I. Etudes d'histoire religieuse, préface, passim
CHAPITUK II.
formes religieuses existantes et à troubler les consciences. C’est là un point capital sur lequel M. Renan revient avec une complaisance marquée : « Rien ne me fera changer, dit-il, un rôle obscur, mais fructueux pour la science, contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce qu’il concilie à l’écrivain une faveur assurée auprès des personnes qui croient devoir opposer la guerre à la guerre. A cette polémique, dont je suis loin de contester Lv nécessité, mais qui n’est ni dans mes goûts, ni dans mes aptitudes. Voltaire suffit. » La modestie des termes ne me semble pas être en rapport avec la pensée. Ce dernier trait : Voltaire suffit, me gâte le reste.^ L’histoire religieuse de l’humanité est le plus 'curieux, le plus intéressant des spectacles; mais (ce que je voudrais bien marquer) c’est un spectacle, une série d’évolutions, de systèmes et d’idées qui semblent se renouveler sur la grande scène du monde pour le plaisir du critique, sans qu'il soit Jamais tenté d’y prendre place pour son propre compte et de descendre sur la scène. Je n’invente rien : « Le savant ne se propose qu’un but spéculatif, sans aucune application directe à l’ordre des faits contemporains.... Le penseur ne se croit qu’un bien faible droit à la direction des affaires de sa planète, et, satisfait de la portion qui lui est échue, il accepte l’impuissance sans regret. Spectateur dans l’univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d’étude, et, lors même qu’il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il
est, qu'il n'en aurait pas le courage'. » Que d autres mettent leur âme, leur vie, leur cœur dans une croyance; qu’ils en vivent, s'ils le peuvent. Si le doute les atteint, qu’ils en souffrent ou qu’ils en meurent. Le critique connaît, mais sans les ressentir, ces jouissances et ces douleurs. Il est comme ces montagnes dont parle Bossuet, qui trouvent leur sérénité dans leur hauteur. I.e monde déroule à ses yeux les philosophies ou les religions qui sont les actes divers du grand drame. Le critique prend ses notes et se trouve satisfait. Dieu le préserve de rien prétendre dans le gouvernement de sa planète! Lors même qu'il pourrait réformer le monde, il s'en garderait bien. Il le trouve trop curieux comme il est, et le Penseur n’est pas homme à sacrifier à une opération vulgaire, dont le premier grand homme est capable, la volupté de sa haute contemplation. Voilà, en vérité, à quelle indifférence peut conduire la haute culture de l'esprit. C’est de la gentilhommerie intellectuelle, si l'on veut, mais j’estime que c’est pousser bien loin le désintéressement des choses humaines.
N’enviez pas au critique ce don fatal. L'inégalité est, au fond, plus pénible au privilégié qu’à l’inférieur. « I-a plus rude des peines par lesquelles l'homme arrivé à la vie réfléchie expie sa positiort exceptionnelle est de se voir isolé de la grande famille religieuse, où sont les meilleures âmes du