‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 18 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

Au reste, est-il jamais possible, quand on parle de M. Renan, de fixer la nuance fuyante de sa pensée? Les textes que nous avons recueillis dans les Études d'histoire religieuse nous donnent assurément l’idée d’une théologie négative, dont le véritable sens serait de résoudre Dieu en un certain ensemble d'abstractions produites et conçues par la raison. Mais nous avons négligé dans ce livre certains textes, plus vagues d’ailleurs et plus rares , d’où semble ressortir une autre manière de concevoir Dieu. Pour être critique exact, nous ne devons point omettre ce second point de vue, très-important dans l’histoire des idées de M. Renan, qui s’est développé plus tard et qui tend à dominer dans ses écrits les plus récents, particulièrement dans celui où l’habile écrivain essaye de démontrer, sous un titre légèrement ironique (l’/lcemr de la métaphysique), que la métaphysique n’a pas d’avenir parce qu’elle n’existe pas.

THAPITRE 11.

SouM ce nouvel aspect, ou pourrait croire que Dieu est tout autre chose que le résumé de nos plus hautes idées et le produit abstrait de la raison. On pourrait croire qu’i7 esl; M. Renan le dit même quelque part. Mais comment l’entend-il? 11 entoure sa pensée de tant de restrictions , il l’atténue par tant de réserves, que j’ai peur qu’il n’arrive à détruire Dieu une seconde fois.

D’abord, M. Renan tient à bien marquer la distance qui sépare sa doctrine, quelle qu’elle soit, des affirmations et des procédés de ce qu’il appelle la théodicée artificielle et de ce qui pour nous n’est autre chose que la théodicée instinctive de l’humanité, élevée à la science par le double travail de la réflexion et du génie. Voici son raisonnement : La théodicée n’a aucun fondement expérimental. L’existence et la nature d’un être ne se prouvent que par ses actes particuliers, individuels, volontaires, et si la Divinité avait voulu être perçue par le sens scientifique, nous découvririons dans le gouvernemeni général du monde des actes portant le caractère de ce qui est libre et voulu. Or la science ne découvre rien de semblable; loin de révéler Dieu, la nature est immorale; le bien et le mal lui sont indifférents . L’histoire de même est un scandale perma)ient au point de vue de la morale^.

L’histoire, comme la nature, révèle des lois; mai6 pas plus que la nature, elle ne révèle un plan tracé

' 1 . Avenir de la métaphysique.

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d’avance. Demander la Divinité à l’expérietice, c’est donc s’abuser. L’explication mécanique de la constitution du monde, telle que l’ont conçue Descartes, Huyghens, Newton, Laplace, n’est pas complète dans ses détails; mais elle est inébranblable dans son principe. L’abstraction n’est pas ici plus efûcace que l’expérience. Descartes, le premier, tenta cette voie, ditM. Renan (oubliant Platon et saint Anselme), et s’y montra au-dessous de son génie. Ni théodicée expérimentale, ni théodicée spéculative : M. Renan les égale dans son dédain.

Ces deux voies , l’expérience et la spéculation, étant fermées à l’homme pour s’élever à Dieu, que lui reste-t-il? Une seule voie, celle que tous les mystiques ont suivie, le sentiment. C’est aussi celle que préfère M. Renan, et voilà le sceptique de tout à l’heure parlant comme un mystique accompli. « Si l’humanité n’était qu’intelligente, elle serait athée... Dieu est le produit de la conscience, non de la science et de la métaphysique. Ce n’est pas la raison, c’est le sentiment qui détermine Dieu. » Ce mysticisme déborde en prières. On a remarqué dans les derniers écrits de M. Renan de sublimes apostrophes qui ne pouvaient s’adresser qu’à Dieu, et beaucoup de lecteurs, peu familiers avec les grands mouvements de l’âme et du style, ont dû en conclure que M. Renan croyait à la réalité personnelle de ce père céleste, lyriquement invoqué. Ils ont dit avec une apparence de raison qu’on ne prie pas le néant, qu’on n’adore pas une abstraction. Nous-même, avouons-le, nous

n’avons pas résisté k, l’entraînement de cette belle péroraison qu’on pourrait appeler le Pater noster de l’école critique : « O Père céleste, j’ignore ce que tu nous réserves. Cette foi que tu ne nous permets pas d’effacer de nos cœurs, est-elle une consolation que tu as ménagée pour nous rendre supportable notre destinée fragile? Est-ce là une bienfaisante illusion que ta pitié a savamment combinée, ou bien un instinct profond, une révélation qui suffit à ceux qui en sont dignes? Est-ce le désespoir qui a raison, et la vérité serait-elle triste? Tu n’as pas voulu que ces doutes reçussent une claire réponse, afin que la foi au bien ne restât pas sans mérite, et que la vertu ne fût pas un calcul. Une claire révélation eût assimilé l’âme noble à l’âme vulgaire; l’évidence en pareille matière eût été une atteinte à notre liberté; c’est de nos dispositions intérieures que tu as voulu faire dépendre notre foi... Sois béni pour ton mystère, béni pour t’être caché, béni pour avoir réservé la pleine liberté de nos cœurs’! « 11 semble, à entendre de si religieux accents, que nous soyons bien loin du doute. Cette page et quelques autres semblables plairont à ces âmes mystiques, qui ont horreur de la certitude et qui veulent se faire un mérite de croire, pour des raisons toutes personnelles, tout intimes, qui n’ont rien à voir avec la raison. Au fond, c’est toujours le principe cher à M. Renan , que l’idéal divin est l’œuvre intime des facultés de chacun,

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