‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 32 sur 89 · I.’KCOI.E CRITIQL'E. U · texte numérisé non relu

I.’KCOI.E CRITIQL'E. U

J’avoue que la lecture atteutive de saint Matthieu ne m’a rien révélé de semblable à la gradation indiquée par M. Renan. J’avais même reçu, de la lecture des Évangiles, une impression toute contraire. Ce qui m’avait chaque fois frappé singulièrement, c’est ce manque presque absolu de données chronologiques auquel correspond, selon moi, l’impossibilité de marquer un ordre de développement quelconque, un progrès dans les idées de Jésus. Un des caractères saisissants de l’Évangile me semblait être qu’à chaque page où on l’ouvre, on voit venir à soi, dans la diversité des lieux où le récit l’introduit, dans la diversité des hommes qui l'entourent, la même figure, animée sans doute de sentiments différents selon les circonstances, mais, dès les premières lignes , arrêtée dans ses contours et toute formée dans sa divine et vivante précision. La voix change d'un récit à l’autre; tantôt elle respire une incomparable douceur, quand elle sème dans les esprits grossiers qui l'écoutent d’admirables paraboles, auprès du lac de Tibériade; lanlôtelleest toute chargée d’une sainte colère contre les Pharisiens ou les vendeurs du Temple, contre les âmes hypocrites ou mercenaires; mais c’est bien toujours, et dès le premier jour, la même âme, la même doctrine, la même foi en Dieu le père, la même religion de l’amour de Dieu, de la pureté du cœur, du renoncement à la terre, des espérances célestes ; c'est bien toujours, et dès le premier jour, le même Christ. Il n’y a pas progrès en lui ni dans ses idées,

parce qu’il n’y a pas changement, et cette chronologie toute idéale, marquée par ces mots : « En ce

tempS'là.... aprh cela alors.... il arriva que »

répond admirablement pour moi au caractère de cette doctrine qui n’a pas eu d’histoire dans l’âme de Jésus, et qui, s’identifiant avec cette âme même, se révèle, dès les premières pages de saint Matthieu, par le sermon sur la montagne, dans sa pleine et pure idéalité.

Revenons à l’hypothèse de M. Renan. Deux parties bien distinctes de son livre correspondent à ces deux périodes qu’il introduit arbitrairement dans la vie et le caractère de Jésus. Dans la première partie, Jésus le Galiléen vit sur les bords du lac qu’il aime, enseignant déjà et prêchant , mais corrigeant le Judaïsme plutôt par la pureté de son âme que par la discussion. Dans la seconde, le réformateur commence; Jésus entre en lutte avec toutes les puissances du Judaïsme orthodoxe, les défie, et, vainqueur des Pharisiens qui le représentent, il meurt dans sa victoire, léguant à scs disciples une vie qui va devenir légende, léguant au monde un type dont on va faire un Dieu.

Au moins serait-on en droit d’exiger, conformément aux règles posées par M. Renan {les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques), qu’il y eût passage logique, transition, par voie de développement, de l’un à l’autre de ces deux personnages qui se succèdent dans l’apparente identité de Jésus. Mais non. Ces deux personnages restent entièrement

1,’ÉCOLE CHITigUE.

étrangers l’un à l’autre : aucun effort de l’art ne pourra nous faire admettre que, dans le suave et pur Galiléen dont l’image égaye d’abord et charme ses légers crayons, germait le sombre sectaire que M. Renan finit par faire apparaître, devant nous, dans sa gloire lugubre. Entre ces deux personnages, il n’y a pas développement de l’un à l’autre, il y a contradiction.

L’un, le charpentier de Nazareth*, est un simple provincial , moins que cela , un jeune villageois qui n’a nulle idée de l’histoire ou de la politique, qui ne voit le monde qu’à travers le prisme de sa naïveté. La terre lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre ; il semble ignorer « la paix romaine » et l’état nouveau de la société. La nature riante et grandiose, au milieu de laquelle il était né, fut toute son éducation. Il est même douteux qu’il comprît bien les écrits hébreux dans leur langue originale. Ni directement, ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne parvint jusqu’à lui. Son esprit put ainsi conserver cette franche naïveté qu’affaiblit toujours une culture étendue et variée. Ce serait une grande erreur, cependant, de s’imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. La délicatesse des manières et la finesse de l’esprit n’ont rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Jésus, bien qu’ignorant selon nos idées modernes, fut une personne exquise, un (in et joyeux

I . Je n’ai pas besoin de prévenir le lecteur que tous ces traits de la physionomie de Jésus sont empruntés à M. Renan.

moraliste , aaiuié d'un sentiment délicat pour les femmes, aimant les distractions, comme le prou- \ent les noces de Cana, et se montrant dans les festins parliculi'eremenl aimable et attendri, ot Toute l'histoire du christianisme naissant ne fut qu’une délicieuse pastorale.... Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le hon Zachée, appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel, comme un cortège de paranymphes; voilà ce que la Galilée a osé, ce qu’elle a fait accepter. »

Les premières prédications de Jésus répondent à ce caractère; ce sont de simples aphorismes. « La voix du jeune charpentier prit tout à coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa personne. » M. Renan se complaît dans cette idylle, recommençant sans cesse ce poème presque enfantin d’un christianisme bucolique. La note est douce , un peu molle, et, en se prolongeant, un peu fade.

Voilà le premier portrait. Il est, du reste, assez difficile de marquer le point juste où le second commence, où le premier finit. Ce n’est pas qu’il y ait transition graduée de l’un à l’autre; mais il y a en plusieurs endroits confusion. M. Renan a inutilement essayé de fondre quelques teintes des deux portraits dans un ensemble harmonieux. Ces teintes ne se fondent pas, elles se mêlent ou plutôt elles se heurtent. Ses essais de combinaisons entre ces deux figures si différentes l’une de l’autre, ne nous laissent qu’une impression pénible de dissonance , de désaccord. Bien entendu , je ne

parle en ce moment qu’au point de vue de l’art. Au point de vue de l’histoire et de la critique, je serais plus sévère. Ce dédoublement de Jésus me paraît être la moins acceptable et la plus triste des chimères.

La seconde partie du livre nous représente un Jésus qui abandonne la houlette de l’idylle galiléenne pour prendre résolument en main le sceptre du fils de David et du fils de Dieu. Le personnage du Messie commence. Les difficultés de toutes sortes se multiplient autour de lui, les obstacles se dressent sur sa route, la voie triomphale côtoie des abîmes. Oserons-nous dire comment M. Renan transforme ce type divin, l’objet de l’adoration de l’humanité, le fondateur de la religion dont vit le monde? Jésus, pour soutenir son personnage, va faire des concessions aux exigences populaires, par exemple en adoptant le baptême de Jean : « A toutes les époques, paraît-il, il céda beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans sa direction, et dont il se souciait assez peu, par Vunique raison qu’elles étaient populaires ; seulement, ces accessoires ne nuisaient jamais à sa pensée principale et y furent subordonnés. » Il va autoriser, par une complaisance au moins tacite, les fraudes innocentes par lesquelles ses disciples accréditent les généalogies fictives qui le font naître dans la maison de David, et les procédés de démonstration plus qu’irréguliers , par lesquels on cherchera autour de lui à prouver qu’il répond parfaitement à tout ce que les prophètes ont prédit du Messie. Enfin, il va devenir thaumaturge

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et exorciste, malgré lui*. Il dut choisir entre ces deux partis, ou renoncera sa mission, ou faire des miracles. lien fit. Maison dirait, par moments, que ce rôle lui est désagréable. « Il est permis de croire qu’on lui imposa sa réputation de thaumaturge, qu’il n’y résista pas longtemps, mais qu’il ne fil rien non plus pour y aider, et qu’en tout cas il sentait la vanité de l’opinion à cet égard’. » L’histoire du miracle de la résurrection de Lazare et l’explication qu’on essaye de nous en donner mériteraient une analyse toute spéciale. On n’a jamais fait à Jésus un plus sanglant outrage que de lui prêter un rôle actif dans cette lugubre bouffonnerie imaginée par M. Renan.

Qu’importe après tout? Ce qu’on a si ingénieusement appelé la théorie des sincérilés graduées est là pour tout sauver. Ce qui nous indignerait, nous autres naïfs, n’est pas de quoi émouvoir la véritable philosophie du dix-neuvième siècle, dont le caractère, paraît-il, est de ne s’irriter de rien et d’essayer de tout comprendre. Jésus était un Oriental, première excuse. Or, la sincérité avec soi-mème n’a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l’esprit français. La seconde excuse invoquée est ce principe, généralisé à l’usage de tous les grands Hommes, que l’histoire est impossible, si I on n’admet hautement qu il ya pour la sincérité plusieurs mesures. « Toutes

« les grandes choses se font par le peuple ; or, on « ne conduit le peuple qu’en se prêtant à ses idées....

« Quand nous aurons fait avec nos scrupule^s ce a que ces héros firent avec leurs mensonges, nous « aurons le droit d’être pour eux sévères.... Le seul « coupable, en pareil cas, c’est l’humanité qui veut « être trompée. » Le philosophe, selon le cœur de M. Renan, voit les grands résultats, il ne s’irrite ni ne se raille des mensonges nécessaires qui les ont produits. — J’aime mieux les plaisanteries de Voltaire qu’une apologie du genre de celle-là.

En même temps qu’il transige avec l’opinion publique qui lui impose un rôle et qu’il en remplit les dures conditions, Jésus devient de plus en plus ardent contre ses adversaires. Ses idées s’échauffent et s’exaltent, son humeur s’aigrit par la contradiction. 11 devient apocalyptique et millénaire; sa notion de fils de Dieu se trouble et s’exagère. Il se meurtrit et se révolte au contact du monde. Sa mauvaise humeur contre toute résistance l'enlratne o (les actes inexplicables et en apparence absurdes. Sa lutte contre la réalité devient insoutenable. Le fanatisme commence; il déborde bientôt. Jésus, qui d'abord semblait exempt de presque tous les défauts des Juifs, finit par prendre toutes les passions âpres de cette race, que le pinceau de M. Renan a médiocrement flattée. 11 se répand en invectives contre ses ennemis. Il a soif de la mort; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l’excès. Il n’a plus rien de la céleste sérénité des pre-

miers jours. Outrant son expression jusqu'à un excès à peine croyable dans un écrivain si vanté, M. Renan finit par appeler ce Jésus des derniers jours un géant sombre, qu’une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus en. dehors de l’humanité.

Un géant sombre ! Que nous voilà loin de la pastorale! Et tout ce changement accompli en deux ou trois années ! Est-ce là suivre ces fameuses lois de l'organisme qui veulent que chaque changement ait sa raison dans un état précédent? Je ne vois ici qu’une évolution brusque, une vraie métamorphose d’Ovide. Est-ce là ce récit que nous promet M. Renan, et auquel il impose la condition d’être logique, vraisemblable, et que rien n’y détonne? Que devient la fameuse loi de l’unité organique? C’est son propre critérium, ce n’est pas moi qui le condamne.

D’autres étonnements sont tenus en réserve pour ceux qui étudieront de près cette composition romanesque. Entre les deux figures contradictoires de Jésus, correspondant aux deux périodes de sa vie, s’est glissée une esquisse qui a bien son prix et qui mérite d’être mise en pleine lumière : l’esquisse d’un Jésus tout moderne, presque notre contemporain. Tout naturellement, ce fondateur du Christianisme n’est pas chrétien. M. Renan définit le Christianisme, à la première ptTgc de son livre, une religion fondée sur l’unité divine, la Trinité, l’incarnation du fils de Dieu. Or, le Jésus qu’il a découvert n’a eu aucune idée de l’unité divine, telle que l'école

chrétienne la définit, de la Trinité, ni de l’incarnation. « A peine quelques vues sur le Père, le Fils, l’Esprit, dont on tirera plus tard la Trinité et l'incarnation, mais qui restaient encore à l’état d’images indéterminées..., 11 est fils de Dieu ; mais tous les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers. Jamais Jésus n’a songé à se faire passer pour une incarnation de Dieu '. »

Nulle théologie non plus, nul symbole, nul sacrement au sens ordinaire du mot ; le baptême, chose secondaire pour Jésus; l’Eucharistie, une métaphore. En revanche, il fonde la religion pure, éternelle, absolue, définitive, parce qu’elle est débarrassée de toute théologie, de tout dogme, de tout rite officiel; il fonde le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les âmes élevées jusqu’à la fin des temps*. 11 n’est pas un théologien ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de Jésus, il ne faut qu’une chose, s’attacher à lui et l’aimer. La seule théologie qu’il connaisse est la théologie de l’amour. — Je voudrais bien savoir ce que c’est qu’une religion qui repose sur un sentiment pur, affranchi de tout dogme, mèmede celui de Dieu : qu’est-ce donc qu’un sentiment, sans un objet qui le soutienne et l’excite? Et l'aflirmation de cet objet n’est-elle pas déjà un dogme? Quand on parle de Jésus, nous dit-on, il faut renoncer à ces discussions où s’usent les petits esprits, entre le déisme et le

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