‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 13 sur 89 · I. M. Renan. De \' Avenir des Sciences naturelles · texte numérisé non relu

I. M. Renan. De \' Avenir des Sciences naturelles

qu’au bout l’explication mécanique du monde. On a fait des Genèses sans dieu, véritables poèmes où, pour n’être plus divin, le merveilleux ne manque pas. N’est-ce pas quelque chose de merveilleux, en effet, que cette tendance au progrès qu’on dépose dans l'atome éternel , et qui le pousse à la vie comme par une sorte de ressort intime, ces passades de la période atomique à la période moléculaire, de celle-ci à la période solaire, etc., etc.? On voit naître ainsi l’univers , grâce à cette hypothèse, bien humble en effet, d’un besoin de marche et de progrès que l’on attribue à l’atome, qui coexiste en lui, on ne sait comment, avec le règne de la mécanique pure, et qui le conduit successivement, dans un triomphe graduel, au règne des lois chimiques, à la vie, à la sensation, à la raison. Rien de plus simple, en vérité", l'hypothèse une fois admise. Mais cette hypothèse est tout; elle seule est plus incompréhensible que Dieu.

Sur son chemin, la Genèse nouvelle recueille les théories les plus contestables, les conjectures les plus hasardées. Elle va intrépidement à son hut en s'aidant de tout ce qui peut la servir, en tenant pour non avenu tout ce qui la contrarie. Elle a un grand faible pour la thèse, pourtant bien compromise, des générations spontanées. Elle triomphe avec Lyell de la fahle du Déluge et des Révolutions terrestres que racontait Cuvier. Elle se reconnaît elle-même avec enthousiasme dans les idées de Darwin, bien qu’elle incline à trouver Darwin timide. De fait, il y a

I,ES ORIOIXES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 51 moins loin du polype à riiomine que de l'atome à la pensée. Ainsi la création intentionnelle cède la place à une métamorphose lente et inconsciente qui conduit YElre de son plus bas degré, où règne la mécanique pure, à son plus haut degré, où l’Idéal se révèle dans la raison. marche est longue. L Être est parti il y a longtemps, bien longtemps ; mais, au terme de son Odyssée, que ne saura4-il pas? Et sachant tout, il pourra tout. 11 sera vraiment maître de l’univers et de la vie : il sera Dieu. Dieu n’est donc pas en arrière , caché dans les ombres d’une cosmogonie superstitieuse; il est devant nous; il est en voie Je se faire.

Ces idées trouvent des enthousiastes. Il y a parmi nous toute une classe d’esprits scientifiquement désorganisés, habiles à saisir les phénomènes, les lois, dans les divers ordres de la réalité, dans la nature ou dans l’histoire, mais incapables par l’effet d’une inertie systématique qui se prend pour une force, de s élever à la conception de la Cause divine, la dernière raison des lois naturelles, comme les lois sont la raison des faits. C’est un auditoire admirablement préparé pour accueillir avec sympathie la critique philosophique ou religieuse qui se propose d’écarter du monde toute cause transcendante. A ce point se rejoignent, partis des deux côtés opposés de l'horizon, l’empirisme, le naturalisme, qui ôtent à la Cause intelligente tout prétexte d'intervenir dans le développement du Monde, et les spéculations des Hégéliens, pour qui l’idée de

l’Absolu est l’Absolu lui-meme, se cherchant depuis les degrés inférieurs de l’être jusqu’à la conscience humaine où il se reconnaît enfin, et s'étant reconnu, s’adore.

C’est par le concours de ces influences diverses que s’est fondée et propagée la philosophie que nous venons combattre. Elle s’inspire de la critique de Kant et de la dialectique hégélienne, dont le résultat le plus clair est de dissoudre toute métaphysique et d’enlever à la pensée humaine son point d’appui dans l’absolu ; elle trouve un auxiliaire énergique dans le Positivisme, qui, appliquant à tous les objets et à toutes les formes de la connaissance une règle unique, refuse d’admettre tout procédé qui ne repose pas sur l’observation directe et toute réalité que l’expérience sensible ne saisit pas; enfin elle tire une grande partie de sa force des hardiesses de la critique religieuse qui , dans la discussion des origines du Christianisme, porte ses coups au delà du but qu’elle se marque à elle-même et atteint jusqu’aux principes du spiritualisme.

La philosophie nouvelle est la résultante de toutes ces tendances combinées, l’expression d’un grand travail intérieur des intelligences. En les exprimant, elle donne à ces dispositions critiques de l’esprit moderne une précision , une force nouvelles ; elle leur donne la pleine conscience d’elles-mêmes qu’elles

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 53 n’avaient pas auparavant. Elle leur donne surtout le prestige de grands talents.qui se font leurs interprètes devant l’opinion, et par qui elles arrivent à la parole et à la vie.

MM. Renan, Taine et Vacherot représentent avec distinction trois catégories d’esprits, trois nuances importantes dans la philosophie nouvelle. Us peuvent être pris comme types et comme sujets d’étude.

M. Taine remonte par des sympathies assez confuses vers Spinoza et vers Hegel , mais sa méthode et sa doctrine le rattachent plus particulièrement à l’école positiviste, dont il ne se distingue que par la vigueur de son tempérament d’esprit. Nous avons ailleurs traité avec assez de soin des principes et des conclusions de l’école de M. Comte' pour nous croire dispensés d'y revenir aujourd’hui. Nous nous occujierons uniquement ici de la forme originale qu’imprime au naturalisme l’énergique individualité de M. Taine.

La doctrine de M. Vacherot semble, au premier abord, ne pas s’éloigner beaucoup du Positivisme. Elle est purgée avec le plus grand soin de toute idée de Cause transcendante. Mais tout en refusant de croire à l’existence d’une réalité supérieure au Monde, M. Vacherot prétend sauver de la métaphysique l’essentiel. Il admet des concepts à priori, qui s'imposent aux données de l’expérience pour y mettre la lumière et l’ordre; il admet Dieu, en l’expli-

I. Paitii ulièrerr.entdans nos ÉUnles morales sur le temps préstni.

quant, il est vrai, à sa manière, en le réduisant à n'être plus qu’une abstraction. Mais l’importance qu’il donne dans la philosophie à ces concepts à priori et surtout à l’idéal divin lui assure une place à part, sans parler de sa foi aux sciences psychologiques et au libre arbitre qui en est l’âme, sans parler enfin de son talent d’analyse, qui est du premier ordre.

nuance la plus populaire, parce qu’elle est la plus vague, est celle que représente M. Renan. C’est tantôt une sorte de scepticisme scientifique, de positivisme, s’arrachant par un effort définitif aux rêves de la vieille humanité, prenant parti contre les illusions; tantôt un mysticisme qui se répand en aspirations et en extases vers un objet idéal qu’on ne définit pas*. Critique éternellement suspendue en-

1. Si l’on pouvait j.imais être assuré que l’on tient dans une définition un talent comme celui de M. Sainte-Beuve, l’aversion qu’il manifeste en toute occasion pour toute forme de dogmatisme littéraire ou philosophique, le soin qu’il a pour lui-raéme et qu’il recommande à chacun de tenir son esprit c loujourx fluidi' et vivant, » le peu de goût qu'il montre pour les idées métaphysiques ou religieuses, tous ces traits et bien d'autres permettraient peutêtre qu’on essayât de marquer un jour, dans l'histoire de cette philosophie nouvelle, la physionomie originale de ce merveilleux écrivain, plus redoutable à une doctrine par son ironie que les autres par leurs discussions.

M. Schérer mériterait aussi une étude â part, comme écrivain et comme penseur de la même école, si l’on peut parler d’école à propos de ces libres et mobiles esprits. Il a plus d’un point com mun avec M. Renan, avec plus de décision dans le détail et un tour d’esprit moins élégiaque. Théologien avant d’être critique, il applique aujourd’hui aux discussions littéraires et politiques toutes les ressources d’un esprit riche de son propre fonds et plusieurs fois renouvelé dans la diversité de ses goûts et de scs études.

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 55 tre des croyances que la eruelle raison désavoue, et des négations désolantes pour une sensibilité d’artiste , il y a là, à vrai dire, une situation intéressante et particulière d’esprit plutôt qu’une philosophie.

L’ÉGOl.E CRITIQUE. M. RENAN L’IDÉE DE DIEU

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LÉCOLE CRITIQUE. M. RENAN.

LTDÉE DE DIEU.

La science étendue de M. Renan, la nature de cette intelligence cultivée jusqu’au raffinement, la diversité et la grandeur des problèmes où sa pensée se complaît, moins pour les résoudre que pour les agiter, ce charme mystérieux répandu sur toutes ses idées par le prestige d’un style à la fois très-délicat et très-vague, tout jusqu’à sa manière littéraire, une affectation perpétuelle . de hauteur d'âme, cette attitude trop marquée d’aristocratie intellectuelle, cette volupté du dédain, une sorte de lyrisme amer prêt à se répandre sur tout sujet, voilà ce qui assure à ses œuvres un genre d’influence tout spécial sur un grand nombre de lecteurs qu elles attirent et qu elles troublent. Tous

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les secrets qui composent la magie littéraire, M. Renan les possède et les emploie. C’est vraiment un charmeur d’âmes. Essayons de nous soustraire au prestige et de saisir, dans la mobilité même de ce style et de cet esprit, la vraie nuance de sa pensée sur un seul point, mais capital dans le problème des origines religieuses, l’idéal théolngique , pour parler le langage des écoles nouvelles.

Avant de rechercher comment M. Renan explique les origines des religions, il n’est pas d’un médiocre intérêt de savoir ce qu il pense de Dieu. On nous parle beaucoup d'un Christianisme nouveau, libre et individuel, dont M. Renan nous annonce 1ère prochaine. Sur quelle doctrine philosophique repose, en définitive, cette renaissance religieuse, solennellement annoncée? La théodicée de M. Renan, s’il en a une, précède logiquement sa critique des religions.

.Mais ce mot de doclrine est bien lourd; ce mot de théodicée répugne singulièrement au libre esprit de la critique. défaut de dogmes arrêtés, peut-on, au moins, marquer quelques tendances précises dans la théologie flottante de M. Renan ? Je le crois ; mais j’ai peur que ce Dieu nouveau, si mystérieusement annoncé, adoré de si loin et avec un tel respect qu’on n’ose ni le connaître ni le nommer, ne soit que le nom le plus élevé des nobles instincts de l’âme humaine ; ou, s’il existe en dehors de notre pensée, j’ai peur qu’il ne se distingue guère, en dépit de

L’ÉCOLE CRITIQUE, toutes les protestations, de cet Infini vague, de cet Absolu de Hegel qui se réalise dans la nature et dans l’humanité, s’engendrant lui-même dans un progrès sans fin, substance et trame divine des choses.

Les deux conjectures sont également justifiées par une étude attentive des écrits de M. Renan; mais de ces deux manières de concevoir Dieu, l’une se marque surtout dans la première période de ses travaux , dans les Éludes d'histoire religieuse qui la résument; l’autre, plus difficile à saisir, se développe dans ses derniers écrits, à travers bien des réticences, des obscurités, et, pourquoi ne pas le dire? à travers quelques-unes de ces contradictions qui honorent la sincérité d’un auteur aux dépens de la logique. Il y a eu ainsi comme deux moments dans le développement de la pensée de M. Renan. Dans le premier, il se rapproche singulièrement de Kant et ne fait guère qu’exprimer en beau langage les résultats généraux de la Critique de la raison pure. Dans le second, il se tourne vers Hegel et lui emprunte quelques mystérieuses formules.

Exposons d’abord , d’après les Éludes d'histoire religieuse, la théorie du Dieu subjectif, qui semble être la première forme sous laquelle la conception tliéologique s’est offerte à M. Renan.

L’auteur de ces Études nous offre un singulier contraste, celui d’une doctrine probablement négative, avec un sentiment religieux des plus élevés. Il n’y a pas lieu de se demander si ce sentiment est

sincère : cela ne fait pas l'objet d’nn doute; mais il V a lieu d’en reclierclier le vrai caractèj’e. A lire certaines pages de ce livre, on serait tenté de croire (|ue M. Renan n’a pas seulement la curiosité des idées religieuses ; on dirait qu’il a pour elles une sorte de culte et de dévotion. Nul ne paraît ressentir plus profondément l’émotion des choses saintes ; personne, à coup sûr, ne 1 exprime avec plus de charme et je lui appliquerais volontiers le mot de Térence, légèrement modifié : Rien de ce ijui est divin ne lui semble étranger. Ne nous y trompons pas. Vous avez affaire, dans .M. Renan, à deux hommes : un artiste dans un critique. Si vous avez le courage de lutter contre le charme et de regarder en face l’idée dépouillée de son prestige, vous serez étonné de voir à quoi elle se réduit. Cette émotion religieuse, ce sentiment du divin, dont le livre vous semble pénétré, c’est une des formes que peut re\êtir l’amour de l’art. Li' beau, voilà son culte, sa foi, son Dieu. M. Renan a inventé un genre nouveau de dilettantisme, le dilettantisme religieux. Nous sommes prêt, d’ailleurs, à reconnaître (ju’il n’y a pas d’amateur plus distingué, plus intelligent, plus passionné que lui (esthétiquement au moins) même pour les idées qu’il semble regarder comme des chimères, les plus poétiques, il est vrai, où se joue l’imagination humaine, habile à se charmer ellemême et à s’enchanter de beaux rêves.

Ce sentiment, tout artistique qu’il soit, des choses religieuses élè\e le ton de scs écrits et suffit pour les

L’ÉCOLE CRITIQUE, mettre hors île pair. Il n’y a rien là qui rappelle les déclamations de la polémique vulgaire. M. Renan ne veut pas qu’on s’y trompe : en plusieurs endroits, il montre qu’il a conscience de son rôle et de sa valeur. Je voudrais, en empruntant ici et là ses expressions, définir le critique tel qu’il est ou voudrait être, rassembler les éléments de cette physionomie idéale, qui, après tout, pourrait bien n’être qu'un portrait.

O Ijb critique n’entre pas dans la discussion des questions théologiques. Il n'est pas obligé d’entreprendre la réfutation ou l’apologie des cultes dont il s’occupe. L’histoire de l’humanité est pour lui un vaste ensemble où tout est essentiellement inégal et divers, mais où tout est du même ordre, sort des mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, il les recberclie sans autre intention que de découvrir l’exacte nuance de ce qui est. — On aurait tort d’accuser la science de prosélytisme antireligieux. Le devoir du savant est d’exprimer avec franchise le résultat de ses études, sans chercher à troubler la conscience des personnes qui ne so)U pas appelées à la même vie que lui, mais aussi sans tenir compte des motifs d’intérêt et des prétendues convenances qui faussent si souvent l’expression de la vérité'. »

La science qui se contente de l'echercher les lois intellectuelles de l’humanité n’a donc rien de commun avec la controverse qui aspire à détruire les

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