Élude» d’hi»loire rtligitu»», préface, paesini
monde, et de songer que les personnes avec lesquelles il aimerait le mieux être en communion morale doivent forcément le regarder comme pervers. » Il y a là un sentiment touchant et vrai , mais quelque chose me choque; la tristesse du penseur séparé de la famille religieuse m’inspirerait plus de sympathie, s’il ne s’y mêlait l’idée de sa position exceptionnelle. Ce sont là des attitudes qu’ilest inutile de trop marquer. Et pourtant .M. Renan insiste : O On se console, ajoutc-t-il, en songeant que cette scission entre les parties simples et les parties cultivées de l’humanité est une loi fatale de l’état que nous traversons, et qu’il est une région supérieure des âmes élevées dans laquelle se rencontrent souvent, sans s’en douter, ceux qui s’anathématisent. » Les parties simples de l’humanité n’aiment pas trop qu’on leur dise ainsi leur fait. Du reste, l’image mélancolique du privilégié de la pensée revient souvent : « Ce don cruel, qui condamne à l’isolement l’homme voué au culte d’une seule idée, se décèle de bonne heure par un certain embarras qui le fait paraître gauche, déplacé, ennuyé au milieu des autres. On voit qu’il vit haut et qu'il a peine à s'abaisser; il ne sait pas dire les choses vulgaires ; sa réserve excite chez les personnes ordinaires un sentiment de respect mêlé d’une certaine antipathie. »
Rien ne nous étonne davantage que de voir un esprit aussi fin se complaire dans la description élégiaque du penseur, seul au milieu de la grande foule
Digilized by GoogI
L’ÉCOLE CRITIyUE. 67
humaine. La critique aurait-elle donc aussi ses Olympios? N’exagérons rien à notre tour. Je reconnais volontiers qu’il y a de hautes pensées qui exigent de I homme en qui elles descendent une cruelle rançon. Je sais que toute supériorité démesurée s’expie ici-bas et qu'il y a telle idée qui marque comme d’un sceau fatal le front qu'elle habite. Je sais enfin que là où un génie irrésistible vient à éclore, il se fait parfois comme un vide autour de cet homme prédestiné, et, de toutes les forces de mon âme, je sympathise avec ces grands mélancoliques. Mais ce sont là des situations extraordinaires et rares, ne l’oublions pas. Peut-être certains esprits sont-ils trop facilement portés, par quelque illusion bien naturelle, à s’exagérer l’intervalle qui les sépare du genre humain et, par suite, l’isolement du privilégié.
Un reproche plus grave que j’adresserai à l’auteur, c’est de scinder aussi hardiment l'humanité en deux, les parties simples et les parties cultivées^ d’après ce principe que ceux qui ont une foi religieuse et qui s’y tiennent, ne sont pas arrivés à la vie réfléchie. J’ai le droit de le penser, puisque nulle part je ne lui vois faire une seule réserve en faveur des esprits qui, bien que cultivés, ont pu conserver leurs croyances. Je remarque, au contraire, que toujours au critique, qui par la science s’est affranchi, il oppose les parties simples de l’humanité, les esprits qui ne sont pas appelés à la même vie que le critique, en d’autres termes, ceux qui sont con-
damnés à la vie spontanée à perpétuité. La vie spontanée^ on comprend ce que cela peut être. Mais, sans insister sur ce point délicat, que M. Renan regarde autour de lui. Dans le journal même où il a publié la plupart de ces Eludes d'histoire religieuse, où il a conquis d’abord sa jeune et florissante réputation, qu’il applique le principe de cette distinction un peu trop sommaire, et il verra si , dans les parties simples de l’humanité, il ne rejettera pas, par hasard, quelquesuns de ses éminents collaborateurs? Je ne parle pas, bien entendu, deM. Taine ni de M. Littré qui, émancipés de tout préjugé métaphysique et tliéologique, ontbien le droit d’être admis, comme M. Renan, au nombre des parties cultivées. 3Iais d’autres pourraient demander si la critique négative témoigne nécessairement d’une plus haute culture intellectuelle qu’une croyance réfléchie. M. Renan sourirait de leur naïveté; qu’il y prenne garde, il serait juge et partie.
Je sais bien que l'auteur met tout en œuvre pour relever à leurs propres yeux les parties simples de l’humanité et pour les consoler de leur incapacité scientifique. 11 assure à plusieurs reprises que nul n’est exclu de l’idéal, que l’homme simple trouve dans ses instincts spontanés une ample compensation à ce qui lui manque du côté de la réflexion. L’aliment que la science, l’art, l’exercice élevé de toutes les facultés, fournissent à l’homme cultivé, la religion le donne à l’homme illettré. — Tant de générosité est pour confondre. Mais, de bonne foi, M. Renan peut-il croire que ce genre de consoktion
Digiti^ed by Coogk
L’ÉCOLE CRITIQUE, soit bien efficace? Vous déclarez qu’il y a deux sources, l’une, la science et l’art, d’où coulent dans les intellig;ences supérieures les flots limpides du plus pur idéal; l'autre, la religion, qui ne verse que des flots troubles et mélangés. Vous condamnez l’humanité spontanée à n’étancher jamais sa soif de l’idéal qu’à cette source inférieure et troublée. Et vous croyez qu’elle subira votre sentence, qu’elle acceptera le partage et se contentera de son lot ! Il faut être un pur spéculatif pour croire cela ou pour l’espérer. L'homme simple, comme vous l’appelez, peut- il admettre qu’il ne soit pas appelé à la même vie religieuse et morale que vous-même? Si vous parvenez à le lui persuader, il abandonnera, n’en doutez pas, cette part un peu grossière que vous lui assignez avec une douce pitié, et désespérant de s’élever aux pures régions où réside votre pensée dans sa gloire et dans sa paix, il retombera lourdement à terre du haut de son effort impuissant. Le dégoût de la vérité subalterne, le stérile désir de la vérité supérieure, voilà ce que vous aurez créé en lui. Et si ses aspirations trompées se tournent ailleurs, s’il va chercher dans les jouissances vulgaires la triste consolation de son impuissance, plaignez-le, mais ne vous en prenez qu’à vous et à ces hautaines doctrines qui blessent l’humanité dans ce qu’elle a de plus intime et de plus cher, le droit commun à la vérité religieuse, l’égalité de tous les hommes devant ce que vous appelez l’idéal Pt ce que j’appelle d'un nom moins vague, Dieu.
Nous a\ons tracé la psychologie du critique d’après M. Renan. Nous savons quelle idée il se fait de son riMe; il nous reste à montrer comment il le remplit. On trouve réduits en théorie, dans ses Études d'histoire religieuse, les procédés (|ui servent aux constructions religieuses. Cette théorie, qu’il applique uniformément à l’instoire de toutes les religions, a le grave tort de simplifier à l’excès la question des rapports du fini et de l’infini et d’en supprimer l’un des ternies.
I.e principe de la critique étant que le miracle n’a point de place dans le tissu des choses humaines, pas plus que dans la série des faits de la nature, la conséquence immédiate est que tout, dans le monde moral comme dans le monde physique, a son explication naturelle, que c’est dans I hommeet dans le travail de ses facultés qu’il faut chercher le point de départ de toutes les religions. L’oeuvre sera de démêler, par l’analyse, la part qui revient aux différentes facultés de l'homme , aux circonstances de temps et de lieu, de climat, de race et de tradition, aux influences diverses de la nature et de l’histoire. La diversité de ces influences explique celle des dogmes et des cultes. — Il faut donc, une fois pour toutes, renoncer à ces origines mythologiques des religions qui vont se perdre dans les nuages en prétendant remonter jusqu’au ciel. Les religions sont la forme la plus touchante et la plus naïve de l'art; mais elles appartiennent à l’art; à leur source , elles ne s’en distinguent pas. C’est ce
1,’ÉGOI.E CRITIQUE.
que déclare expressément l'auteur : « La religion est certainement la plus haute et la plus attachante des manifestations de la nature humaine; entre tous les genres de poésie, c’est celui qui atteint le mieux le but essentiel de l'art, » Voilà qui est assez net, et sur ce point, du moins, il ne peut y avoir de malentendu.
M. Renan passe successivement en revue les principales formes qu’a revêtues le sentiment religieux dans l'antiquité et le moyen âge. 11 suit à la trace toutes les grandes apparitions religieuses, il en étudie les caractères et les formes ; il décrit pour chacune d’elles son mode de formation, sa genèse spéciale; mais il n’y a de différence que dans les apparences. Sous ces diversités d’aspect, l’identité de l’esprit humain et de ses procédés subsiste. Les religions sont les œuvres spontanées de la conscience. Toute la philosophie de M. Renan se ramène à cette distinction fondamentale de la réflexion et de la spontanéité. 11 s’efforce de substituer au miracle théologique, c’est-à-dire à une intervention surnaturelle, ce qu’il appelle ingénieusement le miracle psychologique, le travail libre, naïf et fécond des facultés de l’àme dans cet état primitif où elles atteignaient leur objet sans se regarder elles-mêmes : « Recourir à une intervention surnaturelle pour expliquer les faits qui sont devenus impossibles dans l’état du monde, c’est prouver qu’on ignore les forces cachées de la spontanéité. Plus on pénétrera les origines de l’esprit humain, plus on comprendra que, danstous les ordres, le miracle n'est que l’inexpliqué; que,
r.HAPlTRK 11.
pour produire les phénomènes de l’humanité primitive, il n'a pas été besoin d'un Dieu toujours immiscé dans la marche des choses, et que ces phénomènes sont le développement régulier de lois immuables comme la raison et la perfection*. » Les forces cachées de la spontanéité expliquent tout : les religions de l'antiquité, le m'osaïsme, le dogme chrétien, l’islamisme. Ces productions de l’esprit humain sont très-différentes entre elles, M. Renan ne prétend pas le nier; mais le principe est le même : la spontanéité. Or, tout le monde sait que la spontanéité est le synonyme savant et poli de l’ignorance.
Pressé par l’évidence et très- habile à décliner les conséquences les plus choquantes d un principe qui tendrait à mettre sur la même ligne toutes les religions, M. Renan pose en fait l’inégalité des différentes manifestations religieuses, et il l'explique par la distinction très-opportune de deux degrés dans la spontanéité, la crédulité timide et l’hallucination. La crédulité timide crée la légende, c’est-à-dire le récit mêlé de réel et d’idéal dans de certaines proportions ; l’hallucination ou la fantaisie crée le mythe, c’est-à-dire la pure fiction : « Si l’Inde a pu tailler dans la pure mythologie des poèmes de deux cent mille distiques, on croira difficilement qu’il ait pu en être de même pour la Judée. Le peuple juif, en effet, a toujours eu une puissance d'imagination bien infé-