lulroituction. p. xlvi
des frères et des sœurs, et tout cela, afin que la prophétie ne soit pas accomplie. »
Rien n’est plus simple que l’essai d’argumentation de M. Renan sur ces trois points considérables de l’histoire de Jésus. Voyez ce qu’il fait pour une de ces graves questions. — Au lieu de discuter les généalogies telles que nous les donnent saint Matthieu et saint Luc, et qui établissent la filiation de David jusqu’à Jésus, il les déclare, sans preuve, entièrement fictives, et réserve la question en ces termes, qui méritent d’être cités : « Le titre de fils de David fut le premier que Jésus accepta , probablement sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le lui assurer. La famille de David était, à ce quil semble, éteinte depuis longtemps.... Il est vrai, ajoute une note, que certains docteurs tels que Hillel, Gamaliel, sont donnés comme étant de la race de David.. .. Mais ce sont là des allégations tris -douteuses.... » Pourquoi cela ? La seule raison, c’est que si la famille de David avait formé un groupe distinct, on l’aurait vue figurer dans les luttes du temps. — Mais elle y fit assez bonne figure à ce qu’il semble, puisque Jésus était de cette race, et que M. Renan n’a démontré à cet égard qu’une chose, son désir qu’il en fût autrement'.
1 . Si la nature toute philosophique de ce livre nous permettait d’insister sur les détails, nous aurions aimé à saisir sur le fait la méthode de M. Renan et à eontréler ses assertions avec les textes qu’il cite lui-méme, pour montrer les conséquences inattendues qu’il en tire. A ceux qui seraient curieux de poursuivre cette vë-
Cette méthode a son contre-coup dans le style. On peut en juger d'après les phrases que nous venons de citer et qui sont comme tissues de mots restrictifs : probablement^ à ce qu'il semble, il est vrai que.^ on est porté à croire, etc., etc.... En face des
riOcation dans le détail, nous recommanderons de la faire notamment en ce qui concerne la naissance de Jésus à Nazareth, sa famille, ses prétendus frères, la supériorité de Jean reconnue par Jésus, le baptême chose secondaire pour Jésus, et les points capitaux de la doctrine qui finissent par disparaître ou se fondre dans de perpétuelles équivoques de mots ou d’idées.
Quelques exemples, pris dans les premières pages du livre, suffiront : 1<> c Jésus naquit à Nazareth, > nous dit M. Renan, qui se refuse absolument à croire qu’il ait pu naître à Bethléem. Il nous renvoie, pour les preuves, à Matthieu, xnt, S4 et suiv.; à Marc, VI, 1 et suiv.; à Jean, i, ko-hS.
On devrait croire, tout naturellement, qu’il e‘;t dit, dans ces passages, que Jésas naquit à Nazareth. Or, dans saint Matthieu et saint Marc il est dit, aux endroits indiqués, que Jésus retourna dans sa patrie, c!( Tf,v jtaTpfô» otjtoü (entendu de Nazareth). Or la patrie n’est pas tant le pays où l’on est né accidentellement que le pays du père, le pays où l’on a été élevé. On ne dirait pas d’un fils de Français né à Rome, que Rome est sa patrie. — Dans saint Jean, il est dit : Jésus de Nazareth, fils de Joseph. Nous venons de dire à quoi se réduit cette appellation.
2® Les prétendus frères de Jésus.... (voir la longue suite des citations, p. 23). L'objection est vieille et depuis longtemps réfutée. M. Wallon, dans une note de son excellent livre : De la croyance due d f Évangile, a résumé toute la discussion sur ce point. Il n'y a plus à y revenir, si l’on n’apporte pas d’argument nouveau. Il est établi surabondamment que ces prétendus frères de Jésus ; Jacques, Joseph. Simon et Jude , sont les fils de Cléophas et d’une autre Marie. Qu’est-ce donc que des frères qui ont un père et une mère différents? Tout au plus des fils de frères ou de sœurs; c’est à quoi se réduit cette parenté.
Ce passage du livre de M. Renan est un de ceux où se montre le mieux le caractère de sa critique. Il pose l’objection et il admet immédiatement la réponse. Ceux qu’on donne comme frères sont des cousins. Mais où sont donc les vrais frères? Les voici sans
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textes les plus positifs, qui mériteraient au moins l’honneur d’une discussion , quand on n’a à leur opposer qu’un sentiment, un instinct du goût, ou bien une des règles de la narration classique, il faut bien s’attendre à ce que l’argument ne paraisse pas
doute : » Les vrais frères de Jésus n’eurent d'importance, ainsi que leur mère, qu’après sa mort; » et on nous renvoie aux Aetes (i, 14), où l’on ne trouve encore que l’expression fratres Domini, entendue de ceux des parents qui n’étaient pas rangés parmi les douxe apôtres.
M. Renan continue : * Ses sœurs se marièrent à Nazareth (Marc, VI, 3). » C’est encore un passage de saint Marc, déjà cité par M. Renan, t Nonne hic est faber filius Mariæ, frater Jacobi et sorores ejus hic nobiscum sunl, » et c’est toujours la même réponse à faire à la même objection.
€ Jésus, dit encore M. Renan, avait des frères et des sœurs dont il semble avoir été l’alné. • Et il cite Matth., i, 25. Que dit ce texte? c Et non cognoscebat eum donec peperit filium suum primogenitum. > M. Renan, qui cite si complaisamment le Tulmud, ignore-t-il la loi de Moïse? Le titre de premier-né n’impliquait point qu’on eût ni frères, ni sœurs; il se donnait à celui qui, ouvrant le sein de la mère, devait à ce titre être consacré à Dieu (voy. Exod, xiii, 3). D’où la présentation dans saint Luc (II, 22 et 23).
A la page 134, M. Renan nous dit : c II est remarquable que sa famille lui fit une assez vive opposition et refusa nettement do croire à sa mission. » Et aux textes on cite : Matthieu, xiii, 57; Marc, VI, 4; Jean, vu, 3 et siiiv.
Saint Matthieu et saint Marc, aux endroits indiqués, ne parlent que des habitants de Nazareth. Saint Jean parle des frères de Jésus ; mais les textes cités ailleurs par M. Renan prouvent qu’une partie de la famille de Jésus croyait en lui dès le commencement. La mère de Jésus était bien de sa famille. D’ailleurs il y a parmi les apôtres, trois de ses cousins ; Jacques, Simon et Jude. M. Renan le dit plus bas (p. 153), en atténuant ce qu’il a dit à la page 134. Il eût été plus simple, l’erreur une fois reconnue , de supprimer le premier passage.
3* Le baptême , uns ehose secondaire aux yeux de Jésus. Je ne sais, en vérité, ce que M. Renan fait de saint Matthieu (xxviii,
décisif au lecteur. On entoure donc l’hypothèse hostile de toutes les formes et de tous les tours de phrase par lesquels la pensée peut se limiter, s’atténuer, se faire petite pour trouver plus facile accès dans l’esprit du lecteur. Il faudrait être bien exigeant pour n’être pas touché de tant de réserve.
11 en résulte un grave inconvénient. Dans cette l ie de Jésus, on ne sort pas de Và-peu-prhs. Tout le livre repose sur ce principe : les Évangiles ne sont pas authentiques, mais ils le sont à peu pris. Tout le livre démontre cette thèse : Jésus n’est pas Dieu, n’est pas fils de Dieu, mais en un sens, il l’est à peu pris. Je sais bien quel culte ces beaux esprits, ces raffinés de l’école critique ont voué à la méthode délicate des approximations. La couleur est toujours fausse, parce qu elle est trop crue ; elle blesse ces yeux délicats qui n’acceptent que la nuance. Affirmer est d’un pédant. Ils n’affirment donc Jamais;
19) : f Euntes ergo docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris, » et de saint Marc (xvi, 16) : Qui crediderit et baplizatus fuerit, salvus erit, » et de saint Jean (iii, 3) : a Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto non potest introire in regmum Dei. » Ajoutez toutes les pratiques des apôtres {voy. les Actes et les Épltres) ; quel texte peut autoriser un critique à dire que le baptême est une chose secondaire aux yeux de Jésus? 11 est vrai que M. Renan a la ressource de dire que ni les Évangélistes ni les Apôtres n'ont compris Jésus-Christ.
On pourrait poursuivre longtemps ce travail de vérification. Nous arriverions toujours au même résultat. Les textes n’embarra‘'Sent guère M. Renan. Quand un texte s’oppose par quelque point à l’humeur particulière ou à la grande thèse du critique, on le déclare accessoire, secondaire, ou faux, ajouté après coup. C’est l’unique procédé de démonstration.
ils ne disent pas : la chose sVst passée ainsi ; mais seulement : la chose a dû se passer ainsi. Tant pis pour ceux qui ne sentent pas le charme des négations discrètes, des sous-entendus, des réticences! Tant pis pour ceux qui voudraient arriver h quelques conclusions définitives, à des raisons péremptoires. L’artiste n’accordera rien de pareil à ces brutales exigences.
Tout cela prête à des équivoques d’idées qui, en pareille matière, sont graves. Mais n’est-ce pas un art, après tout, de se tenir dans un vague sublime, embrassant divers ordres de vérité? Personne ne pratique mieux cet art que M. Renan. Nous ne l’en féliciterons pas. Quand il nous parle du Royaume de Dieu, du sentiment filial que l'homme ressent sur le sein du Père, de la Religion pure, de Dieu, assurément ces mots ont, sur ses lèvres, le même son que sur les lèvres du genre humain; mais ont-ils le même sens dans sa pensée? Qui pourrait le croire? Pourquoi donc s’cn sert-il avec une sorte d’affectation? Pourquoi ce langage mystique, attendri jusqu’à la fadeur, quand on vient détruire les illusions métaphysiques ou religieuses que ces mots ont mission de représenter dans le monde? Serait- il donc vrai qu’il y eût, comme le dit quelque part M. Renan, des malentendus féconds?
a 11 est vrai; disent les amis de M. Renan, que dans ses expressions, dans les tours et les détours de sa pensée religieuse, il y a des indécisions, des ambiguïtés même. Mais on devrait respecter en elles
les embarras d une conscience honnête qui doute, qui aime mieux rester dans le vague et même se contredire que de déügurer la vérité inconnue en lui donnant des traits arrêtés et peut-être infidèles. »
Soit, je consens que M. Renan hésite, se contredise même à chaque instant, quand il s’agit de Dieu, qu’il le conçoive tantôt comme l'Être universel, la substance de l’univers, se développant dans la Nature; tantôt comme un pur Idéal de la pensée; que d’autres fois il s’adresse à lui comme à un Être réel, personnel, et l’appelle Rêre. Ces hésitations me toucheraient, s’il ne prétendait pas me les imposer comme une marque d-’aristocratie intellectuelle et un signe de nature privilégiée. Mais quoi ! Voici un écrivain qui n est pas fixé sur la question primordiale, sur celle d’où tout dépend ; qui ne sait pas s’il y a un Dieu, et lui qui n’a pu résoudre pour luimême ce problème qui contient toute la vie morale de l’humanité, il prétendra m’expliquer l’essence des Religions et les origines du Christianisme? Il me dira que le Christ n'esl pas Dieu, mais qu’il est venu fonder le Royaume de Dieu, quand il doute si Dieu n’est pas une forme de la pensée ou la force aveugle des choses? Tout cela me met en défiance. Quand on m’enlève mes croyances, je veux au moins savoir par quoi on les remplace. Quand on ne sait pas pour soi-même ce qu’il faut croire, quel droit a-t-on d’enseigner les autres ?
Après tout, de quoi nous inquiétons-nous? S’agitil bien de rroyance? Non pas, mais d'art seulo-
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ment. Heureuse Grèce, à laquelle le fanatisme sombre, l'horrible scolastique avec ses articles de foi sans fin furent toujours inconnus ! « Pourvu qu’on parlât des dieux en beau langage, on était absous. La grâce, dit l’excellent théologien Pindare, la grâce qui fait de toutes choses un miel aux humains, donne de l'autorité à l’erreur, et fait croire l’incroyable.... Il convient à I homme de ne rien dire que de beau sur les dieux ; la faute alors est moindre. »
C’est bien là l’idéal secret de M. Renan. S’il l’a quelquefois atteint, il sera content. Qu’il soit donc satisfait ! On dira de lui : « II parla des dieux en beau langage. » Et l’on reconnaîtra un théologien excellent, à la façon de Pindare, dans l’historien de Jésus.
Nous avons essayé de définir la méthode de l’auteur. Prenons-la pour ce qu’elle vaut, voyons-Ia à l’œuvre, et cherchons quelle impression nous emportons, en fermant le livre, de la personne de Jésus.
Le talent de l’artiste s’emploie tout entier à peindre cette grande figure qui domine de si haut les siècles. II revient sans cesse à ce portrait, à ces portraits plutôt (car il y en a trois ou quatre, fort différents entre eux. Chacun choisira). Il n’arrive jamais à se satisfaire dans son œuvre et la recom-
mence sans cesse sur nouveaux frais, cliangcant les traits et les couleurs, parfois rntune surchargeant sa toile, fatiguant son pinceau. Par une sorte de fatalité, chaque nouvel ctTort seinhle l’éloigner davantage du but. La ressemblance avec le divin modèle s’altère de plus en plus. A la fin, vous vous sentez tellement dépaysé dans vos impressions personnelles et dans vos plus chers souvenirs, que vous ne reconnaissez plus aucun trait de l’adorable figure dans l’œnvre de pure fantaisie que l’on met devant vos yeux.
Tout est chimérique dans cette peinture, excepté le paysage dans lequel se meut Jésus. On sent, dans certaines pages du livre, l’impression directe de la nature, contemplée et reproduite par une imagination délicate et vive, avec cette légère teinte d’idéal qui est le signe de l’art interprétant la réalité. Je connais peu de romans de ce temps-ci où ait été fait un plus agréable emploi du paysage. Celui-ci a été médité, écrit en face de cette mer, de ces villages, de ces montagnes, sous l’inspiration des lieux mêmes où Jésus est né. La provitice i-vangélique ve\il sous ce pinceau : Jérusalem, llébron, la Samarie. Mais c’est surtout la Galilée qui nous est rendue, non telle qu’elle se montre aujourd’hui sous l’aspect morne et navrant que l’islamisme impose aux choses aussi bien qu’à la vie humaine, mais telle qu’elle devait être alors, dans tout l’éclat de sa verdure et de sa fraîcheur, le vrai pays du Cantique des Cantiques et des chansons du bien-aimé. C’est sur ce som-
L’ÉCOLE CRITIQUE, met de la monliigne de Nazareth, où nul homme moderne ne peu! s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, que le poëte nous arrête, pour de là nous faire contempler celte délicieuse campagne, abondante en eaux et en fruits, ces massifs de citronniers et d’orangers, ce cercle enchanté, ce berceau du royaume de Dieu, l'horizon de Jésus. L’air y est vif, léger, pur; toute la nature est en joie; les animaux eux-mêmes participent à cette fête de la nature. Et voilà le grave historien qui, tout ravi encore de ses souvenirs, nous décrit « les tourterelles sveltes et vives, les merles bleus si légers qu’ils posent sur une berbesa ns la faire plier; des alouettes huppées, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur; de petites tortues de ruis.seau, dont l’œil est vif et doux; des cigognes à l’air pudique et grave, qui dépouillent toute timidité, se laissent approcher de très-près par l’homme et semblent l’appeler. »
A chacune de ces pages, on est tenté de s’écrier : a La délicieuse pastorale ! Y a-Hl rien de plus aimable et de plus doux ? »
M. Renan divise sa composition poétique en deux périodes distinctes et nettement tranchées.
Il veut faire pour Jésus ce que l’on a fait pour Mahomet : « Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré son secret à une critique ingénieuse; on a découvert, d’une manière à peu près certaine, l’ordre chronologique où
ces pièces ont été composées. Un tel redressement est beaucoup plus difQcile pour l’Évangile, la vie publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d’événements que la vie du fondateur de l’islam. Cependant la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce dédale, ne saurait être traitée de subtilité gratuite. 11 n’y a pas grand abus d’hypothèses à supposer qu’un fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se complaît dans un genre d’éloquence calme, poétique, éloigné de toute controverse , suave et libre comme le sentiment pur; qu’il s’exalte peu à peu, s’anime devant l’opposition, finit par les polémiques et les fortes invectives. Telles sont les périodes qu’on distingue nettement dans le Coran. » 11 est assez difficile, on en convient, de donner des preuves positives à l appui de cette division appliquée à la vie de Jésus. M. Renan s’en réfère au sentiment d’un organisme vivant, son grand critérium dans toute cette histoire, qui l’avertit que les choses ont dû se passer ainsi, et à la lecture attentive de saint Matthieu, où il croit trouver une gradation analogue à celle qu’il indique. « On observera d'ailleurs, ajouta-t-il, la réserve des tours de phrases dont nous nous servons quand il s’agit d’exposer le progrès des idées de Jésus. » Cette réser^e des tours de phrase sauve tout.