I. V. les Premiers essais de philosophie
lui, d’une si inégale façon, l’idéal religieux parmi les hommes? Je ne vois là qu’une application périlleuse d’une physiologie fort contestable à l’histoire morale de l’humanité, que l’on scinde en grandes races et en races inférieures, à laquelle on refuse la communauté des grands instincts, la possibilité d’arriver un jour à la possession de la même vérité, le droit au même patrimoine d’idées morales et religieuses, l'égale participation au divin *.
C’est encore une singulière politesse que faisait naguère au naturalisme le plus radical M. Rençin racontant, à sa manière, dans un écrit sur V Avenir des sciences naturelles, le développement du monde depuis l’atome jusqu’à l’homme, décrivant les conquêtes futures de l’homme par la science, et s’écriant : « Dieu alors sera complet, si l’on fait du mot Dieu le synonyme de la totale existence. En ce sens. Dieu sera plutôt qu’il n’est : il est in fieri, il est en voie de se faire. » 11 ajoutait, il est vrai, que s’arrêter là serait une théologie incomplète; que Dieu est plus que la totale existence ; qu’il est en même temps l’absolu ; qu’il est le principe vivant du bon,
1. Sur ce point, que nous ne pouvons toucher qu’en passant, puisqu’il s’agit ici de métaphysique et non d’histoire, nous renvoyons le lecteur aux comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (8 et 15 juillet 1859). Une discussion s’est engagée sur cette thèse du monothéisme chez les races Sémitiques, expliqué par des conditionspurement physiologiques. Il faut suivre, dans le compte rendu, les progrès de la discussion. On verra comment l’auteur de la thèse, rudement combattue, l’amende successivement jusqu’à la rendre presque méconnaissable à l'ceil même d'un père.
CHAPITRK II.
du beau, du vrai. Mais il y a donc deux catégories en Dieu, deux Dieux, celui qui est éternel et immobile et celui qui est soumis au progrès, qui est en voie de se faire? Quelle conception bizarre ! Et puis, ce Dieu éternel et immobile existe-t-il? A-t-il une réalité? « Il est, dit-on, le principe vivant du beau, du vrai, du bien. » « Vous êtes bien vite satisfait, répond un autre critique (un ami de M. Renan), satisfait à bon marché! Qu’est-ce que c’est que cela, un principe vivant? Si cela vit, c’est autre chose qu'un principe; et si ce n’est qu'un principe, cela ne vit pas. » I.a liberté d’esprit qui touche à chaque instant aux contradictions les plus extrêmes , s’appelle d’un autre nom.
Il n’y a, à vrai dire, de nouveauté philosophique, dans ces éléments assez disparates, que leur mélange même. Nous n’avons pas cherché ces rapprochements pour le puéril plaisir d’enlever quelque chose à l’originalité deM. Renan. L’originalité serait d’un prix, médiocre en matière religieuse. Notre seule intention était de rendre sensible à tous le caractère philosophique de cet ingénieux et flottant esprit, l’indécision entre les influences diverses, la mobilité d’idées qui le porte successivement de Kant à Hegel, de Hegel à Spinosa, de Spinosa aux mystiques, de ceux-ci aux physiologistes, pour le ramener ensuite aux régions tempérées où habite la discrète sagesse de M. Hamilton. Si j’essayais de caractériser en deux mots tant de contrastes, dont l’unité ne peut se faire que parla sincérité du
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mobile esprit où ils se produisent, je dirais que M. Renan représente alternativement cette double et contradictoire tendance de notre temps, le doute et une sorte de mysticisme poétique, l’élan du sentiment lyrique qui espère et qui rêve, l’analyse critique qui dépeuple le ciel; c’est un sceptique touché de la grâce de l’Infini et qui l’adore en le niant.
Sur les traces de Hegel, comme sur les traces de Kant, c’est toujours le divin, la foi au divin que nous rencontrons, à la place de Dieu et de la foi en Dieu. Le divin n’est probablement pas un être, mais c’est assurément ce qu’il y a de plus noble et de plus élevé dans tous les êtres. Le rechercher, le contempler partout où il a laissé sa trace et son reflet, dans les formes et les couleurs de la beauté physique, dans la pensée et dans l’action, dans le génie et dans l’héroïsme, dans les inspirations de la science et de l’art, dans la grandeur morale surtout, la plus divine de toutes les grandeurs, voilà ce qui donne du prix à la vie et ce qui doit consoler l’humanité de perdre son Dieu. Nous pourrions demander à M. Renan s’il est possible d’admettre que 1 homme trouve en lui-même l’origine et le principe du divin qu’il met dans sa vie. D’autre part, s’il va le puiser plus haut que lui, quelle est cette source, où est-elle? Comment communique-t-elle à nos pensées et à nos actions sa bienfaisante vertu? Nous reviendrions ainsi indirectement à ce problème de Dieu que l’on ne peut éluder, i|ui se pose avec obstination à tous les degrés de la
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vie intellectuelle et morale, sollicitant sans cesse, inquiétant sans trêve ceux qui veulent le franchir sans l’avoir résolu. Cette inquiétude est sensible chez M. Renan, c’est même là une des parties les plus hautes et les plus touchantes de son talent. On s’aperçoit aisément que ce mystère, dont il écarte la solution métaphysique à la fois et humaine, l’attire irrésistiblement et le trouble, l’obsède et le charme, et qu’il lui est également impossible de se satisfaire sur cette grande question et d’abdiquer la recherche.
M. Renan essaye de tromper cette douloureuse inquiétude en étendant au delà de toute borne l’extension d’un mot qui lui est cher, la religion, en y ramenant l'amour de toutes les grandes et belles choses, tous les nobles instincts, les goûts élevés, cette passion délicate, cet épicurisme savant de l'idéal, qu’il comprend si bien chez les autres et qu’il sent si profondément en lui-même. Il répète à chaque instant, et sous mille formes, que toutes les questions sur Dieu n’importent que médiocrement à la religion; que du moment qu’on croit à la liberté, à l’esprit, on croit à Dieu; qu’aimer Dieu, connaître Dieu, c’est aimer ce qui est beau et bon, connaître ce qui est vrai ; que la véritable théologie aboutit comme culte à la poésie et à l’art, et par-dessus tout à la morale. L’homme religieux n’est pas celui qui professe sur la Divinité quelque aride et inintelligible formule; c’est celui qui prend la vie au sérieux et emploie son activité à la poursuite d’une
fin généreuse. L’iioinnie frivole, superficiel, sans haute moralité, voilà l’impie. — Sans doute aucune profession de foi, aucune démonstration pharisicnne ne prévaudra jamais contre la bassesse des idées ou celle des sentiments. La haute moralité sera toujours un des signes et des caractères de l’homme vraiment religieux. Mais celte condition suffît-elle? Est-ce assez, pour être un homme religieux, de poursuivrç une fin généreuse par la science, l’art ou l’héroïsme? Ou changez le sens des mots, ou reconnaissez qu’il manque à cette définition un élément indispensable, la piété, l'amour de Dieu qui suppose avant tout la croyance en Dieu. Cet homme qui prend la vie au sérieux et qui la consacre par une noble activité, je l’appellerai, d’après les circonstances, un penseur, un artiste, un savant, un héros même, s’il porte son activité aux grandes choses. Mais je ne l’appellerai pas un homme religieux, s’il ne croit pas en Dieu. Chacune de ces fins est elle-même, et la religion en est une autre, qui ne peut se séparer sans doute de la haute moralité, qui s’en distingue pourtant. Les mots ont une signification qu'il faut respecter, sous peine défaire violence aux idées. Vous confondez la morale avec la religion, et de fait ces deux choses ne doivent pas se distinguer, si Dieu n’est qu’un nom vague sous lequel chacun résume, à sa manière, les généreux instincts qu'il trouve dans son cœur. Je sais que cette confusion de mots ne se pratique pas seulement dans les hautes régions de la critique; qu’il est du meilleur goût,
même parmi les gens du mondOj de professer la ivligion de l’art, celle de la nature, celle de l’amour; que sais-je encore? de se croire quitte envers Dieu parce qu’on est délicieusement ému à propos d'un trait d’Léroïsme ou de dévouement, d’un grand spectacle des montagnes ou de la mer, moins que cela souvent, à propos d’un tableau ou' d’un concert. On prodigue le mot en l’appliquant indistinctement à toutes les vibrations de l’être moral ou physique. Mais je regrette qu’un écrivain aussi distingué que M. Renan consente à ces altérations de la langue et les autorise par son exemple. Que la poésie, que l’art, que la morale nous désintéressent de nousmêmes et nous arrachent aux pensées vulgaires; qu’il y ail une affinité naturelle entre tous les grands instincts de la nature humaine, et que toute émotion noble portée à son plus haut degré, s’achève et s’absorbe dans le sentiment de l’inlini, qui songerait à le nier? Mais tout cela n’est pas la religion. L’objet de l’art, c’est le beau; l’objet de la morale, c’est le bien ; l’art et la morale aboutissent au culte de l’idéal (jui ne se confond pas avec la religion. Ou la religion n’est rien par soi et fait double emploi avec la morale et l’art, ou il faut bien reconnaître qu’elle a son objet propre, par lequel elle se définit, en vue duquel elle existe, et qui n’est, ne peut être que Dieu, non pas ce Dieu vague et abstrait, résumé des idées de la raison, ni même cet infini des Hégéliens qui s’engendre et se révèle dans le Monde, mais un Dieu qui soit la plus haute et la plus sainte des réa-
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lités au lieu d’être la négation ironique ou sentimentale de Dieu.
D’ailleurs, la morale qui est le culte par excellence, pour M. Renan, à quoi se rattache-t-elle dans cette philosophie critique qui refuse à l’esprit humain toute vérité absolue, impersonnelle? Pourquoi cette idée du devoir serait-elle douée d’un privilège de certitude supérieure, en contradiction avec tous les principes de la critique? Est-ce qu’elle ne varie pas entre les hommes aussi bien que les idées métaphysiques? Croit-on, par hasard, qu’il fût malaisé de marquer les vieissitudes des principes de la morale, leurs progrès ou leurs défaillances, les époques de leur décadence ou de leur triomphe dans la variété infinie des civilisations? Si la diversité des conceptions théologiques est au fond de tous les arguments de la philosophie critique contre les formules religieuses, la logique appliquera le même argument aux idées morales, marquées, sans contredit, dans leurs applications historiques, du même sceau de l’humaine «fragilité. S’il est vrai qu’il n’y ait que du relatif dans la pensée de l’homme, pourquoi y aurait- il de l’absolu dans son action? Le devoir, le dévouement n’ont dès lors qu’une beauté relative, humaine; ils ne représentent plus qu’une forme, une loi de notre raison , ils expriment à leur manière la catégorie de l’idéal; ils pourraient bien n’être, comme les idées de substance et de cause, qu’une illusion d’optique. Qu’importe que ces no-
lions s’appliquent à l’action et non plus à la pensée? Cela suffit-il pour en changer l'essence? Pourquoi la règle de la liberté participerait-elle à plus d’être, à plus de réalité que les règles de notre raison? Formes de notre activité ou formes de notre entendement, n’est-ce pas toujours de l'homme, c’est-à-dire du variable et du relatif? Il ne suflit pas de dire que le divin se réalise en nous par la vertu ; que l’homme est d’autant plus homme que la vie morale s’élève et s’élargit en lui; il ne suffit pas de nous parler en beau style de la merveilleuse efficacité du devoir pour édifier et purifier les âmes. H faut voir sur quoi s’appuie cette morale, éloquemment célébrée. On prétend qu’elle s’appuie sur le sentiment delà noblesse humaine et sur un fondement plus sûr encore, la conscience du penseur'. Mais la conscience, le sentiment, c’est ce qu’il y a de plus subjectif, de plus personnel en nous. Ce que vous appelez le devoir ne doit être rien pour vous qu’une manière de sentir la vie; ce que vous appelez la bassesse des sentiments et des actes ne sera qu’une autre manière d’être. Qu'une de ces façons de vivre vous paraisse fort supérieure à l'autre, je le crois, mais c’est là pure affaire de goût, pure sensibilité d’artiste, une nuance esthétique voilà tout, si vous retirez à la raison de l’homme son point d’appui dans l’absolu.
Ou bien, si vous trouvez ici un obstacle que rien I. Avenir Je Ui mélaphi/siijue.
l’école critique.
ne puisse vous décider à franchir, si vous sentez dans votre conscience une invincible répugnance à frapper l’auguste, la sainte loi morale du même interdit dont vous frappez avec un triste courage Dieu et la métaphysique tout entière; si, à l’exemple de la critique de Kant, la vôtre hésite sur ce point et désarme devant cette simple notion du devoir, faites donc ce que Kant a osé faire et suivez son exemple jusqu’au bout. Sur cette base retrouvée dans les profondeurs de la conscience humaine, rétablissez tout le reste, il le faut. La métaphysique touche par trop de points à la morale pour que l une, relevée, ne relève pas l’autre. Qu’est-ce que la loi morale sans la notion d’un Dieu juste et saint, d’un Dieu juge et père de l’humanité souffrante, d’un Dieu principe et sanction de cette loi? Une abstraction pure, sans appui dans le vide inûni, perdue dans le ciel désert des êtres intelligibles, que l’inexorable critique a ramenés à leur véritable condition de pures formes régulatrices de l’entendement. Que dis-je, une abstraction? C’est une contradiction formelle dans une philosophie dont le premier dogme est d’exclure de la science et de la pensée toute vérité impersonnelle. La raison ne souffre pas ces choix arbitraires entre le vrai et le bien. S’il y a du bien absolu, il y a du vrai absolu. Le vrai est le bien de la pensée, comme le bien est le vrai de l’action. Si le devoir est autre chose qu’une fantaisie émue ou que la volupté délicate d’une conscience bien née, le sentiment et la notion de Dieu, aussi irrésistibles chez
nous que le sentiment et l’idtie du devoir, seront autre chose qu’une manière d’imaginer et de sentir, qu’une catégorie de l’entendement ou qu’une forme de la sensibilité. D’ailleurs, si le devoir est absolu, il ne peut l'être que par son rapport à Dieu. Voilà ce que Kant a profondément aperçu, voilà ce qui l’a décidé à cette belle évolution de la pensée, se retournant d’un vaillant effort contre elle-même el relevant la métaphysique de ses ruines.
Le devoir, c’est le dernier point d’appui, arbitrairement conservé, qui reste à M. Renan dans la croyance humaine écroulée de toutes parts sous les coups de la critique. Mais .s’y tient-il au moins d’une prise toujours assurée? Et ne pourrait-on surprendre ici et là quelques défaillances , quelques langueurs? Serait-il si téméraire d'interpréter quelques aveux dans le sens d’un demi scepticisme, môme en morale? Ce qu’il estime le plus en toutes choses, c’est l’effort. Il aime à répéter que l’effort vaut mieux que le résultat. Sans doute l’effort ne tire ni sa qualification morale ni son prix du résultat obtenu ou manqué. Ce serait la pire des dégradations que d’estimer l’acte humain d’après l'effet produit. Mais n’y a-t-il que ces deux éléments à considérer dans l’acte, l'effort et le résultat? 11 y en a un troisième, le plus important de tous à nos yeux, et que M. Renan semble mettre en oubli, c’est le mobile même qui détermine l’effort. Le but en vue duquel se déploie la force, voilà ce qui qualifie l’acte et en mesure la moralité. Les efforts ne sont no-
l’école critique. 113
bles qu’autant qu’ils poursuivent des fins généreuses. Mais l'acte réduit à lui seul, ramené en soi, n’a rien qui soit nécessairement moral. Sans doute l’effort vaut mieux que le résultat, mais parce qu’il emprunte sa valeur à la cause qui le déploie et l’exerce. Il y a quelque affinité, sur ce point, entre la pensée de M. Renan et celle de Goethe, quand il disait : L’action c’est le bien. Vérité très-incomplète et dangereuse sous cette forme. L’action est bonne quand elle se dirige, quand elle se règle sur un idéal. Elle n’est en soi ni bonne ni mauvaise, si vous faites abstraction d’un bien absolu par lequel elle se caractérise. N'y aurait-il pas un curieux rapprochement à faire entre cette doctrine morale, qui estimerait l'effort sans tenir compte du but qu'il poursuit, et cette doctrine intellectuelle qui, refusant à l’homme toute vérité impersonnelle, estime que la science n’a de valeur que par l’activité de l’intelligence quelle déploie et que la recherche par elle-même vaut mieux que tous ses résultats? L’unité de ces deux doctrines serait , à ce qu'il semble , cette idée qu’il n’y a d’absolu nulle part, ni dans les principes qui règlent la pratique, ni dans les principes qui éclairent notre raison.
Quel doit être le résultat de la philosophie critique, sinon de désintéresser l’homme des grands efforts et des grands travaux, du devoir qui ne se réalise que par une lutte constante de l'homme contre lui-même, aussi bien que de la science qui ne
s’acquiert qu’au prix d’un renoncement héroïque aux intérêts vulgaires ou aux plaisirs faciles de la vie? A quoi bon ces fatigues et ces sacrifices, si nous ne travaillons pas pour le certain, pour l’absolu? L'absolu seul, le certain en toutes choses vaut qu’on s’immole. Sans doute le découragement n’est pas à craindre pour les esprits distingués que soutiennent les instincts supérieurs, empreints au fond de leur nature, que soutient surtout la plus noble jouissance donnée à l’homme, celle d’une pensée étendue et active. .Mais que ne doit-on pas craindre, si cette philosophie s’étend au delà d’un certain cercle d’intelligences aristocratiques? 11 y a là un péril signalé avec une grande Justesse de raison par un écrivain philosophe qui ne sera pas suspect, à coup sûr, de partialité contre les nouvelles écoles :
Puissante en tout temps par l'érudition et par la dialectique de ses adeptes, l’école critique est surtout dangereuse, par la contagion de son esprit et de ses principes, aux époques d’affaissement moral, où le cœur, pour se corrompre ou pour s’abaisser, ne demande à la raison qu’un sophisme spécieux. La philosophie critique n’aime pas les fanatiques, comprend peu les martyrs, et ne se pique guère d'inspirer les héros. — Je conviens que Kant était d’un autre avis. Sons la froide analyse du critique, on sent le coeur d’un ardent ami de l’humanité, d’un philosophe de ce siècle où la sagesse quelque peu brahmanique de nos savants était peu de saison. Si les exceptions ne sont pas rares, c’est que la doctrine ne fait pas tout l’homme. Mais il est une chose que le philosophe antique semble ignorer : c’est que la science, elle aussi, la science pure, a besoin de foi, car elle a aussi son héroïsme. Pour penser comme pour agir, le philosophe a besoin de
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croire à autre chose qu’à lui-même, qu’à son esprit, qa’à ses idées, qu’à ses sentiments et à ses sensations. L’étrange égoïsme dans lequel l’enferme cette philosophie le pétrifie et l’éteint... S'il est reconnu que la métaphysique n’est pas en mesure d’offrir à l’esprit moderne des garanties suflisanles de vérité , il vaut iuieu.x alors renoncer à la poursuite des problèmes dont elle s’occupe et en décourager les bons esprits. Mais que l’on conserve la métaphysique, non-seulement dans le passé, mais encore dans l’avenir, uniquement pour ménager à la cridque le plaisir d’étudier, de décrire, de classer les rêves, les observations, les vains systèmes de l’esprit, voilà ce que je ne puis admettra. Passe encore pour l’histoire, bien que ce soit en diminuer singulièrement l’intérêt. Mais l'histoire d’une science sans objet n’est pas chose assez sérieuse pour se continuer indéfiniment. Si la métaphysique n’est qu’un jeu de logique, il appartient au xix* siècle d’en clore la tradition. Qu’on ne nous parle donc plus de Dieu, ou qu’on nous en parle comme d’une vérité absolue, non d'une simple idée. Je sais que la philosophie allemande a trouvé moyen d’identifier l’être des choses avec la pensée. Qu’on s’explique alors, et qu’on nous montre clairement que le mystérieux noumène n’existe que dans notre esprit'.
C’est en cee termes décisifs qu’un esprit vigoureux, habitué à aller jusqu’au terme de ses idées, somme la philosophie critique de conclure. Ce parti pris de négations discrètes, mêlées à propos d’affirmations bien vite retirées, est insoutenable à la raison. Il faut sortir de ces perpétuels sous-entendus, de ces réticences naïves ou calculées, de ce mélange d’adoration mystique et de sceptique hardiesse. La logique le veut. Oui , mais on ne peut sortir de là