‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 24 sur 89 · Avenir de la métaphysique · texte numérisé non relu

Avenir de la métaphysique

Digilized by Googic

L'ÉCOLE CRITIOUE. 99

de l’ôtre et de la réalité dans la physique, dans l'aslronornie, dans l’histoire; ce Dieu auquel la seule théologie applicable est la science du monde physique et du devenir; cet absolu qui, envisagé hors de l'humanité, n’est qu’une abstraction, qui, envisagé dans l’humanité, est une réalité; cet inûni qui n’existe que quand il revêt une forme finie et qui arrive à sa plus haute manifestation dans la conscience humaine? Soit. Est-ce là du moins la forme définitive de l’idée religieuse chez M. Renan? Nous saurons, en ce cas, à quoi nous en tenir. Mais, hélas ! je crains bien que sa fuyante pensée ne nous échappe encore, au moment où nous croirons la saisir, et que notre poursuite ne recommence sans trêve dans ces vagues ténèbres si favorables aux métamorphoses.

Voilà, en résumé, une théodicée d’ordre singulièrement composite. Spinosa et Kant, Hegel et M. Haniilton y contribuent pour la plus forte part. C’est de Kant que vient le premier axiome de la philosophie critique, à savoir, que les êtres métaphysiques se réduisent à de pures formes de l’entendement, d’où cette conclusion que Dieu, l’être rationnel par excellence, est la catégorie de l’idéal. C’est de la même source que vient à M. Renan cette incurable défiance à l’égard de la métaphysique, tissu d’illusions et de sophismes, travail d’esprits chimériques qui, ne comprenant pas que la seule valeur des idées pures est de coordonner les éléments de l’expérience, leur prêtent un objet réel

indépendant de notre pensée et de ses lois, et appliquent à ces objets transcendants ces mêmes catégories qui n’ont de sens que dans leur application aux choses sensibles. La transformation des lois intellectuelles en réalités intelligibles, voilà le fond de toute la polémique de Kant contre les systèmes; c’est aussi le fond de la critique de M. Renan sur la métaphysique. — A l’école de M. Hamilton, M. Renan a pris l'horreur pour toutes les formules qui tendent à faire de Dieu quelque chose. C’est à son exemple qu’il insiste sur la nécessité de laisser l’idée religieuse dans sa plus complète indétermination, sous peine de la dégrader; c’est à lui qu’il emprunte cette doctrine essentielle, à savoir, que l’Absolu échappe à l’esprit humain par sa nature même, que la vraie sagesse est de dire : il est, sans essayer de le concevoir; que nous ne pouvons rien déterminer en Dieu que par des attributs négatifs, tautologiques ou contradictoires, doctrine lésumée déjà il y a deux siècles par Spinosa dans cet axiome aussi contestable qu’il est célèbre : « Tout attribut déterminé en Dieu se résout dans une négation : omnis delerminatio, negatio est. » A Spinosa appartient aussi cette réflexion , si habilement commentée par l’école critique, sur l’absurdité des expressions dont se sert la théodicée vulgaire pour expliquer la nature et les attributs de Dieu. Toutes ces expressions, liberté ou nécessité, intelligence ou inconscience, impliquent, nous dit-on, une psychologie finie, (diacun de ces mots est une négation

de l’infinité. Tous sont relatifs à l’homme et n'ont pas de sens appliqués à Dieu. Spinosa avait dit la même chose avec une grande force, répétant avec une singulière insistance cette objection , fondamentale dans son système, et l’exprimant sous une image saisissante quand il soutient qu’il n'y a pas plus de rapport entre ce que peut être l’intelligence du Dieu et ce qu’elle est dans l’homme, qu’il n’y en a entre le Chien, signe céleste, et le chien animal aboyant.

C’est Hegel et son école qui ont fourni les arguments contre l’anthropomorphisme psychologique, dont l’absurde principe, nous dit-on, est de personnifier l’absolu, de concentrer dans un moi déterminé l’universel, l’infini, ce qui par nature est la négation même du moi, l’infini étant ce qui embrasse et contient tout, ce qui, par conséquent, n’exclut rien. .\ la même source se rapportent visiblement ces formules sur l’absolu de la Justice et de la raison se manifestant dans l’humanité, sur le sens de la vraie théologie, qui est la science du devenir, sur la véritable explication du monde où le philosophe voit la trame sans fin des créations divines’. Peut-être aussi M. Cousin pourrait-il re-

1. « De qui est donc cette phrase, > écrivait tout récemment M. Renan : e Dieu est immanent, non-seulement dans l’ensemble « de Tunivers, mais dans chacun des êtres qui le composent,

< seulement il ne se connaît pas également dans tous. Il se con-

< naît plus dans la plante que dans le rocher, dans l’animal que * dans la plante, dans l’homme que dans l’animal, dans l’homme

vendiquer sa part d’invention dans cette théorie de la spontanéité qui joue un si grand rôle chez M. Renan, et que l’on emploie avec une merveilleuse aisance à expliquer l’inexplicable, le grand mystère des origines, la naissance des religions et celle du langage. On ignore, nous dit-on, les forces cachées de la spontanéité. M. Cousin nous les avait pourtant révélées avec éclat. La mystérieuse puissance des facultés humaines dans le libre essor de tous leurs grands instincts, dans l’innocence presque divine de forces naissantes qui ne connaissent encore ni l’obstacle ni la limite, antérieurement à la réflexion, qui vient tout restreindre en précisant tout, voilà certes des idées bien familières à l’école de M. Cousin, et dont la trace s’est particulièrement conservée dans les fragments de ses anciens cours*. Que dire enfin de cette doctrine, si chère à M. Renan et si vivement combattue à l’Institut, sur l’aptitude exclusive et fatale des rtices à telle ou telle conception tbéologique , sur cette prédisposition de tempérament qui ferait des Sémites le peuple monothéiste par excellence dans l’absence complète de toute influence historique ou traditionnelle, sur ces variétés d’organisation qui distribueraient, selon

€ intelligent que dans l’homme borné, dans l’homme de génie € que dans l'homme intelligent, dans Socrate que dans l’homme c de génie, dans Bouddha que dans Socrate, dans le Christ que € dans Bouddha? » 'Voilà la thèse fondamentale de toute notre théologie. S> c’est bien là ce qu’a voulu dire Hegel, soyons Hé géliens. » (Avenir des sciences naturelles.)

Page 1