Etudts d'histoire religieuse
rieure à celle des peuples indo-européens, et à l'époque du Christ il était entouré et comme pénétré par l’esprit historique. Je persiste à croire que, pour les époques et les pays qui ne sont pas tout à fait mythologiques, le merveilleux est moins«ouvent une pure création de l’esprit humain qu’une manière fantastique de se représenter des faits réels. Dans l’état de réflexion, nous voyons les choses au grand jour de la raison; l’ignorance crédule, au contraire, les voit au clair de lune, déformées par une lumière trompeuse et incertaine. La crédulité timide métamorphose à ce demi-jour les objets naturels en fantômes; mais il n'appartient qu’à l’hallucination de créer des êtres de toute pièce et sans cause extérieure. De même, les légendes des pays à demi ouverts à la culture rationnelle ont été formées bien plus souvent par la perception indécise , par le vague de la tradition, par les ouï-dire grossissants, par l’éloignement entre le fait et le récit, par le désir de glorifier les héros, que par création pure, comme cela a pu avoir lieu pour l’édifice presque entier des mylhologies indo-européennes. » Aux personnes qui ne comprendraient pas bien l’importance de cette distinction, je répondrais que l’utilité en est capitale : par là M. Renan s’épargne cette cruelle extrémité que Strauss n'a pas su éviter, de traiter le Christianisme par le même procédé que les religions de l’antiquité, et de tout expliquer par la fiction. 11 a conjuré le péril d’un rapprochement, qui répugne à sa raison et surtout à son goût d’artiste, entre la légende
du Clirisl el les mythologies de 1 Inde. Il a conservé le droit d’entourer d’un certain respect historique la vie de Jésus. Voilà ce qu’il faut comprendre ou deviner sous ces formes trop savantes ou trop fines de style : « Ce n’est pas sans beaucoup de restrictions qu’on peut employer la dénomination de mythes quand il s’agit des récits évangéliques. Celte expression, qui a sa parfaite exactitude appliquée à l’Inde et à la Grèce primitive, qui est déjà incorrecte appliquée aux anciennes traditions des Hébreux et des peuples sémitiques en général, né représente pas la vraie couleur du phénomène pour une époque aussi avancée que celle de Jésus dans les voies d’une certaine réflexion. Je préférerais pour ma part les mots de légendes et de récits légendaires, qui, en faisant une large part au travail de l'opinion, laissent subsister dans son entier l’action et le n'ile personnel de Jésus. »
Au point de vue purement logique, la distinction peut être fondéx?. Suffit-elle pourtant à créer autre chose qu’une nuance dans le système ? Est-elle assez tranchée pour que M. Renan puisse prétendre sur ce point à une complète originalité et assurer qu’il n’est pas le disciple de Strauss, comme il le fait, dans la préface de ses Eludes, où il se moque sans pitié des contre-sens de ce genre que les personnes peu familières avec les choses intellectuelles commettent à chaque instant en lisant ce qu’elles ne comprennent pas? J’ai beau faire, Je ne puis m’empécher de jienser que le contresens ne serait pas
énorme, si je disais que M. Renan est un disciple de Strauss. J’y verrais un à-peu-près, voilà tout, et M. Renan n’est pas l’ennemi des à-peu-près, on le sait. Comme Strauss, M. Renan distingue le Christ idéal, œuvre de l’esprit humain, du Christ rrél et historique, du Galiléen Jechoua. Seulement, cette transformation de Jésus dans le Christ, il l’explique par la légende, quand Strauss l’expliquait d’une manière trop tranchée par le mythe. C’est toujours de la poésie, de l’art, et pour parler avec plus de précision, c’est toujours le rêve, mais c’est le rêve mêlé à la realité et la transformant, au lieu du rêve de l’hallucination. Il y a bien là une nuance, mais qui, à bon droit, n’intéresse que médiocrement le genre humain et même les philosophes. Toute la question se réduit à savoir si le Christ de l’Évangile, le Fils de Dieu, est une réalité historique, ou s’il est l'œuvre de l’esprit de l’homme, à quelque degré que ce soit'. La question de degré est pure affaire de controverse entre les savants spéciaux dans cet ordre de recherches. Il y a donc quelque exagération de la part de AL Renan à vouloir que la critique attache une si grande importance à sa théorie de la légende opposée au mythe. Encore une fois, je ne nie pas l’utilité pratique de cette distinction qui permet de garder l’apparence d’un certain respect pour la vie du Christ, et de ne pas la traiter tout à fait comme
1. Nous reviendrons sur celte question spéciale au chapitre suivant, à l'occasion de la Vie de Jémf.
le mythe de Giaucus. La valeur philobophique en est moindre; et si j’insiste, c’est que je combats, à cette occasion, la tendance de M. Renan à trop dédaigner les jugements instinctifs du bon sens. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, j'estime que le bon sens des gens du monde n’est pas trop en défaut, et que souvent même il montre une pénétrante justesse en ramenant à quelques termes expressifs et clairs ce que le critique appelle les grandes theses de la science ou du génie. Les à-peu-près de l’opinion ne sont pas toujours des contre-sens, tant s’en faut. Ces à-peu-près sont souvent d'utiles pressentiments qui avertissent et qui mettent en garde.
Voilà donc de quoi est capable la grande spontanéité de la conscience humaine : par le mythe, elle a fait les religions de l’antiquité; par la légende, le Christianisme. Ce qui revient à dire que la période d’efflorescence religieuse correspond à un certain état d'ignorance dans l’humanité. A mesure que la raison se développe et que la lumière de la réflexion grandit, les fantômes divins que créait la jeune imagination de l’homme décroissent, pâlissent et s’effacent. Ces grandes ombres, suspendues entre le ciel et la terre, s’évanouissent dans les nuages. L’art se substitut;, dans toute sa pureté, au culte de ces simulacres invraisemblables et vieillis, et devient l’universelle religion de l’humanité réfléchie. « L’art seul est infini. — Il nous apparaît comme le plus haut degré de la critique; on y arrive le jour où , convaincu de l’insuffisance de
tous les systèmes, on arrive à la sagesse, c’est-àdire à voir que chaque formule, soit religieuse, soit philosophique , est attaquable dans son expression matérielle, et que la vérité n’est que la voix de la nature, dégagée de tout symbole scolastique et de tout dogme exclusif. » Ainsi la religion, forme imparfaite du culte de l’idéal , fait retour à son principe et vient s’absorber dans l’art; tel est le dernier terme et la conclusion suprême des Etudes d'histoire religieuse.
Au sein des majestueuses formules qui la cachent plutôt qu’elles ne l'expriment, la pensée deM. Renan peut paraître impartiale et conciliante. C’est l’originalité et l’effet de ce style de donner à la critique la plus négative l’allure et le tour de la sympathie. Au fond, rien de plus radical que sa pensée sur l’origine des religions. Toutes, indistinctement, sont les produits spontanés des grands instincts imaginatifs de l'humanité. Ce sont les songes qui ont visité le berceau des races ou les visions prolongées de l’ignorance.
Nous ne relèverons qu’un seul point dans cette théorie. Nous avons dit plus haut qu’elle avait le tort de simplifier à l’excès la question des origines religieuses. Répondre à tout avec ce mot : la spontanéité, c’est en vérité trop facile et bien insuffisant pour expliquer ce miracle indestructible et permanent de la religion. J’ajouterai que la théorie, sous prétexte de résoudre la question, en supprime un des termes.
Ici j'ai besoin de ne m’avancer qu’avec des preuves et beaucoup de preuves en main. Un malentendu serait déplorable. 11 faut qu’à force de sincérité dans l’exposition, je me mette à l’abri de la sentence prononcée d'avance parM. Renan contre les critiques imprudents qui classent, de gré ou de force, les écrivains dans des catégories tranchées, et par la grâce desquels on est panthéiste ou athée sans le savoir. — Je me garderai donc bien de dire qu’il y a des traces nombreuses de l’esprit de Kant et de celui de Hegel dans la plupart de ses écrits. M. Renan nous assure, dans une phrase assez altière, qu’il admire la hauteur d’esprit de Hegel, mais qu’il a peu de points communs avec lui. Je me garderai bien d’insinuer qu’ici et là de vagues soupçons de panthéisme viennentà l’esprit du lecteur. Ces gros mots font horreur à un esprit aussi délicat , et ce n’est qu’à la dernière extrémité que je me résoudrais à les employer. Comment donc faire? Mon embarras est grand. J’estime que la doctrine de M. Renan, dans ses Étiules, supprime un des termes de la question religieuse, le plus élevé des deux, et je n’ose pas, je ne \eux pas employer les formules vulgaires qui caractérisent pour la foule ces sortes de doctrines. Je veux essayer de marquer par où se distingue, pour les esprits fins, celle de M. Renan et ce qui empêchera qu’on ne la confonde avec les variétés grossières du genre. Je tiendrais beaucoup à être de ce petit nombre qui sait discerner les nuances, l’auteur nous assurant que ce petit nombre, quand il s’agit des choses de
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l’esprit, est le seul dont le suffrage doive être recherché. Prouvons donc que nous avons le discernement des nuances, en disant que M. Renan conçoit Dieu à la façon de Kant dans la Critique de ta Raison pure^ et qu’il nous met en doute si la réalité divine survit à la délicate opération qu’il lui fait subir. L’expression ne peut, je l’espère, être plus circonspecte et plus mesurée.
Nous entendons bien retentir ici et là de nobles paroles qui nous apportent comme un vague écho de nos propres croyances. On nous parle de la conception et du culte du parfait, de nos aspirations à un idéal transcendant. Le parfait, l idéal, il semble que ces grands mots rendent je ne sais quel son divin, et l’on pourrait aisément s’y laisser prendre. Ce qui autorise encore l’erreur, c’est cette admirable aptitude du véritable artiste à s’initier par la sympathie à ces croyances mêmes que sa raison répudie. Telle de ces pages est faite vraiment pour séduire et désarmer la critique. Mais qu’on y regarde de plus près et l’on verra sur quel fond mobile repose la pensée de M. Renan.
Remarquons d'abord cette liberté sans limites, laissée à chacun de concevoir en toute chose la vérité à sa manière. M. Renan reconnaît expressément ce droit individuel de créer à sa guise les notions métaphysiques et semble ne redouter rien tant , en pareille matière, que les dogmes et les formules. — C’est pousser bien loin le libéralisme de la pensée. Je crains qn’une sympathie si large pour
l'œuvre de chacun de nous ne caclie un certain scepticisme. Quand on aime la vérité, on ne la livre pas si facilement en proie aux fantaisies de la conception individuelle. Si vous croyez qu’il y ait du vrai , indépendant de la pensée qui le conçoit, si vous pensez que ce n’est pas l’esprit humain qui fait la vérité en la pensant; en d’autres termes, si vous n’êtes pas sceptique, montrez-le donc d’une manière plus nette, et ne prêtez pas matière au malentendu. Sceptique, vous ne l’êtes pas, je le sais, et ce mot marquerait mal la nuance subtile de votre pensée. Je l’efface; mais votre critique, en rafQnant à l’excès sur les choses, est-elle donc si éloignée du scepticisme? Trop de finesse vous perd. A force de tout comprendre, je crains que l’on n’arrive à ne plus croire à rien.
Plus on presse dans le détail la pensée de M. Renan sur Dieu, dans les Études d’histoire religieuse, plus on arrive à se convaincre qu'elle se résume en une sorte de religion anthropologique. L’homme fait Dieu, crée Dieu en le pensant. Il appelle de ce nom sublime le mobile secret et intérieur (subjectif, comme diraient les Allemands) de toutes ses grandes aspirations. Dieu, c’est pour lui le type le plus élevé de la science, de l’art. C’est le vrai qu’il conçoit, c’est le beau qu’il imagine. C’est tout cela, mais ce n’est pas un être. C’est tout cela , mais ce n’est pas une réalité distincte de nous qui pensons : c’est l'esprit de l’homme réfléchi dans ce qu’il a de plus grand; c’est le cœur de l’homme réfléchi dans ce
L’ÉCOI-E ClUTlijUE.
qu’il a de plus pur. C’est toujours l’esprit et le cœur de l’homme. C’est toujours l'homme. Je sais bien qu’en amenant l’idée à ses dernières précisions, je cours risque de l’altérer; on le dira, on le croira même. Ce qui est essentiellement vague et flottant perd sa forme, quand on lui en donne une, puisque sa forme est précisément de n’en pas avoir. C’est là l’inconvénient nécessaire de toute discussion engagée avec un de ces esprits critiques qui prétendent pénétrer plus profondément que vous-même dans le fond le plus caché de votre croyance, mais qui ne consentent jamais à vous laisser prendre avec eux la même liberté, toujours prêts à se plaindre bien haut, dès qu’on essaye de préciser dans un sens ou dans un autre ce qu’ils pensent. Mais cet inconvénient, il faut bien que nous l'acceptions, sous peine d’abdiquer tout droit de contrôle réciproque sur ces grands juges de la religion et de la science. Résignons-nous à l’inévitable. Seulement, prenons toutes les précautions (jue peut prendre la prudence humaine, pour désintéresser au moins notre sincérité.
Ai-je tort de résumer, comme je l’ai fait, la doctrine théologique de M. Renan sous sa première forme? Ouvrons ses Eludes : « L’humanité n’est point composée de savants et de philosophes. Elle se trompe fréquemment, ou, pour mieux dire, elle se trompe nécessairement sur les questions de faits et de personnes... Mais elle ne se trompe pas sur l'objet même de son culte : ce quelle adore est réel-
lemetil adorable,' car ce quelle adore dans tes caractères quelle a idéalisés, c'est la bonté et la beauté qu'elle y a mises. » — « Lea symboles ne signifient que ce qu’on leur ordonne de signifier; l'homme fait la sainteté de ce qu’il croit comme la beauté de ce qu'il aime. » — « Une seule chose est nécessaire, mais cette chose renferme l’infini. Tout ce qui a pour objet les formes pures de la vérité, de la beauté, de la bonté morale c'est-à-dire, pour prendre l’expression la plus consacrée par les respects de l’humanité. Dieu lui-même, perçu et senti par l’intelligence de ce qui est vrai et l’amour de ce qui est beau , tout cela est sacré, tout cela est digne de la passion des belles âmes'. M 11 faut comprendre que le divin n’est pas un être, que tout au plus est-il une idée ou un ensemble d’idées, et qu’il n’est pas en dehors de l’esprit humain. — Dieu ne désigne pour l’homme réfléchi que la faculté de concevoir le vrai et le beau, et, comme le dit expressément M. Renan, la catégorie de l’idéal. J’aime mieux éiter qu’analyser : « Le mot Dieu étant en possession des respects de l'humanité, ce mot ayant pour lui-même une longue prescription, et ayant été employé dans les belles poésies, ce serait renverser toutes les habitudes du langage que de l’abandonner. Dites aux simples de vivre d’aspiration$ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots n’auraient pour eux aucun sens.
1. Études d'histoire religieuse, préface et p. 334, 423 et passim.
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L’ÉCOI-E CRITIQÜE.
Uites-leur d’aimer Dieu, de ne pas oITenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu , Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens déplus en plus raffinés, mais qu’elle ne remplacera jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu sera toujours le résumé de nos besoins supra-sensibles, la catégorie de l’idéal, c’est-à-dire la forme sous laquelle nous concevons l’idéal, comme l’espace et le temps sont les catégories des corps, c'est-à-dire les formes sous lesquelles nous concevons les corps. En d’autres termes, l’homme, placé devant les choses belles, bonnes ou vraies, sort de lui-même, et, suspendu par un charme céleste, anéantit sa chétive personnalité , s’exalte , s’absorbe. Qu’est-ce que cela, si ce n’est adorer'? »
Dieu est le résumé de nos besoins supra-sensibles, le nom collectif sous lequel nous rassemblons toutes les choses belles, bonnes ou vraies que nous concevons. Voilà qui semble assez clair. Et maintenant comprend-on bien en quoi consiste chez M. Renan ce sentiment des choses divines qui s’exprimait avec tant de charme dans ses premiers écrits, quand il ne s’affirmait pas encore avec cette hauteur de dédain et ce ton impérieux dont la sympathie est trop souvent blessée? Quand M. Renan nous assure que, loin de chercher à affaiblir le sentiment religieux, il voudrait contribuer en quelque sorte à l’élever et à