LA VIE DE JÉSUS
L’école critique et spécialement sa méthode théologique, la notion , de plus en plus réduite, qu’elle nous donne de Dieu, tout cela serait incomplètement connu, si l’on négligeait d’étudier les applications de celte méthode à la critique des Origines du Christianisme dans le livre le plus populaire de M. Renan, la Vie de Jésus.
Nous ne tiendrons aucun compte d’un préjtigé fort répandu qui prétend interdire ces sortes de questions à tout profane, c’est-à-dire à tout écrivain non initié aux mystères sacro-saints des langues Sémitiques et de la littérature Talmudique, aux derniers secrets de l’exégèse allemande, non plus qu'aux pro-
fondeurs de la philologie comparée et de l’archéologie, à la science des ruines et des langues, cette source de l’histoire, qui menace d’absorher toutes les autres. Sans me permettre de juger ce que valent, au fond, les hautes prétentions que nous voyons s’improviser parmi nous au monopole de ces sciences subtiles et rares, sans négliger, pour mon humble part, les résultats sérieux acquis par cliacune d’elles, je déclare que je me contenterai à moins de frais dans l’étude qui va suivre. J’examinerai le livre de M. Renan selon les règles les plus simples de la critique ordinaire, recourant aux textes qu’il cite, contrôlant sa méthode par elle-même, par les principes qu’il pose, par les applications qu’il en fait. Cette méthode, de l’auteur, appliquée à la vie de Jésus, n’est d’ailleurs, on le verra bien, que la suite naturelle de sa méthode générale. Nous reconnaîtrons les procédés et les principes qui nous sont déjà familiers. Ce n’est pas de théologie, c’est encore de philosophie qu'il s’agit ici.
Je ne m’étonne guère du bruit qui s’est fait autour de la Vie de Jésus. Le Christ étant la plus haute expression de la conscience religieuse dans le monde, on ne peut toucher à ce nom divin, sans faire vibrer les plus fortes et les plus nobles passions de l’âme humaine. A voir ce qui se passe, à entendre les puissantes colères et les cris d'enthousiasme qui ont accueilli ce livre, il est assez clair que nous sommes loin de cette situation d’esprit que dénonçait [.amennais dans l’Essai sur l'indifférenre. Ces grandes
émotionâ, qui soulèvent un pays, témoignent hautement que la vie morale n’est pas près de s’y éteindre.
Ce qui m’étonne plus que le retentissement du livre, c’est que ce livre ait paru surprendre un si grand nombre de personnes, et qu’on y ait pu voir, selon les points de vue différents, une nouveauté hardie ou un scandale inattendu. 11 est sorti tout naturellement d’une longue élaboration qui se poursuit depuis près d’un demi-siècle en Allemagne, depuis plus de vingt ans en France, et dont les principales manifestations ont été, de ce côté du Rhin, la traduction de l’ouvrage de Strauss par ^1. Littré, les publications de MM. Michel Nicolas, Reuss, Colani, et particulièrement les études critiques, fort remarquées, de MM. Schérer et Réville. En dehors de ce travail d’exégèse protestante ou de critique radicale , quel témoin intelligent des choses de l’esprit n’a pas remarqué, dans ces dix dernières années surtout, la curiosité émue, la passion avec laquelle les poètes, les romanciers eux-mèmes, les historiens et le public à leur suite, ont abordé sous toutes ses faces le problème par excellence, la question du Christianisme? Le moyen le plus sûr d’intéresser, d’émouvoir les lecteurs, n’a-t-il pas été, dans ces dernières années, de plaider quelque grande thèse religieuse ? 11 y avait là certainement un signe des temps.
Mais c’est surtout dans les travaux personnels de .M. Renan qu’était écrite, en traits visibles, l’an-
nonce, la promesse de ce livre. Bien avant la fameuse leçon du Collège de France, qui souleva tant d’émotions, bien avant l’œuvre nouvelle qui vient de les raviver, les lecteurs qui savent lire auraient pu tracer, d’après les propres indications de M. Renan, l’esquisse de ce livre, en révéler d’avance l’esprit et la méthode, le construire presque tout entier, moins les détails, qui ne relèvent que de l’art. La Fie de Jésus était toute dessinée (et même avec plus de relief et de force), dans des articles sans signature que publia en 1849 la Liberté de penser (les Historiens critiques de Jésus), et qui reparurent sept ans plus tard, avec quelques atténuations, dans les Études d’histoire religieuse. Cette œuvre n’est donc rien moins que nouvelle, puisqu’elle résume toute la vie intellectuelle de M. Renan, ses travaux depuis quatorze ans. Elle est l’expression de ce talent tout particulier, dont l’originalité consiste dans l’interprétation poétique et littéraire des derniers résultats de la critique allemande, qu’il introduit dans la littérature française et qu’il réussit presque à y acclimater en les adoucissant, en leur faisant perdre, à coup sûr, quelque chose de leur franchise et de leur ingénuité scientifique.
Cette Me de Jésus n’a donc pu surprendre que les lecteurs naïfs ou frivoles. Il est vrai que le nombre en est grand, même dans ce public privilégié auquel M. Renan s'adresse de préférence. En France, les principes, dans leur généralité abstraite, n’effrayent que ceux qui savent prévoir. La hardiesse
même de ces principes est loin de nuire à leur succès. Ce n’est qu'à l’heure des applications, quand la dernière conséquence a été tirée, que nos beaux esprits, intrépides jusque-là , font leurs réserves. Il faut, pour qu’ils s’arrêtent, que le dernier mot ait été dit.
Ce dernier mot, tous les écrits de M. Renan avaient pour but d’y préparer l’esprit français. Avec quels applaudissements n’a-t-on pas accueilli les brillantes et innombrables variantes de ce thème fondamental : à savoir que tout ce qui n’est pas un fait ou un être sensible, physique, naturel, ne peut exister qu’à titre d’idée; qu'il n’y a rien de réel en dehors de la nature, laquelle comprend les êtres et les phénomènes physiques, les êtres et les phénomènes humains ; qu’une prétendue réalité qui ne serait pas comprise dans la nature, ne pourrait être qu’une abstraction réalisée; que Dieu, par exemple, à le bien prendre, et si l’on veut débarrasser l’idée des formes vulgaires et matérielles qui l’enveloppent. Dieu ne peut être que la catégorie de l’idéal dans notre esprit. Nous connaissons tout cela.
Nous connaissons aussi les conséquences de ces principes : Toute intervention de Dieu dans le monde est impossible, puisque Dieu n’est pas un être, mais seulement la forme supérieure de nos idées, une pure idée. La volonté chimérique d’un Dieu qui serait un être, ne trouve sa place ni dans le tissu des choses humaines, ni dans la série des faits de la nature. Toute trace de volonté autre que la vo-
lonté de l’homnie, toute insertion d'un acte libre autre qu’un acte humain dans la trame des actions et des réactions mécaniques, est une impossibilité pure, qui ne se discute même pas, qui implique dans ceux qui prétendent voir quelque chose de semblable, un reste de superstition.
S’il n’y a de cause libre, dans toute l’étendue de la réalité, que l’homme, dès lors doivent tomber les pieuses illusions du philosophe et de l’historien, qui ont, jusqu’à ce jour, reconnu les marques d’une puissance suprême, adoré les vestiges sacrés d’un plan divin dans l’économie du monde et dans la conduite de l'histoire. La notion de la Providence est exilée définitivement de la science.
Notons, en passant, les contradictions de l’opinion (je parle du public intelligent, lettré). Jusquelà, il y avait eu des protestations individuelles contre les principes développés par M. Renan, il n’y avait pas eu de ces mouvements passionnés et contraires d’opinion dont nous venons d'être témoins. On dirait vraiment que tant qu’il ne s’agissait que de Dieu et de la Providence entre M. Renan et ses adversaires, ce n’était qu’une querelle d’école. On applaudissait presque unanimement aux élégantes hardiesses de cette critique novatrice, dont le moindre tort était de gêner les habitudes de la philosophie officielle et de déranger son vocabulaire. Charmantes espiègleries d’esprits libres et dégagés du joug, contre M. Cousin, contre les philosophes de la Sorbonne et de l’Université.
On ne s'est ému que le jour où la critique, ayant déblayé le terrain des chimères métaphysiques, a voulu, victorieuse et applaudie, passer sur le terrain réservé des mystères et dès miracles. On avait souffert assez patiemment que la Providence fût exclue du Monde et de l’Histoire. Une pruderie bien tardive a crié au scandale quand le surnaturel a été mis en discussion, ou plutôt en dehors de la discussion, comme impliquant dans ceux qui l’admettent, crédulité ou imposture. Plusieurs de ceux qui riaient fort librement des mésaventures de l’école spiritualiste, ont trouvé de mauvais goût que le surnaturel fût menacé dans la Religion, quand ils avaient consenti sans peine que l’élément divin, sous le nom de Métaphysique, fût chassé de la philosophie. L’Opinion, eu France, est sujette à ces étourderies et donne trop souvent sa mesure par des inconséquences de ce genre.
D’après ces principes, qui sont ceux de l’école à laquelle appartie.it M. Renan, la critique religieuse ne peut plus avoir qu’un but, expliquer par l’homme et par le travail de ses facultés, dans certaines circonstances données, le mystère de la formation des religions. La Nature et l’Homme étant les deux termes de la réalité, tout ce qui dépasse l’un ou l’autre doit être ramené par la science à sa véritable explication, réduit à la mesure d’un fait physique ou d’un fait humain. Rendre sensibles les procédés par lesquels s’est formé le Christianisme en tenant compte des circonstances de temps, de
lieu, de climat, de race et des forces cachées de la spontanéité, c'est-à-dire de ce que peut inventisr dans son libre élan l'imagination ignorante et crédule; faire toucher du doigt le germe d’où la légende doit éclore et les moyens naturels par lesquels elle se développe, en montrant par une analyse analogue à celle de la chimie comment se combinent les influences de la Nature et de l’Histoire avec les grands instincts imaginatifs de l'humanité, voilà ce que se propose M. Renan dans cette vaste Histoire des origines du Christianisme, dont il nous donne aujourd’hui la première partie.
A-t-il réussi dans cette entreprise d’une Fie de Jésus, purgée do l’élément du surnaturel? Dans quelle mesure peut-on admettre que sa grande thèse y ait été démontrée ?
Pour en juger impartialement (à supposer que l’impartialité fût possible ou désirable en pareille matière), il faudrait prendre pour sujet d’expérimentation un esprit placé dans des conditions particulières. Si nous le choisissions parmi les rationalistes exclusifs, très-décidés contre le Christianisme, il est à supposer qu’il ne verrait, dans la tentative de M. Renan, qu’un essai de démonstration inutile, languissante, trop voilée et trop atténuée. Si nous le prenions parmi ces âmes pieuses dont la foi n’a jamais été tentée, il est probable que ce livre serait considéré comme une révolte impie, sacrilège, qui doit être châtiée non par la critique, mais par l’anathème.
L’ÉCOl.E CRlTluüE.
En dehors de ces deux points de vue, le point de vue rigoureusement rationaliste d’où l’on raillera toujours la sentimentalité que M. Renan apporte dans ses exécutions, et le point de vue de la foi absolue, qui ne peut considérer qu’avec colère un pareil livre, j’imagine une de ces situations moyennes d’esprit qui ne sont pas rares de notre temps, et qui comportent certaines prédispositions religieuses trèssincères, sans exclure des doutes, des défaillances de foi, sans exclure surtout une curiosité très-éveillée sur ces matières. Je suppose quelque lecteur, chrétien par tempérament d'âme, par inclination, mais en même temps une de ces intelligences touchées de l’esprit du siècle, plus ou moins envahies suf certains points et pénétrées par la critique du dehors ; très-familière avec les exigences et les procédés de la science moderne, réellement désireuse de s’instruire, d’être sincère avec elle-même et de ne rendre à aucun prix sa raison complice de ses illusions les plus nobles et les plus chères, s’il lui est démontré que ce sont des illusions. Ce qu’elle veut par-dessus tout, c’est être éclairée; mais elle veut aussi pour cela qu’on prenne la peine de lui donner des raisons qui soient des raisons, autre chose que des manières de voir tout individuelles, autre chose que des impressions nerveuses, des caprices d’artiste, de brillantes fantaisies. Elle veut avoir affaire à un philosophe, non à un virtuose d’idées.
C’est dans les mains d’un lecteur ainsi disposé qu’il faut mettre ce livre pour en apprécier la vraie
portée. C’est en analysant ses impressions que l'on pourrait faire sur la Vie de Jésus une critique vraiment laïque et séculière.
Or, cette expérience, je l’ai faite, en interrogeant plusieurs esprits très-sincères, dans les conditions que je viens d’indiquer. Je pensais que c’était sur eux que ce livre agirait avec le plus de force. Ces âmes, presque détachées de la religion positive, n’y tenant plus que par quelques racines faciles à trancher, inquiètes de la vérité, ouvertes de toutes parts à la curiosité scientifique, n’offrant à l’objection péremptoire presque aucune résistance préventive, M. Renan devait les entraîner.
Il n’en a pas entraîné une seule. Son immense public est venu d’ailleurs, et nous essayerons plus loin d’en décomposer les éléments multiples et disparates.
Les lecteurs vraiment désintéressés de tout autre objet que de la vérité religieuse, ceux qui n’y ont mêlé aucune passion étrangère, ceux-là ont été frappés, rebutés même dii défaut de rigueur dans la discussion (ou pour dire simplement les choses et ne pas abuser des nuances), de la faiblesse, de l’inanité de la démonstration.
Je sais bien que, par tempérament esthétique, M. Renan a horreur de la discussion et qu’il ne le cache guère. Je sais que les formes sèches du raisonnement répugnent à cette nature fine et poétique. Il nous dira lui-mème pourquoi, entre plusieurs méthodes, il a choisi de préférence celle du récit
L’ÉCOLE CRITIQUE, fonlinu de la vie de Jésus, de la biographie, s’attachant à suivre la légende en la corrigeant, essayant de ressaisir par divination et par conjecture l’histoire réelle de Jésus, plutôt que de l’établir telle qu’il la conçoit, par un raisonnement en règle. Ses amis les plus autorisés ajoutent que ce serait un mauvais procédé de polémique que d'abuser de cette extrême bonne foi qu'il apporte dans l’exposé de ses vues et d’invoquer contre lui ces pratiques d’un art à la fois si délicat et si ingénu. Mais les lecteurs que j’ai interrogés ne se sont pas satisfaits à si bon compte. Ils estiment qu’en pareille matière il ne serait pas mal de sacrifier quelque peu des raffinements de l’art aux exigences de la critique, qui veut que l’on raisonne pour avoir le droit de conclure. Ils disent qu’assurément la circonstance était assez grave pour excuser quelques dérogations à ces habitudes d'un esprit raffiné. En somme, ils se sont étonnés d’abord, fatigués ensuite et irrités de ne rencontrer que des inductions, des conjectures, de pures hypothèses, sur les points les plus graves de cette histoire, à laquelle est suspendue la vie morale du monde; ils ont pris une idée flatteuse du talent de l’auteur; mais ils affirment que ce n’était pas cela seulement qu’ils allaient chercher dans son livre. L’auteur les trouvera, assurément, bien ingrats et bien difficiles ; mais il faut tenir compte de leur opinion, qui est unanime et qui s’exprime avec moins de réserve que je n’en ai mis à la traduire.
On s’attendait à trouver au moins une discussion sérieuse de l’authenticité des Évangiles. Cette discussion est ajournée. C’était cependant la seule manière, si M. Renan y avait pu réussir, de détruire scientifiquement la divinité du Christ, sans abaisser l’homme au rang d’un imposteur. Si vous vouliez frapper le Dieu, tout en conservant la grandeur intacte de l’homme, il fallait essayer de lui enlever la responsabilité personnelle de ses miracles que vous repoussez dédaigneusement, les mettre à la charge de ses disciples, prouver que s’il y a mensonge, le mensonge est à eux. Mais c’était là une question immense, difRcile, pleine de périls, tout particulièrement redoutable pour une érudition plus ingénieuse qu'exacte, plus avide de l’éclat et de la popularité que des honneurs solides d’une démonstration en règle. Nous comprenons que M. Renan se soit privé des avantages d’une argumentation pénible, difficile à suivre pour le public et qui d’ailleurs n’était ni dans les conditions de son talent, ni dans ses goûts. Mais dès lors son livre ne pouvait plus être que ce qu’il est en réalité, une oeuvre d’art.
Du reste, avec une bonne foi qu’il ne nous coûte pas de reconnaître, M. Renan lui-même a pris soin de nous livrer le secret de son agréable méthode ; « Dans les histoires de ce genre, nous dit-il, le grand signe qu’on tient le vrai est d’avoir réussi à combiner les textes d’une façon qui constitue un récit logique, vraisemblable, ou rien ne détonne. » Mais il faut
l/ÉOOLE CHITIUUE.
bien avouer que les textes sont parfois réfractaires et ne se prêtent pas deux-mêmes à cet arrangement. Il faut alors quel écrivain consulte l’instinct qu’il a du beau, et qu’il fasse subir aux textes une aimable et légère contrainte qui les mette d’accord : « Les textes ont besoin de V inlerprélalion du goût,- il faut les solliciter doucement, ^usquèL ce qu’ils arrivent à se rapprocher et à former un ensemble où toutes les données soient heureusement fondues*. »
Le goût peut s’éclairer par certaines règles dans la délicate opération qu’il fera subir aux textes :
« Les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent être à chaque instant consultées. »
Ainsi, il faudra traiter la vie de Jésus selon les lois ordinaires de la marche des produits organiques , prendre pour guide dans cette composition le sentiment d’un organisme vivant! Outre que ce critérium est bien vague, je crains qu’il ne supprime précisément ce que l’historien veut expliquer : la divine originalité de Jésus. Môme si l’on dégage la pensée de la forme au moins singulière qui l’exprime, et qui n’a rien, à coup sûr, d’idéaliste, il i-este qu’il faut ou supprimer ou réduire à des proportions convenues, ofücielles, si je puis dire, tous ces phénomènes qui , à première vue , n’ont pas l’air de se conformer à la marche des produits organiques. Mais n’est-ce pas le propre des grands esprits de s’affran-