P. 212, 297. —2. P. 225, 23!i, 445, etc
rHAPITRK III.
panthéisme. Pour les hommes comme Jésus, Çakya- Mouni, Platon, saint Paul, de pareilles questions n’ont pas de sens. Ils ne sont ni déistes ni panthéistes. ris sentent le divin en eux-mêmes, sans se demander si Dieu est, ou non, un être déterminé hors de nous*. C’est la sécheresse d’esprit de Descartes qui a étouffé dans notre cœur tout sentiment fécond de la divinité en rapetissant Dieu, eti le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est pas lui.
Enfin, Jésus est idéaliste, il n'est pas spiritualiste ; il n’a pas la moindre notion d’une âme séparée du corps. Il n’eut jamais une idée bien claire de ce qui fait l’individualité, car le corps pour lui n’est rien, et c'est le corps seul qui fait la distinction des personnes*. De tout cela résulte qu’il entend l’immortalité au sens où M. Renan la conçoit luimême, c’est-à-dire de deux ou trois manières différentes, fort difficiles à concilier entre elles, mais dont la plus claire est encore qu’il n’y a pas d’immortalité au sens propre du mot, le dogme déiste de l’immortalité de l âme étant en contradiction avec la physiologie.
Il ne manque plus qu’un trait à cette esquisse : Jésus, dix- neuf siècles avant l’école critique, a fondé la grande doctrine du dédain transcendant^.
On serait tenté de croire, qu'il y a dans toutes ces définitions quelque artifice pour rajeunir le sujet et lui donner un tour plus moderne. Cette personne
L’ÉCOI.K CRITIQUE, exquise, qui a horreur de la théologie, ce philosophe du sentiment pur, ni précisément déiste, ni précisément panthéiste, ni spiritualiste, ce grand maître en ironie, ce fondateur inattendu delà doctrine du dédain transcendant.... Est-ce bien de Jésus qu’il s'agit là? Par une insensible transformation, cette grande figure finit par se rapprocher singulièrement de nous. Un peu plus, elle offrira quelque vague ressemblance avec quelqu’un de nos compatriotes, avec quelque adc[)to de l’école critique, avec quelque membre de l’Institut peut-être.
Et maintenant, que M. Renan s’écrie en termes magnifiques : « Plaçons donc au sommet de la grandeur humaine la personne de Jésus, » qu'il développe, avec une sorte d’éloquence lyrique, cette apothéose humaine dans les dix dernières pages de son livre, il est trop tard; l’effet est man(|ué; il est détruit par le livre tout entier. D’ailleurs, M. Renan, fidèle jusqu’au bout à son système de restrictions, ne se décide pas à placer Jésus tout seul sur ce haut sommet. Il l’y place en nombreuse compagnie. Il y admet avec lui V honnête et suave Marc-.\urèle, l’inévitable Çakya-.Mouni, Spinoza. Et même l’humble et doux Spinoza garde sur Jésus un avantage : il n’a pas cru aux miracles, et, n’en ayant pas fait, il ii'expose pas ses apologistes à plaider en sa faveur la thèse compromettante des sincérités graduées. En cela, nous assure-t-on (et l’on a raison), sa vie est plus conforme que celle de Jésus à notre idéal moderne de la moralité.
r.HAPiTiŒ ni.
Voilà le dernier mot de ce livre. Les écrits précédents de M. Renan offraient à notre adoration , à la place du Dieu vivant, une pure idée, un Idéal, une abstraction. La Me de Jéxus nous présente, à la place du fils de Dieu, un homme divinisé par la crédulité ignorante, non exempt de nos passions, de nos misères et de nos fautes, d’une élévation d’esprit qui ne fut pas sans trouble, personnalité exaltée jusqu'à la fièvre. Jusqu’au délire', fanatique d’une grandeur presque surhumaine, mais qui imposa sa grandeur aux hommes par les plus regrettables moyens; thaumaturge et exorciste sans conviction ; âme complexe jusqu’à la contradiction, qui passe en quelques années de la sérénité idéale des bucoliques de Galilée au lugubre enthousiasme des millénaires et des illuminés, dévoués d’avance à la folie ou à la mort.
Est-ce donc là l image du Christ telle que l’Évangile nous l’avait laissée devant les yeux et dans le cœur? Est-ce là ce Jésus qui nous est donné par le divin récit, comme n’ayant jamais péché? L’impeccabilité historique de Jésus est un des traits les moins contestés par les critiques les plus rigoureux. « Cela s'explique, disent-ils, par l’absence des détails. » Mais cette absence de détails elle-même, n’est-ce pas un trait bien remarquable de la divine figure? On voit, dans l’Évangile, Jésus agir; on l’entend par-
1. € Le fou côtoie ici l’homme inspiré ; Btulement le fou ne réuefit jamaie (p. 77). » — « Toute création éminente entraîne une rupture d’équilibre . . , » et le développement de cette idée (p. 453).
1er; il n’agit et ne parle que pour le bien des hommes; il les éclaire; il éveille en eux la conscience des choses divines, l'amour de Dieu, l’amour de la justice et de la vérité, le respect des faibles. ’N'ivant, il est déjà dans cette condition de sainteté stable et sans lutte qui n'appartient pas à la terre. 11 est comme plongé dans le sublime élber de la vie divine; il porte le ciel avec lui dans son cœur, il le répand autour de lui par sa parole. Les détails humains ou n’ont pas existé, ou ont disparu. Il a traversé la vie sans y participer que par le bien qui émanait de lui. « Sans doute, dit M. Renan, beaucoup de ses faiblesses ont été dissimulées. » Qu’en savez-vous'/ c’est là une imprudente et triste parole. Si vous avez pu penser cela, vous n’avez pas senti, vous n’avez pas aimé Jésus. Je ne m’étonne plus que vous consentiez à compromettre dans les effrayants basaids de vos hypothèses cette personnalité adorable, quand ces hypothèses deviennent nécessaires pour soutenir l’édifice de votre romanesque histoire. Je ne m’étonne plus que vous portiez parfois de si rudes atteintes à cette grandeur morale que vous louez ailleurs, à cette beauté surhumaine du type évangélique dont votre âme d’artiste semble pourtant éprise. Je ne serai plus surpris quand vous aurez fait de Jésus, votre idéal, ici un complice honteux de lui-même, dans la triste comédie de Lazare, là un géant sombre, un fou lugubre! Tout m’est expliqué.
J’ai rencontré plusieurs sceptiques sincères qui.
frappés de ces contrastes plus que bizarres , s’arrêtaient devant la conclusion du livre. Ils sentaient une résistance intérieure à toutes ces conjectures et à ces hypothèses, démentis tout gratuits à des textes qui ne sont pas même discutés. Une protestation invincible s’élevait en eux contre ces explications plus incompréhensibles, plus mystérieuses que le mystère. Le vague extrême des résultats, les contradictions de l’analyse la plus ingénieuse, appliquée à un pareil sujet, les amenaient à réfléchir. Us s’interrogeaient avec une anxiété toute nouvelle. Us se demandaient d’où provient cette insuflisance absolue des procédés critiques, dès qu’on veut appliquer à Jésus les règles d’induction qui ont livré aux savants le facile secret de la vie de Mahomet, et pourquoi ce livre, dans la substance duquel tous les résultats de l’exégèse la plus hardie ont passé, les laissait si tristes, si inquiets, si peu pacifiés avec eux-mêmes et avec leurs idées, tout prêts à chercher encore, comme si rien n’était fait; ou plutôt si fatigués de tant de procédés et de résultats négatifs, qu’ils n’avaient plus le courage de chercher ailleurs. Ils en venaient alors à se demander si cet élément de la vie de Jésus, si obstinément rebelle à tous les procédés de la critique, réfractaire à la chimie de la science la plus subtile et la plus dissolvante, ne serait pas précisément cet élément même qu’on a voulu à toute force éliminer par l’opération et qui déjoue tous les efforts de l’analyse humaine : la divinité.
C’est qu’en effet, il faut choisir. Le dilemme est
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l’école GRITIUUE. 159
impérieux, pressant. Il s’impose avec une netteté implacable à tout esprit qui ne se paye pas de mots. Vous avouez quelque part que les Évangiles sont ri peu près des auteurs auxquels on les attribue. Dès lors, il ne vous reste plus que ces deux partis à prendre : ou Jésus est le fils de Dieu, réellement Dieu, ou il n’est même pas un homme supérieur, pas même un homme d’une haute moralité, puisqu’il a élevé par les moyens les plus coupables sa divinité illusoire; ou le Christianisme est la vérité religieuse absolue, définitive, suprême, ou il n’y faut voir qu’un long mensonge de dix-huit siècles, édifié par l’imposture et la crédulité, soutenu par le despotisme et l’intrigue. Tout parti moyen est devenu impossible : il faut se décider. En vain M. Renan essaye-t-il à plusieurs reprises de relever l’homme dans le Dieu détruit. 11 semble ne pas s’apercevoir que tout ce qu’il a ôté au Dieu dans le Christ, diminue autant l'homme à nos yeux, l’avilit même devant la conscience humaine. Si vous éliminez le surnaturel de cette vie, vous faites de Jésus moins qu’un grand homme, moins qu’un honnête homme : il a trompé le monde.
Voilà le résultat brutal de ce livre, sous sa forme tristement vulgaire. Pour tout le reste, les effusions, les attendrissements, les extases qui remplissent le livre, les larmes et les élégies versées sur les ruines que l’on a faites, le sentiment public ne s’y est pas trompé. II y a vu une politesse personnelle de l’auteur envers le culte de ses jeunes années. Mais, encore une
IfiO
lois, ces accès de sensibilité ne changent rien à l’iuipression suprême qui sort de ce livre et qui en a fait la grande émotion de la dernière année, presque un événement public. Cette Vie de Jésus est la mise en demeure de la conscience moderne devant le Christianisme. Pour nous, notre choix est fait.
11 reste, après avoir étudié la Vie de Jésus, à nous rendre compte des influences et des causes extérieures qui, indépendamment de sa valeur d'art, ont contribué au succès de ce livre. Un pareil succès est aussi curieux à étudier que le livre lui-même. 11 a un sens qu’il faut savoir comprendre. Analysons les éléments multiples et disparates de cet immense public qui a salué dans M. Renan l’expression de ses propres idées et qui a fait de son œuvre un drapeau.
Dans cette foule très-mêlée, je distingue d’abord , à ses gros bataillons, un parti turbulent, actif, intraitable et soupçonneux à l'excès. Il se recrute de ces adversaires systématiques de toute religion qui font la guerre avec des injures (trouvant cela plus commode que de la faire avec des idées), contre des doctrines dont ils sont incapables de discuter les titres et de comprendre la grandeur. Ce parti existe, il se répand, il se multiplie, il a son organisation, ses pouvoirs, sa diplomatie, son système d’alliances, ses moyens
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d'action et d’intimidation contre qui le brave. Sa polémique habituelle n’est guère que la liquidation de tous les préjugés et de toutes les rancunes contre le Christianisme. Il échappe donc à toute définition bien précise; on ne le peut définir que par ses haines, c’est-à-dire par ses négations. Le seul principe qui fasse son unité, c’est un principe d'exclusion. Tout ce qui, de près ou de loin, tient à une doctrine religieuse lui paraît un reste dégradant de superstition, pis que cela, une menace de servitude poulies autres. Ni la liberté civile ne lui semble assurée, ni la civilisation garantie contre les revenants du moyen âge, tant que le Christianisme est encore debout au milieu de nous, comme une insurrection en permanence contre la société moderne. Il n’y a plus à compter, nous dit-on, que ces doctrines et ces institutions rétrogrades s’amendent jamais, fl faut en flnir avec elles. Le seul moyen de les réformer, c’est de les supprimer.
Voilà le libéralisme du parti. Il faudrait la plume d’un la Bruyère pour peindre ce libéralisme comme il le mérite et l’immortaliser par un de ces portraits qui vivent toujours. C’est un fanatisme à rebours, une intolérance retournée, celle des libres penseurs (car il y en a une même de ce côté de l’opinion), la plus odieuse de toutes, parce qu’elle est l’intolérance aggravée d’un mensonge. Plaisants libéraux qui ne se doutent pas que le libéralisme consiste à aimer la liberté, même chez ses adversaires, et à prouver qu’on l'aime en la respectant.
Comme tout fanatisme, celui-ci fait valoir ses raisons. Il invoque le salut public, la nécessité sociale, le besoin de faire contre-poids à des réactions menaçantes, à l'invasion du fanatisme religieux. Tout cela ne change pas son essence. Je n’aime pas plus un fanatisme qu’un autre. Tout cela n’excuse ni les violences qu’il exerce sur les consciences par l’injure, ni les ombrages qu’il ré|)and dans l’opinion contre tout écrivain, indépendant des coteries, qui ne se courbe pas sous le niveau de scs exigences. Il a sa loi des suspects qu’il applique avec passion et sans discernement. Vous avez beau affirmer que vous tenez pour toutes les conditions et les garanties de la vie laïque, pour tous les droits de la libre pensée, pour la société civile, pour l’indépendance réciproque du spirituel et du temporel, de l’Église et de l’État. Cela ne suffit pas. list suspect, aux yeux pénétrants et Jaloux du parti, non pas seulement un catholique quelconque, à quelque note poli tique qu’il réponde, dans celle gamme très-vaste qui va de Bossuet à M. de Sacy ', cl dans laquelle il y a place pour un grand nombre de conscienœs; mais encore, tout protestant qui n’aura pas souscrit aux apo-
1. Qu’on veuille bien lions excuser de prendre un nom propre, parmi nos contemporains, pour mieux expliquer notre pensée. Certes, la politique de Bossuet n’a guère de points communs avec le libéralisme moderne que représente avec autorité, parmi nous, M. de Sacy. Mais, do l’un à l’autre, la doctrine religieuse n’a pas changé dans la diversité des temps et des civilisations. N’est-ce pas une preuve manifeste que la Religion catholique, dans son essence, n'est liée à aucune forme, à aucun parti politique?
l’école critique. 163
théoses décernées par le parti, tout philosophe qui aura fait profession de spiritualisme chrétien. I>e jour où M. de Pressensé a pris la plume pour réfuter M. Renan , ce jour-là il y a eu, parmi les protestants , un suspect de plus à mettre à côté de M. Guizot qui l’est depuis longtemps, du jour où il a déclaré sa foi au surnaturel. Suspect encore l’auteur de Sibylle quand il revotait de couleurs romanesques sa secrète complaisance pour la superstition. On parle des ombrages et du despotisme de l’Orthodoxie. Je ne connais pas d’orthodoxie plus despotique et plus ombrageuse que celle que j’essaye de peindre.
C’était là un public tout gagné d’avance à un livre qui attaquerait la Religion chrétienne dans sa source. Les chefs du parti n’ont pas été fort éloignés de supposer que la Vie de Jésus était un manifeste en leur faveur. « C’est un drapeau, ont-ils dit; soutenons-le quand même. » Certes, M. Renan est bien innocent de toute complicité avec cette sorte de partisans. Il est au-dessus de ce genre de triomphe. Mais il y a toujours, dans les grands succès, des influences d’un ordre inférieur qui s’y mêlent pour tout gâter, et qu’on voudrait bien désavouer. C’est la partie la moins enviable, à coup sûr, de la popularité. Mais il faut la subir, quoi qu’on fasse, quand on veut être populaire. C’est la lie du succès. Elle est toujours au fond.
Passons dans des sphères plus hautes, dans celles où l’on pense.
On ne contestera pas que le Cliristianisme rencontre en France, à l’heure qu'il est , parmi les esprits les plus éclairés, un certain nombre d’adversaires très-exclusifs , très-décidés , qui semblent « avoir réglé une fois pour toutes leur compte avec l’inQni. » Mais il y a bien des manières de procéder contre le ChrTstianisme. On procède à la façon de Voltaire , ou à la façon de Strauss , de mille autres manières encore plus modernes. Voltaire, quoi qu’on en dise, n’a pas perdu tout son empire. On a beau nous assurer qu’il estdepuis longtemps dépassé, qu’il ne suffit plus à notre degré de culture philosophique, qu’il n’a pas de système de critique, à moins que l’épigramme perpétuelle, la légèreté du commentaire, l’étourderie dans la citation , l’abondance des contre-sens ne constituent un système; qu’il n’excelle que dansla polémique, qui est un genre inférieur. Cette polémique est si bien adaptée aux qualités et aux défauts de l'esprit français, qu'elle fait encore impression sur un grand nombre de nos compatriotes, ceux qui sont gais.
Mais il y a aussi ceux qui sont tristes, il y a ceux qui sont sérieux. A leur usage, se fait tout un travail de critique religieuse mer\eilleusement adapté à leurs goûts. Grâce à ce travail si délicatement préparé, ceux qui ne goûtent pas Voltaire ont de quoi se satisfaire. Sans avoir lu ni Paulus, ni Strauss, ni Baur, ni Ëwald, sans savoir s’il y a une école de Tubingue, une école de Gœttingue, ni en quoi elles diffèrent , sans avoir aucun brevet officiel
d'université allemande, ils n’en ont pas moins respiré les idées qu’une prévoyante érudition sème chaque jour dans des livres agréables, et qui de là se répandent dans l’air. Chacun prend de ces idées ce qui convient à son tempérament. Les uns admettent la réalité des faits évangéliques ; mais disciples, sans le savoir, du rationalisme sec de Paulus , ils nient qu’il y ait là rien de merveilleux, et à chaque miracle de l’Ancien ou du Nouveau Testament, ils assignent avec une entière sécurité sa cause naturelle. Le passage de la mer Rouge? question de marée. Les plaies d’Égypte? phénomène du climat. La multiplication des cinq pains? phénomène de frugalité. — D’autres manifestent des tendances d’esprit plus mystiques. Des explications si sèches ne leur suffisent pas. Les forces cachées de la spontanéité humaine séduisent leur imagination. Traduisant Strauss à leur manière, ils admettent le merveilleux, mais en niant que ce merveilleux soit dans les faits. Il est dans l’esprit humain. Il est dans les grands instincts de cette humanité inconsciente, impersonnelle, qui répand à flots le miracle sur le monde réel, et transforme tous les faits en symboles. — Pour d'autres enfin, les récits évangéliques ne sont pas un mythe, ils sont une légende. La différence, si subtile qu’elle soit, existe cependant, puisqu’on a prétendu en faire une théorie. Jésus n’est plus une simple figure métaphysique , c’est une personne; sa réalité historique et celle de ses témoins restent intactes, mais les témoins ont mal
VU, voilà loul. Ils ont vu avec leur imaginalion troublée. L’hallucination, une sorte de vertige, la perception indécise, plus tard les récits grossissants, le désir de glorifier le héros, peut-être aussi une innocente et secrète complicité du héros, voilà les éléments de la légende. Cela suffit à la conversation, et en France nous n’en demandons pas davantage.
On ne renonce pas pour cela au Christianisme; bien au contraire, mais on a pour lui une de ces amitiés équivoques qui ne s’attachent à une religion que pour la dissoudre, sous prétexte de l’épurer. On l’interprète, on le transforme; on détruit la chose, mais on tient au nom.
11 y aurait un curieux travail de statistique morale à faire sur la quantité de ces opérations qu’on impose au Christianisme. Chacun élimine ce qui gêne ses habitudes d’esprit, son humeur, ce qui trouble son point de vue particulier. On prend le droit de choisir ce qui plaît, de laisser le reste. On prétend, après tout cela, être chrétien. C’est une prétention.
La constitution de l’Église, le célibat des prêtres, toute l’institution des sacrements, voilà ce qui succombe généralement à la première opération. Mme Sand nous présente dans la religion épuive de Mlle la Quinlime, le type du Christianisme tel qu’elle le veut établir. Elle a charge d’àmes. Elle porte dans l'accomplissement de son œu\Te une sincérité passionnée ; elle répète avec foi le catéchisme que lui a enseigné le vicaire Savoyard.
D’autres, plus hardis, ne s’arrêtent pas à cette petite guerre; ils éliminent franchement delà Religion les miracles qui sont le surnaturel dans les faits, et les dogmes qui sont le surnaturel dans les idées. Us sont bien convaincus qu’en faisant cela, ils conservent le Christianisme dans son essence et ne font que le débarrasser de l’inutile.
Il ne reste d’intact que la morale. Encore ici chacun fera son choix. Il y a dans les enseignements du Christ toute une part de préceptes durs à la nature, insupportables à certaines sensibilités, et qui brisent devant l’amour divin toute résistance humaine. Cela nous gêne. Pourquoi ne pas l’éliminer? La morale elle-même n’échappe pas à ce besoin d’épuration, à ces scrupules délicats. Qu’elle subisse l’opération.
Après cela, que reste-t-il ? Le Christianisme idéal, c’est-à-dire, une religion libre, individuelle, sans dogme et sans lien, sans théologie ni église; religion éclectique et sentimentale que chacun règle et construit selon sa notion de Dieu, admettant sous ce nom vague et confus tous les grands hommes, tous les grands moralistes pêle-mêle et sur la même ligne, bâtissant dans l’avenir cette Jérusalem dont nous parlait un jour M. deSacy, « la Jérusalem aux cent portes sur lesquelles on écrira le nom de Mahomet à côté de celui de Moïse ; le nom de Bouddha à côté de celui de Jésus-Christ, et pour que tout le monde soit content, les noms de Voltaire et de Rousseau à côté de ceux de saint Pierre et de saint
Paul. Voilà une Jérusalem qui ressemble singulière- 4 ment à la tour de Babel. Mais la vieille Babel a fini
par la confusion des langues et celle-ci commence parla confusion des idées. Cela promet. »
Ce Christianisme de l’avenir est-il logique ? Est-il possible? Est-il encore le Christianisme? En quoi dilïere-t-il de la philosophie pure? Pourquoi s’obstiner à garder un nom, qui peut faire illusion à de pieuses naïvetés? Je déteste ces abus de mots qui trompent la conscience publique. Je ne trouve pas mauvais qu’on soit philosophe quand on croit avoir de bonnes raisons pour n’être que cela; mais pourquoi veut-on paraître autre chose?
Au moins le travail d'épuration s’arrêtera-t-il là? quelle erreur de le croire! et pour cela, comme il faut peu connaître nos raffinés du sentiment pur! Il reste encore, dans le Christianisme ainsi élaboré, une affirmation timide et isolée au milieu de négations radicales , une seule , l’affirmation de Dieu . Mais n’y a-t-il pas mille manières de concevoir Dieu ? Combien de temps subsistera cette dernière affirmation sous les coups de la critique religieuse? Ce Dieu, êtes-vous bien assuré qu’il soit un être? Que vous importe, après tout? La seule chose qui importe, c’est d’avoir en soi le sentiment du divin. Combien de ces délicats hésiteraient devant cette question nettement posée : « le divin (je ne dirai pas Dieu, pour ne pas préjuger la question), a-t-il conscience de lui-même dans un être déterminé, hors de l'humanité, au-dessus de la nature? «
L’ÉCOLE CKITIQUB. 169
Voilà la dernière question, la première, si l’on veut, à laquelle toutes les autres devraient être subordonnées.
Telle est l'étrange complexité du problème religieux dans lequel se rencontrent aujourd’hui tant d équivoques, tant de malentendus volontaires ou non, tant de confusions d’idées, tant de contradictions, signes d’un temps où la pensée ne va que bien rarement jusqu'à son terme, et où elle a peur des noms qui expriment les choses.
C'est dans ce milieu moral, si plein d’incertitudes et de troubles, que s’est produit, avec un retentissement qui dure encore, le livre de M. Renan. C’est ce public multiple , mais dont les éléments n’étaient pas reliés entre eux, qui en a fait le succès prodigieux. Cette œuvre a eu la bonne fortune d’être comme un signe de ralliement pour les opinions les plus différentes, qui, ce jour-là, se sont comme par miracle entendues. Toutes se sont réunies autour d’elle, toutes ont cru s’y reconnaître. Inconsistant, mobile, coloré de mille nuances qui tantôt se heurtent, tantôt se transforment les unes dans les autres, indécis de formes et de contours, sans relief sinon sans éclat, ce livre ne vous rappelle-t-il pas le nuage d’Hamlet, où chacun voit ce qu’il veut y voir, que chacun modèle sur l’image de son caprice et de son rêve, où chacun place l’objet flottant de sa fantaisie?