‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 34 sur 89 · M. TAINE · texte numérisé non relu

M. TAINE

Avec M. Renan , c’est la critique pure qui triomphe ; avec M. Taine, c’est la critique positive. Les talents et la direction des talents diflerent ; mais tous deux ont eu la même fortune d’agiter les esprits et de les passionner. La faveur publique n’a pas manqué à M. Taine. Faut-il en chercher loin les raisons? Y a-t-il besoin d’autres causes pour expliquer le succès que les causes immédiates? D’une part la curiosité du public, vivement excitée, habilement tenue en haleine par des révélations progressives qui semblent faire supposer qu’on n’ose pas tout dire et qu’on tient en réserve la parole suprême; d’autre part d’impérieuses et brillantes facultés, mises en relief par l’éclat même de certains défauts, beau-

coup d’esprit avec un peu de scandale, une verve d’agression contre certaines idées qui n’épargne pas toujours les personnes mômes, la hardiesse des excursions les plus imprévues dans tous les domaines de la pensée, une prodigieuse tension de volonté appliquée sur tout sujet, un excès de force porté soit dans le raisonnement, soit dans la peinture des hommes et des choses, la logique et la couleur à outrance, alternant dans des ouvrages divers ou dans des parties différentes de la même œuvre sans se fondre ensemble, se juxtaposant sans se mêler, comme si l’on s’adressait à deux publics entièrement différents, tout cela suffirait à expliquer le rapide succès de M. Taine. D’autres raisons se joignent à ces causes qui tiennent au talent de l'auteur et à l’emploi qu’il en a fait : la réaction contre la domination du spiritualisme , compromis par la disgrâce passagère de la métaphysique, désigné comme une tyrannie par d'habiles frayeurs; l'assimilation violente de la littérature et de l’histoire à ces sciences exactes dont le progrès est un élément de la grandeur de notre temps et de notre pays; l’apparente utilité des conclusions entrevues, qui doivent dispenser à jamais la raison humaine de tout souci mystique, de toute recherche au delà des faits et des lois; en tout l’affinité de M. Taine avec les instincts positifs de son époque, qu’il flatte en les exprimant et qui s’applaudissent eux-mêmes en applaudissant ce jeune et vigoureux talent.

Trois choses sont à considérer dans l’œuvre déjà

LA RENAISSANCE DO NATURALISME. 175 étendue de M. Taine, sa polémique contre l’école spiritualiste, sa doctrine, sa critique littéraire qui n’est qu’une vérification du système, une preuve à l'appui.

C’est la doctrine surtout que nous essayerons de saisir, sans pouvoir être assurés de toucher juste sur tous les points. Certes, le Jour où M. Taine nous livrera son dernier mot, on peut croire qu’il y mettra une décision virile, une clarté vraiment philosophique et digne de ses maîtres. Mais ce jour n’est pas venu, et en attendant, ce n’est guère que par occasion, par échappées si je puis dire, que ses conclusions se laissent entrevoir. Dire que M. Taine les dissimule serait injuste; dire qu’il les révèle complètement serait inexact. Même après cette étude sur la Philosophie anglaise et particulièrement sur la logique de M. Mill, où tant de choses sont ramassées dans un si court espace, où la doctrine, comme impatiente d’éclater au jour, se trahit par les plus graves aveux, il reste encore plus d’un doute au lecteur, sinon sur les véritables tendances de cet esprit, au moins sur ses origines, où se mêlent confusément Hegel et Condillac, Spinoza et M. Auguste Comte. Sans rechercher trop curieusement par quel subtil effort se trouvent réconciliées ces influences en apparence opposées, il nous suffira de marquer l’inspiration qui domine dans les écrits deM. Taine, l’aversion pour toute réalité métaphysique, le mépris pour tout ce qui n'est pas phénomène ou loi, l’exclusion de tout élément d priori dans la connaissance ramenée à

l’expérience el à l’abslraelion , d'un mot le Naturalisme, le même au fond que celui du dix-huitième siècle, mais avec des formes plus systématiques, une multitude ordonnée de notions empruntées à diverses sciences, el sur tout cela un vernis d’Hégélianisme qui déguise ces vieilles nouveautés.

M. Taine a commencé par être une plume de guerre. Voici ce qu’il écrivait dans son livre sur les Philosophes français : « Quel plus grand plaisir que de se battre? Combattre, c'est se donner le sentiment de sa force, s'animer par la résistance, jouir du danger, rouler dans le torrent tumultueux de toutes les émotions contraires. » L’entraînement de l’idée amenait cette allégorie : « Combattre, en philosophie, c’est mettre la couronne de la Victoire sur la tête de la Vérité. » L’image est-elle exacte? Combattre n’est pas toujours vaincre. Espérons-le pour cette vieille philosophie qui croit encore aux chimères métaphysiques et que M. Taine s’est donné la mission de détruire.

De toutes les hardiesses de M. Taine, celle que je goûte le moins est de vouloir, à tout prix, faire de la philosophie amusante. Il y avait deux manières d attaquer le spiritualisme, la discussion et la plaisanterie. M. Taine a mêlé les deux manières. Je le regrette. M. Taine pense fortement et discute de même. Ses dispositions naturelles et ses études trèsvariées l'ont préparé aux luttes dialectiques. Mais il a trop bien compris son temps littéraire, il sait que la vogue est aux amuseurs et il a voulu égayer son

public, même en lui parlant de métaphysique. Quelle tentative périlleuse pourtant d'introduire l’agrément du feuilleton dans une théorie sur la perception extérieure, ou dans une discussion sur l'origine des idées! Le public, qui ne demande qu’à rire, s’est montré généralement satisfait. On a trouvé de la nouveauté dans le tour de cette polémique, dans ces dialogues Actifs, dans ces vives anecdotes. On a surtout remarqué l’ingénieux procédé de la biographie rétrospective, par laquelle M. Taine, faisant l’intérim de Dieu, replace au milieu d’un autre siècle et d’une autre société des hommes fourvoyés parmi nous, comme .VL Cousin et M. Jouffroy. 11 démontre de la manière la plus dégagée que l’impuissance et les travers de ces grands talents viennent d’une erreur de la nature qui les a fait naître trop tard et mal à propos; et reprenant avec son esprit l’œuvre que la Providence a manquée, il leur impose une histoire et une vie toute différentes de la réalité. On devine quelle occasion pour placer les épigramines. Ç’a été pour le public un vif amusement de voir M. Cousin prêchant le Carême à la Cour en 1670 et M. Jouffroy prenant ses grades en 1700 à l’Université de Cambridge. Le succès a été trèsgrand. L’abbé Cousin , confesseur de madame de Longueville, quelle bonne fortune ! Les deux biographies ont réussi.

Quelques lecteurs difAciles, mais je soupçonne que ce sont des pédants, se sont plaints. Ce parti pTis

de plaisanterie, dans un livre de controverse philosophique, inquiète un peu ces esprits méticuleux qui voudraient juger le fond de la querelle et ne savent pas trop quel crédit donner à l’interprétation des doctrines par un tel adversaire, en ses terribles gaietés. Et puis, il y a dans le ton de ce livre un je ne sais quoi qui les blesse; ils regrettent qu’on n’ait pas usé de plus de réserve, dans la polémique, à l’égard de certains talents supérieurs. Il a semblé à ces braves gens que, si la raison garde tout droit de s’émanciper d’un système, il n’est pas aussi évident qu'on ait le droit de traiter de cette vive façon des hommes distingués, qui tous ont été , à leur heure, et dont quelques-uns seront toujours la gloire et l’honneur de l’esprit français. Leur délicatesse, vraiment trop susceptible, a souffert à la lecture de cette page où M. Taine nous représente M. Royer-Collard achetant sa philosophie, sur les quais, pour trente sous, et de tant d’autres, où 31. Maine de Biran est raillé pour son galimatias, ou bien encore de celles où l’on somme M. Jouffroy de garantir aux bœufs la vie future par le même argument qui la garantit aux hommes. — Voilà bien des idées de vieilles gens I Je ne sais aussi par quel scrupule de puristes ils désapprouvent l’emploi à haute dose de la fantaisie dans le style philosophique. Ils ont souligné, dans leur exemplaire, cette phrase si vive, où se marque le sans-façon de nos jeunes écrivains, ennemis de la grande j>ériode : « M. Royer-Collard passa trois ans,

défaisant l'ouvrage des autres et creusant de toute sa force, au milieu de la route, un mauvais trou. — Quel trou? La théorie de la perception extérieure. » Ailleurs, ils m’ont indiqué, avec une horreur vraiment plaisante, une image toute moderne; c’est une comparaison tirée des gros ornements nouvellement adoptés par les dames. Enfin l’un d’eux, choqué des formes que revêt la polémique chez le jeune auteur, résumait ainsi ses impressions : « 11 est fâcheux d’être réfuté par lui. D’ordinaire, quand un philosophe prête des sottises à ses rivaux, il est généreux, et les méchants expliquent la chose en disant qu’il est en fonds. Mais les plus libéraux des philosophes, comparés à M. Taine, sont avares. Ce qu’il voit ou ce qu’il croit voir d’absurdités dans ses adversaires est prodigieux. Leurs fautes sont relevées avec une rudesse, une roideur de conviction, une hauteur de mépris.! wne brièveté tranchante, un ton de juge, qui interdisent le doute et terrassent la résistance. » J’allais me récrier sur la sévérité de ce jugement, quand on me le montra tout au long imprimé. On n’avait fait qu’une substitution de noms sous prétexte que M. Taine s’était pris pour modèle en voulant peindre M. Royer-Collard.

On comprendra que nous n’insistions pas sur les prétendus portraits, qui sont cependant l’ornement et qui ont fait le succès populaire du livre. Nous serions forcés, malgré nous, d’entrer dans les questions de personnes, et c’est toujours chose délicate par elle-même et qui, d’ailleurs, ne prouve rien.

Quand il serait vrai que M. Maine de Biran est imprégné de scolastique, qu’il sue le barbarisme, qu’il en met jusque dans ses titres, cela ne prouverait ni qu’il ne sache pas ce qu’il dit ni qu’il soit devenu visionnaire. L’éclectisme et surtout l’histoire des causes politiques de son succès sont la matière où M. Taine triomphe. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Aussi bien sommes-nous désintéressés dans la question. Les éclectiques, s’il y en a dans le sens étroit du mot, sauront se défendre. Mais il est des principes dont il est moins facile de se désintéresser que des écoles. Que les écoles se transforment ou meurent, le mal n’est pas grand; les écoles ne sont, en définitive, que des hommes; la chose essentielle, c’est que les principes ne périssent pas dans les esprits. Cela seul nous touche.

J'avoue cependant que je ne puis me consoler de voir ce noble et délicat Jouffroy si durement traité. On lui reproche de n’avoir pas marché droit au but, d’un élan géométrique, inflexible, « pour s’asseoir du premier coup dans la fonnule unique et dans l’expression définitive, » de s’ètre attardé en chemin, tentant diverses voies, jetant vingt fois les yeux autour de lui, n’avançant que par zigzags, distinguant, divisant, expliquant, avertissant, se précautionnant sans cesse. A cela, je répondrai : Heureux l’homme qui s’est marqué le but, dès le point de départ, en philosophie, et n’a pas dévié un seul instant! Quelle économie de temps! plus de

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vagues rê\eries ni de découragements. Que de Iroublesd’espritjd’incertitudesdouloureuses, d'angoisses de la raison sagement évités! Mais cet homme, où est-il ?

En toute chose, M. Taine simplifie trop les difficultés. 11 se moque sans pitié de nos laborieuses théories de la perception extérieure. Jusqu’à présent, on avait cru que l’hallucination était une perception fausse. On a changé cela. C’est la perception extérieure qui est hallucinalion vraie. La connaissance sensible est la conscience d'un simulacre intérieur.^ lequel parait extérieur, sorte d’hallucination naturelle, ordinairement correspondante à un objet réel, opération qui mène, par l’illusion, à la vérité, qui trompe l’homme pour l’instruire, et par les fantômes du dedans lui l'évèle les substances du dehors. — Reste à expliquer comment nous savons qu’il y a des hallucinations fausses. Si nous ne sommes en rapport qu'avec des hallucinations, il nous est impossible de savoir quand elles correspondent, ou non, à des objets réels. — Voilà ce qui s’appelle renouveler la théorie de la perception extérieure. On la renverse et tout est dit.

M. Jouffroy nous avait laissé une analyse trèsdélicate des sensations agréables et désagréables ; il avait usé pour cela de quelques métaphores trèstransparentes et aussi rapprochées que possible de la réalité. Cette analyse décrivait les deux mouvements contraires de la sensibilité. 11 faut voir comme M. Taine traite ce petit chef-d’œuvre d’une

p!»ychologie raflinée. Ce n’est pas moins qu’tin fagol tout germanique de métaphores et d'abstractions. Il y substitue quelque chose de très-simple, en apparence, qui résume toute sa théorie de la sensibilité. Vous donnez un coup de dent dans une pêche. Les papilles de votre langue dressent leurs houppes nerveuses pour s’imprégner du suc de la pèche. Vous considérez attentivement cette sensation délicieuse. Votre attention est un plaisir. En même temps, vos idées entrent en branle, ce qui signilie qu’elles deviennent plus nettes, plus promptes, plus vives, plus nombreuses, et que vous êtes plus gai. Pendant ce temps, vous pensez complaisamment à la pêche. Puis, par réflexion, vous songez à la porter dans votre bouche. — C’est tout. Mais cette analyse, à son tour, est-elle irréprochable? Expliquet-elle même quelque chose? Qu’est-ce que cette sensation délicieuse? Est-ce le coup de dent dans une pêche qui suflit à en rendre compte, même si l’on y joint le redressement des houppes nerveuses, avides de s’imprégner du suc de la jiêelie? Qu'est-ce que cette attention, qui est un plaisir, qui est le plaisir lui-même? Et ce branle des idées qui commence dès que les papilles se sont imprégnées du suc de la pêche? Qu’cst-ce enfin que cette tendance qui se développe en vous par une réflexion, par la pensée qu’ayant eu du plaisir à goûter la pêche une première fois, vous en pouvez avoir une seconde fois? Je vois là un tableau de faits successifs d’ordre entièrement différent, dont les uns

n’expliquent pas les autres et qui me laissent dans ma primitive ignorance.

M. Taine nous parle d’une impression organique comme d’un premier fait d’où tout dérive. C’est la thèse sensualiste, qui place le principe de la sensibilité non dans l’âme même, mais en dehors d’elle ; dans un fait tout accidentel, l’action d’un corps sur nos organes. Est-ce là le vrai? L’impression organique est-elle réellement le fait primitif auquel tout l’ordre des phénomènes sensibles se ramène et commence ? Ne faut-il pas remonter plus haut que eelte impulsion mécanique pour expliquer quelque chose? N’y a-t-il rien dans le fond de notre être qui précède logiquement ce fait tout extérieur? La sensation peut-elle s’expliquer indépendamment des tendances primitives de notre nature satisfaites ou contrariées? En suivant Condillac et la simplicité artificielle de son analyse, 51. Taine abandonne son autre maître, Spinoza, et les vues bien autrement larges et fécondes de la psychologie des passions dans ï Ethique. C'est Spinoza qui, avec Malebranche, a établi avec le plus de force, contre les sensualistes de tous les temps, l’antériorité psychologique de la tendance, l’innéité du penchant dans l ame. Avec 'quelle netteté d’analyse il détermine la tendance de tout être à persévérer dans son être, cet effort primitif qui est son essence même, qui le constitue, qui dirige ses premiers mouvements dans la vie, antérieurement à toute expérience, à toute réflexion, et comme il en déduit vigoureusement l'histoire de la sensibilité

tout entière, mutilée par Condillac et ses successeurs, réduite par eux à n’être plus que le résultat passif d’un phénomène venu du dehors, la succession accidentelle d’un certain nombre de faits sans lien logique, sans autre raison d’être, dans leur connexion fortuite, qu’une hypothèse préconçue, une vue particulière de l’observateur, une convenance avec le reste du système !

Voyez encore ce pauvre M. Jouffroy se mettant l’esprit à la torture pour déduire les idées morales, pour trouver le principe du devoir, pour expliquer ces grands mots obscurs : fin, bien, destinée, devoir, obligation, où l’on s’obstine à voir tant de choses. 11 n’y a pourtant là ni sublimité ni mystère. Je recommande à ceux de mes lecteurs qui auraient quelque difficulté à entendre le principe du bien en soi et dans ses applications à la vie, la série , d’opérations par lesquelles M. Taine produit Yordre mathématique de nos jugements et de nos sentiments moraux. Le groupe de faits principaux, qui constitue un être, est le bien de cet être. Voilà la première définition d’où le reste découle. Les jugements qui naissent de celte formule sont plus ou moins généraux, et les sentiments étant produits par des jugements diffèrent entre eux comme les jugements producteurs. Or, le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier; donc, le sentiment et le motif produits par le jugement universel surpasseront en grandeur le sentiment et le motif produits par lejugement parti -

LA HENAISSANCE DD N'ATÜRALISME. 185 culier. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressé ou affectueux. Nous appelons ses impulsions des prescriptions ou devoirs. — C’estàquoi se réduit toute la morale. Rien de plus, rien de moins. Ici, ce n’est pas la nouveauté qui manque, bien que Spinoza puisse y revendiquer sa part; ce qui manque surtout, c’est la clarté. Si je me jette à l’eau pour sauver un homme, sachant à peine nager moi-même, je suis vertueux. J’ai agi en vertu d’un jugement universel qui médisait que la mort est un mal, d’où j’ai déduit ce jugement particulier : la mort est un mal pour cet homme qui se noie. Mais j’en pouvais déduire un autre jugement : la mort serait un mal aussi pour moi, et je sais à peine nager. Lequel de ces deux jugements surpasse l’autre en grandeur? L’un me pousse dans la rivière, l’autre me retient sur le bord. J’ai bien peur que de ces deux jugements particuliers, également impérieux puisqu’ils sont égaux en grandeur, je ne préfère celui qui protège mon bien propre, c’est-à-dire le groupe de faits principaux qui constitue mon être.

La morale spiritualiste a pour couronnement le dogme de l'immortalité de l’ânie. M. Jouffroy, dans un grand nombre de pages empreintes d’une mélancolie religieuse , où se révèle je ne sais quel instinct supérieur des choses futures, avait essayé de démontrer cette noble espérance par les aspirations infinies de la pensée et du cœur de l'homme que la vie actuelle trompe misérablement. Voici par quelle

plaisanterie M. Taine relève l’argument, qui pourtant n'est que la traduction d’un fait, l’élan naturel de l’homme vers l’idéal et le divin : « Cette proposition, que la nature d’un être indique sa destinée, s'applique au bœuf aussi bien qu’à l'bomme. Or la nature du bœuf est de vivre quinze ans et de se reproduire : donc la destinée du bœuf est de vivre quinze ans et de se reproduire. Mais sa condition présente l’cn empêche; I bomme le coupe à six mois et le mange à trois ans. Donc le bœuf dont j’ai mangé hier renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans encore et y fera des veaux. » M. Taine se complaît dans celte raillerie, je le conçois sans peine; il s’en égaye, je pense, avec son ami le gros mathématicien, et à la page suivante, nous le surprenons encore riant à gorge déployée des petits veaux de la vie ftUure. Je ne recherche pas si Jouffroy n’aurait pas le droit de se plaindre que l’on outrage de gaieté de cœur ce qu’il y a de plus noble dans l’âme humaine, en mettant un désir iutelligeut et moral de pair avec un brutal instinct. 51. Taine me répondrait que les aspirations de Thomine ne sont ni nobles ni belles , si elles ne le portent qu’à des illusions ; qu’elles sont chimériques, rien de plus. 11 ajouterait sans doute qu’au point de vue de la science, qui ne tient compte que des faits, il n’y a pas d’hiérarchie entre les êtres, puisqu’il n’y a pas d’êtres, non plus qu’entre les diverses tendances des êtres, puisqu’il n’y a que des lois, et que, aux yeux de la nature, un bœuf vaut

LA RENAISSANCE Dü NATURALISME.

un homme. Sapcns«kî d’ailleurs est très-nette sur la question que M. Jouffroy a si stérilement agitée, et qui, entre toutes, a le privilège de passionner le pauvre esprit humain, jouet de toutes le chimères. Il met dans l’espèce l’immortalité qu’une philosophie puérilement jiersonnelle attribue à l’individu. Ce qui persiste, c'est le type. N’est-ce pas une assez belle consolation jiour les frêles échantillons qui périssent? Vous mourez, mais la race dure. Qui donc aurait l’égoïsme de se plaindre? Le genre humain est immortel. Qu’importe que vous ne le soyez pas?

Je ne connais personne qui possède au même degré que .M. Taine l’art de faire évanouir les problèmes difficiles. Mais en même temps, je ne connais que lui qui soit aussi habile pour rehausser par l’appareil les solutions les plus simples. Il raille agréablement la théorie de M. Cousin sur la raison, et y substitue une autre que nous étudierons plus loin et qui consiste à expliquer toute la connaissance par deux opérations successives qu’on apjielle l’expérience et l’abstraction. Reconnaissons d’ailleurs que ni Locke ni Condillac,quiavaient pensé la même chose, n’étaient aussi gais. Ils n’avaient pas eu ridée de ce f/ros mathématicien, qui, la craie en main, s amuse en fumant, l’air riant et l’esprit tranquille, à découvrir des propositions nécessaires, sans se soucier de l’innéité de Descaries, ni do l’intellect divin. Quelle belle chose que la mise en scène !

U .Monsieur, nous sommes philosophes, c’esl-à-

dire fort embarrassés et à court. 11 s'agit des propositions nécessaires. Si vous en connaissez, comment les décoiivrez-vous ?

— Messieurs, c’est mon métier, je n’en découvre pas d’autres ; prenez des chaises, je vais en trouver devant vous. »

Ce « prenez des chaises » a fait merveille. Ayons le courage de sacrifier notre plaisir en laissant de côté ces piquants détails. Otons de devant nos yeux la réjouissante image de ce gros mathématicien qui a beaucoup plus fait pour gagner la cause de M. Taine auprès du public facile que les raisonnements les plus serrés. Ne faisons même pas grâce à ce bon M. Pierre qui traverse les deux derniers chapitres du livre sur les Philosophes français^ avec sa cravate blanche et son habit bleu à boutons d’or, symbole du Génie de l’analyse , non plus qu’à ce savant distrait et abstrait, .M. Paul qui loge dans une mansarde de la rue Copeau, en tête-à-tête avec le Génie du Système. Ces deux portraits sont tracés avec un luxe de détails et un relief qui fait croire que M. Taine, romancier, aurait continué Balzac. I>e trait réel est poussé si loin, que les noms véritables de M. Pierre et de M. Paul viennent sur les lèvres. C’est le triomphe du trompe-l’œil. Mais les photographies n'ajoutent rien à l’intérêt sérieux du livre ; peut-être elles le diminuent, en le dispersant. Oublions aussi cette peinture qu’on pourrait appeler : Une matinée d'août à Oxford^ et qui vient couronner d’un éclat inopiné une longue suite d’abstractions

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LA RENAISSANCE DU NATURAUSME. 189 concentrées'. Ces ornements trop brillants , au lieu de reposer l’esprit par une harmonie, l’inquiètent par une sorte de désaccord. Ils arrivent systématiquement, à point nommé, dans les œuvres où l’on a quelque raison de craindre l’excès de tension logique. L’art serait de mêler si harmonieusement le charme d’une riche imagination aux théories les plus abstraites, que la séparation ne fût pas possible et que l’ornement semblât naître du sujet même. Ici le point de jonction se marque aux yeux les moins prévenus. A telle ligne où finit le raisonnement, l’imagination s’excite et se met en fêle; la poésie s’éveille, la comédie s'égaye, la satire se développe dans un libre discours. Tout en admirant cette brillante faculté des métamorphoses chez l’écrivain, on résiste à l’effet qu’il prétend vous imposer. Toujours trop de symétrique et de voulu, c’est l’impression qui domine dans ces œuvres. Beaucoup de talent gâté par le parti pris.

Allons au fond des choses, c’est-à-dire aux principes de la doctrine, qui seuls importent.

Une question psychologique, la question des idées, qui contient toute la logique en germe; deux problèmes qui sont toute la métaphysique, le problème des

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