habitudes et les conditions extérieures de climat et de nourriture sont démontrés insuffisants pour rendre compte d’une si grande divergence de formes et de lins.

Il y faut joindre, selon Darwin, le principe de WHeclion nalurelle qui conserve, qui accumule toutes les variations favorables produites dans le cours des âges chez les individus, qui en assure la transmission indéfinie par voie d’hérédité et qui par là garantit à ceux qui Jouissent de cet avantage, si faible qu'il soit , la victoire définitive dans la lutte acharnée de la vie. L’élection naturelle et la concurrence vitale expliquent l’économie de la création organique, la variété illimité'e des espèces, leur distribution géographique sur les différents points du globe, l’abondance ou la rareté des individus qui les composent , l’extinction ou le développement de chacune d'elles, toute leur histoire, enfin, qui n'est qu'un résultat des circonstances extérieures et de ce procédé uniforme de la nature, conservant les variations favorables, éliminant les déviations nuisibles.

La conséquence dernière de cette loi toujours agissante de l’élection naturelle, c’est que toute forme vivante, héritière de variations favorables accumulées et transmises par ses ancêtres, doit devenir de mieux en mieux adaptée à ses conditions d’existence. Le perfectionnement continuel des individus organisés conduit inévitablement à la divergence des espèces, à l’extinction des variétés les plus voisines et les moins favorisées, et par là au progrès général de l’organisme. Darwin essaye de tenir jusqu’au bout son engagement de n’avoir recours , à aucun moment de la théorie, aux causes finales et d’expliquer sans elles la formation des espèces actuelles, descendant probablement d’un seul prototype, commun aux animaux et aux plantes. Geoffroy- Saint-Hilaire se figurait la série zoologique s’élevant depuis les plus humbles degrés de la vie jusqu’à la plus grande complication organique, comme un seul être abstrait, résidant dans l’animalité tout entière, comme une idée simple, réalisée sous des figures diverses. Darwin a tiré cet être idéal de son abstraction, il en a fait un être réel, historique, se perpétuant par une suite de métamorphoses naturelles qui à travers la chaîne des âges unissent le polype à l’homme et la monade à Newton.

Tous deux ont dressé ce qu'on peut appeler l’échelle continue de l’animalité. Mais ils se sont arrêtés à la limite de la vie. Au delà, ils ont reconnu l’abîme, et n’ont pas essayé de le franchir. D’autres l’ont franchi , et de même que Darwin

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comble par les întermédiaircs l’intervalle entre le polype et l’homme, ils ont essayé de combler l’intervalle entre l’atome pur et le polype. Nous touchons ici aux bypollicses les plus aventureuses, à celle par exemple des générations spontanées qui explique avec tant d’aisance l’éclosion de la vie à la surface de notre planète; hypothèse qui, mille fois réfutée, aujourd’hui plus victorieusement (|ue jamais par les décisives expériences de M. Pasteur, s’obstine cependant à ne pas avouer sa défaite, recueille pour un temps meilleur ses espérances en déroute, et garde sur un grand nombre d’intelligences un prestige que rien ne dissipe. Nous rencontrons enfin, chemin faisant, quelques rêves , vagues encore, qui n’osent pas se montrer ouvertement, mais qui agitent confusément eertains esprits, surtout depuis le jour où la synthèse chimique a réussi, par la seule action réciproque dçs corps simples, à reproduire quelques-uns de ces principes élémentaires qui , sans être doués de vie, entrent dans la composition de tout ce qui est vivant. On s’est ému, comme à l’aspect d’un monde nouveau. Il s’est produit des attentes, chimériques sans doute, mais passionnées. M. Berthelot aurait-il retrouvé dans ses cornues les matériaux de la vie? Serait-il sur la voie du grand secret? Va-t-on fabriquer artificiellement des substances organiques? La vie, au moins, à son plus bas degré, serait-elle un jour dans la main de l’homme ? Ces espérances ne s’avouent pas encore

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 45 dans la science sérieuse. M. Berthelot serait le premier à les répudier. Mais dans un temps comme le notre, où chacun aime à construire, à sa mesure, sa cosmogonie ou sa théodicée, les imaginations vont vite. Elles se précipitent dans l'inconnu, et l'audace même des conclusions entrevues est , de tous les attraits, le plus irrésistible. Les savants n’acceplent pas ces responsabilités hasardeuses; mais quelques-uns d’entre eux ne s'émeuvent pas de les voir porter par d’autres; ils voient, non sans plaisir peut-être, dans ces témérités excessives, un gage de l’affranchissement des esprits , un signe favorable des temps. Sans applaudir, ils sourient et laissent tout espérer. Les substances inorganiques donnant naissance, dans certaines conditions propices, à ces vésicules, humble berceau, ou mieux, premier germe de la vie; la vie, une fois éclose, se métamorphosant sans cesse, soit sous forme végétale, soit sous forme animale, en mille espèces variées, indéfiniment perfectibles; ceftes, voilà une théorie qui laisse peu de chose à faire au Créateur. La force plastique (ce que Kant appelle la technique de la nature) suffit à tout. Les causes efficientes ont tout produit, les causes finales sont reléguées dans l’ombre des vieilles superstitions. On tient enfin la clef de la nature. Cette clef universelle, c’est l’idée du mécanisme. L’univers est le produit de deux facteurs, l’atome et le mouvement. Ces deux facteurs doivent expliquer tout : ce qui n’est pas encore expliqué, le sera un jour. N’en doutez pas.

On était encore tenté d’admettre je ne sais quelle action intermittente d’une force supérieure qui pouvait ressembler à une action divine, du temps où l’on supposait de grands cataclysmes, véritables crises de la Nature, qui marquent les époques géologiques. La théorie de la Terre d’après Cuvier présentait quelques vestiges des vieilles idées. Le système de Charles Lyell est venu tranquilliser les consciences que gênait ce dernier reste des superstitions, en substituant à ces coups presque merveilleux d'une puissance mystérieuse, trop semblables à des actes distincts de la création, la théorie des causes actuelles et des actions lentes (celles de la mer et des marées, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, la pluie, les vents), qui n’ont rien de si mystérieux et qui , en agissant continûment depuis des myriades de siècles, ont produit la forme actuelle du globe, la conüguration des continents, la physionomie de la Terre. V archéologie de la Nature n’oITre plus au savant ce paradoxe des grands bouleversements où il était tenté de voir le dessein suivi et préparé d’une Cause supérieure. On nous assure que le principe de ces révolutions est toujours agissant; que l’Univers le porte dans ses conditions physiques, et que si nous n’en voyons pas paraître sous nos yeux les irrésistibles effets, c’est que l’écbelle du temps n’est pas la même pour le Cosmos et pour l’bomme. La vie de chacun de nous est une minute dans l’existence de ce globe qui nous porte; il n’est pas étonnant que le changement qui ne cesse pas de

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOITV’ELLE. 47 s’opérer en lui, nous semble insensible. L’immutabilité apparente de la Terre nous trompe. Elle cache un travail qui ne s’arrête jamais, et qui changera bien des fois encore la face mobile du globe.

Toutes ces hypothèses n’ont déjà plus rien d’original. Elles flottent dans l’air, elles sont à qui se donne la peine de les recueillir et de les disposer. Elles exercent sur la philosophie naturelle une influence qui la conduit tout droit à l’alhéisnie scientifique. Même quand on ne nie pas Dieu explicitement, on finit par se passer de lui; on l’écarte, on l’ajourne, on le relègue dans une oisiveté qui le supprime. Les causes secondes prennent tout et laissent le reste à la Cause première qui n’a plus qu’à disparaître. La science reconduit Dieu avec honneur jusqu’à ses frontières, en le remerciant de ses services provisoires ‘.

Ainsi s’effacent successivement, dans la philosophie de la nature, et les causes primordiales et les causes finales. On ne conserve que les causes mécaniques. On élimine tout ce qui dans les phénomènes cosmiques, impliquerait un choix à priori, une volonté préconçue, un plan. Les esprits qui restent attachés à l’idée d’une intelligence et d’une volonté directrices, tous ceux qui s’obstinent à en reconnaître les traces dans le développement de l’Univers sont encore, paraît-il, dans les liens des vieilles illusions. L’esprit vraiment scientifique

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